Comment parle un robot ?

Sous-titré : Les machines à langage dans la science-fiction

De Frédéric Landragin, 2020.

J’avais déjà abordé un ouvrage de la collection Parallaxe dans ces colonnes, avec l’excellent Station Métropolis Direction Coruscant. La collection du Bélial’ (qui est définitivement l’une des maisons d’édition de SFFF francophone les plus dynamiques et intéressantes à suivre) a, pour rappel, pour objet de laisser la parole à des universitaires mordus de SF. Ils exposent ainsi leurs thèses, appartenant la plupart du temps au domaine de la futurologie, en les argumentant par des exemples issus de la littérature SF ou du cinéma SF de ce dernier siècle. L’exercice peut sembler illusoire sur le papier, mais cela donne des thèses scientifiques intéressantes à envisager pour le futur, en les raccrochant à ce que la réalité d’aujourd’hui réalise en effet déjà (et ce qui est en développement à court terme).

Le précédent livre chroniqué ici parlait d’architecture et de géographie urbaine. Celui-ci est d’un tout autre domaine. Frédéric Landragin, directeur de recherche au CNRS, est un spécialiste de la linguistique, spécifiquement computationnelle depuis de nombreuses années. Il a d’ailleurs déjà signé un autre titre dans la même collection, consacré quant à lui au dialogue avec les potentielles intelligences extraterrestres.

Et Landragin de développer, de manière très didactique, ce qu’est la capacité de parole, de dialogue d’un robot. L’illustrant par des cas aussi célèbres que le T-800 ou HAL, Landragin scinde bien les différents types d’interlocuteurs machines auxquels nous pourrions avoir (ou avons déjà) affaire. Il distingue ainsi les chatbox évolués, les assistants personnels du type d’Alexa ou Siri des véritables robots parlant. La clé, comme souvent, est la capacité de l’IA. Ou, plus précisément, la présence d’un IA véritable, basée sur du machine learning, ou d’une IA à capacité réduite comme le sont les chatbox précités. Cependant, même dans le cas du machine learning, Landragin s’évertue à nous démontrer que le langage est une chose complexe et, à travers de exemples célèbres et historiques (en linguistique), nous pointe les pièges que seul la connaissance du contexte d’une conversation peut éviter. Et c’est précisément sur ceci que les machines achoppent, quel que soit leur degré de complexité et de raffinement.

De fait, si les quiproquos et les malentendus sont légions dans le dialogue humain-humain, il ne peut en être autrement dans le cas du dialogue humain-machine. Ce n’est pas demain, donc, que nous pourrons dialoguer avec un véritable C3PO. Ou même avec le Robby de Forbidden planet. Même l’illusion d’un véritable babelfish, formidable invention de Douglas Adams dans le The Hitchhicker’s Guide to the Galaxy (reprise bien des années plus tard par l’un des ancêtres de Google, AltaVista) est encore un doux rêve. Si DeepL donne de meilleurs résultats que Google Translate, il n’en demeure pas moins que les résultats des traductions automatiques sont et resteront encore pour longtemps fort limités.

Comment parle un robot ? est donc un livre assez savant qui, de manière je le répète fort didactique, prend son lecteur par la main pour lui ouvrir les portes de la linguistique computationnelle. J’ai pourtant eu un peu de mal à finir le livre : emporté par son sujet, Landragin se lance dans des démonstrations parfois assez longues et assez techniques qui m’ont, je l’avoue, lassé. Si le domaine m’intéresse, je suis trop néophyte que pour suivre aisément une conversation d’expert comme il nous propose ici. Et si les exemples issus de la SF grand publics émaillent en effet le bouquin, ils sont finalement assez accessoires par rapport au propos, intéressé davantage par l’état de l’art d’une discipline actuelle que réellement tourné vers un avenir moins proche de nous. Peut-être est-ce ici la frustration de me dire que je ne dialoguerais pas de manière soutenue avec un robot de mon vivant, ce que le livre démontre très bien, qui terni pour moi l’expérience de lecture ? C’est sans doute le cas et il ne faut donc pas tenir compte de mon relatif ressentiment envers l’auteur. Le fait qu’il m’ait un peu « gâché mon plaisir » (!) n’enlève en rien l’intérêt de son essai. Son côté très technique, cependant, lui fermera sans doute les portes d’un public plus large. Ce n’est évidemment pas l’ambition de la collection Parallaxe, mais je n’ai pas ressenti ça à la lecture de l’autre livre. La mayonnaise n’a donc pas tout à fait pris pour moi sur cet essai en particulier…

La Chose

De John W. Campbell, 1938.

Le Bélial’ continue sa ligne éditoriale de sa collection Une Heure Lumière en alternant des novellas d’auteurs récents et des novellas classiques, comme celle de Heinlein ou Zelazny. La Chose appartient à cette seconde catégorie. Publiée pour la première fois sous le nom de Who Goes There? sous le nom de plume de Don A. Stuart dans l’Astounding Science Fiction (dont John W. Campbell venait de devenir le directeur et l’éditeur principal, débutant ainsi sa seconde carrière et s’éloignant de l’écriture), La Chose est un histoire familière pour tous les fans de SF depuis près de 40 ans maintenant. Certainement depuis l’adaptation de John Carpenter en 1982, The Thing, qui était déjà la deuxième adaptation cinématographique de la novella.

Vous connaissez donc tous l’histoire : un groupe de scientifiques et d’explorateurs, coincés dans l’hiver antarctique, découvrent une entité extraterrestre un peu par hasard en effectuant des recherches sur le magnétisme. Cette entité est gelée et considérée comme morte. Mais, pas de chance, pour le bien de la science, plusieurs membres de l’expédition souhaitent la dégeler et effectuer quelques recherches sur place. Et il se trouve que la créature, la chose, n’est pas si morte que cela et qu’elle ne veut pas spécialement que du bien aux humains et à la vie terrestre en général…

Ce qui frappe surtout à la lecture de cette nouvelle est sa modernité tant dans le traitement que de la forme. J’ai déjà parlé de nombreuses fois dans ces colonnes de textes fantastiques de la première moitié du XXeme siècle. La Chose date de 1938, rédigée alors que son auteur n’avait même pas 30 ans. Et on la dirait pourtant rédigée hier, à peu de chose près. Bien sûr, quelques concepts scientifiques évoqués ci et là au gré des pages sont un peu surannés et la technologie dont dispose les explorateurs est datée. Mais la tension du texte, le rythme crescendo de ce huis-clos semi-horrifique le rapprochent bien davantage de textes récents que de ses contemporains. Je saisis aisément pourquoi le texte a marqué son époque et inspiré nombre de fictions ultérieures (Alien, The BodySnatchers, etc.) et de réalisateurs. On est à mille lieux de l’ambiance gothique de Lovecraft ou du space-opéra à la Captain Future. Pas d’aventures rocambolesques, de monstres libidineux ou de jeune femme éplorée à sauver ici : on a juste un groupe d’hommes qui se rendent vite compte que leur situation est désespérée et qui essayent de sauver l’humanité et, si possible, leur peau, d’un monstre bien plus flexible, intelligent et insidieux que ses compères de l’âge d’or du pulp.

Sur le fond, La Chose est donc clairement en avance sur son temps et mérite sa place dans l’histoire de la littérature fantastique. Sur la forme, cependant, j’ai quelques doutes. Le style de Campbell, très loin des canons de son époque également, est assez compliqué à suivre. De manière très moderne, voire post-moderne, Campbell choisi de laisser peu de place aux transitions et situe très peu son action. La majorité du texte est en fait composé de dialogues ou de monologues qui se perdent parfois dans des sous-entendus peu clairs. Nombre de phrases se concluent sur des points de suspension quand les acteurs de l’action changent d’avis. Et si c’est fort réaliste, cela ne rend pas le texte plus clair, malheureusement. Le fait que la novella a une grosse dizaine de personnages principaux qui ne sont que très peu développés n’aide évidemment pas à s’accrocher aux trajectoires des uns et des autres.

Pierre-Paul Durastanti, le traducteur, explique dans une courte introduction que Campbell a également rédigé une version longue, initialement, de la même histoire. Un financement participatif sur Kickstarter a permis de l’éditer il y a quelques années. Pourtant, Durastanti précise cette version longue aurait mieux fait de rester dans les cartons oubliés de l’histoire, sa qualité n’était pas géniale (comme quoi, Campbell a eu raison de passer à une carrière d’éditeur, sachant visiblement où couper). Je ne peux pas juger, n’ayant pas lu cette version longue, mais je regrette en tous les cas que Campbell n’ait pas choisi de faire redescendre la pression de temps à autre dans la novella et d’en profiter pour prendre quelques paragraphes pour développer l’un ou l’autre des personnages principaux.

En résumé, La Chose est donc une novella avec une importance historique évidente et a parfaitement sa place dans cette collection dédiée. Elle est clairement en avance sur son temps, tant dans son fond intemporel que dans sa forme très post-moderne. Je regrette simplement qu’elle soit un peu confuse, se perdant dans des personnages interchangeables dont les noms et les rôles se mélangent malheureusement assez vite. A tester, cependant, pour tous les curieux qui se demandaient qui se cachait derrière le Prix John W. Campbell.

La légende du roi Arthur

De Martin Aurell, 2007.

Voilà un pavé dont la lecture m’a pris de nombreuses semaines, entrecoupée de temps à autre de lectures plus légères. Martin Aurell, professeur d’Histoire médiévale à l’Université de Poitiers, a réalisé ici une véritable somme, que l’on pourrait presque qualifier de définitive, sur l’analyse historique de la matière de Bretagne. Drôle d’idée, me direz-vous, de vouloir chercher une vérité historique dans un mythe, devenu proto-littérature, devenu littérature au fil des siècles. Pourtant, l’ouvrage est passionnant. Ne s’intéressant finalement que fort peu à l’analyse classique, littéraire, philologique, du corpus mouvant des textes constituant la légende Arthurienne, Aurell construit une véritable démonstration soutenue et documentée qui cherche le vrai ou, plus précisément, les touches de vrai dans ledit corpus. Il tente de cerner les racines historiques du mythe et l’utilisation que les sociétés d’alors en ont eu.

Il apparait pourtant vite que le modèle d’Arthur, de Merlin et de la table ronde se perd rapidement dans les légendes celtiques. Seuls quelques chroniqueurs les mentionnent dans des textes épars remontant aussi loin que le Vème siècle. Mais de ces légendes locales, celtiques, se développe un fond commun, un terreau fertile à l’imagination qui passera de bardes en poètes, de saltimbanques en conteurs et d’une cour à l’autre jusqu’à finalement prendre petit à petit forme à l’orée du VIIème siècle. Et on y voit alors les premières appropriations, au nom d’un courant politique luttant contre un autre, d’une doctrine fasse à celle du voisin. Et c’est là que la thèse d’Aurell excelle : elle démontre, du VIIème au XIIIème (le livre s’arrête malheureusement à cette date, alors qu’il y aurait matière à analyser l’appropriation du mythe arthurien par l’un ou l’autre groupe d’intérêt jusqu’à nos jours ! – mais bien sûr, Aurell est médiéviste et s’arrête aux frontières de l’époque qu’il connait le mieux), que la matière de Bretagne a été utilisé politiquement, mystiquement, religieusement, socialement par une litanie sans fin d’opportunistes avisés.

Pour ne prendre que la dimension religieuse, il est frappant de noter que l’Église, après l’avoir snobé pendant des siècles, s’est approprié cette mythologie quand elle y trouva son intérêt, transformant les glorieux guerriers des débuts en saints chevaliers qui ne peuvent user de la violence que dans les allégories des croisades que l’on retrouve dans les textes plus tardifs. L’essai prend également le temps de développer du mieux qu’il peut la vie des auteurs présumés des différentes itérations du mythe : de Geoffrey de Monmouth à Robert de Boron en passant par Chrétien de Troyes, Aurell essaie de comprendre qui étaient ces auteurs, quelles étaient leurs valeurs, qui étaient leur patrons (dans le sens de patronage). Il tente également de savoir si la « vérité » qu’ils présentaient dans leurs textes respectifs tentaient à développer une thèse nouvelle, à contrecourant de la société dans laquelle ils vivaient ou, au contraire, s’ils étaient dans l’air du temps.

Très documenté (la bibliographie de l’ouvrage est impressionnante), La légende du roi Arthur est un véritable travail d’universitaire érudit maitrisant son sujet. Si la lecture est parfois ardue, Aurell ayant une prédilection assez logique à user d’un vocable moyenâgeux sortant parfois des sentiers battus, la structure du livre et le propos de son auteur restent intelligibles de bout en bout. Il est fascinant de voir à quel point le personnage, son entourage, sa quête et les valeurs qui les sous-tendent ont évolué au fil des siècles, passant parfois d’un extrême à l’autre. Bien sûr, le choix d’Aurell de résumé in extenso les diverses variations qui sont parvenues jusqu’à nous rend le texte assez lourd. Mais c’est probablement inévitable pour le bien de la démonstration de sa thèse, pour justifier le développement de ses idées. La répétition des diverses aventures et la multiplication des personnages et de leur trajectoire personnelle perd sans doute le lecteur inattentif, certainement dans le cas d’une lecture épisodique (comme ce fut mon cas). Mais on ne peut en vouloir à l’auteur : la matière de Bretagne est chaotique par essence, comme la plupart des mythes fondateurs des nations ou des civilisations.

J’ai acheté ce livre il y a une bonne année déjà, dans le Centre de l’imaginaire arthurien, en pleine forêt de Brocéliande. Le décor s’y prêtait aisément. Pourtant, le centre en question a des préoccupations assez lointaines de la thèse d’Aurell. Ses tenanciers sont en effet plus intéressés par l’imaginaire lié au mythe que par une quelconque recherche de vérité historique. Bien sûr, Aurell, lui, ne verse pas (ou peu) dans l’imaginaire. Il cherche à donner du sens sans prêter beaucoup d’attention au premier degré des textes qui constituent son corpus. Le lecteur qui cherche dans ce livre une plongée dans le merveilleux y restera pour son compte : ce n’est pas l’objet du livre. Martin Aurell, dont nombre d’articles universitaires sont disponibles sur sa page personnelle, nous explique, à travers le merveilleux du conte ou de la légende, ce que ces textes portèrent comme message à leur auditorat, puis leur lectorat, original. C’est une plongée passionnante dans l’Histoire à travers des figures qui nous sont toutes, désormais, familières. Si le sujet vous intéresse et que lire ce type d’ouvrage ne vous décourage pas, vous avez là une véritable référence accessible en poche pour un coût somme toute modeste. Bonne découverte !

Boudicca

De Jean-Laurent Del Socorro, 2017.

Fantasy & Histoire(s), chroniqué sur ce blog lors de sa parution en 2019, nous présentait un courant relativement récent dans le merveilleux en général : son lien de plus en plus proche avec l’Histoire (avec, volontairement, un grand H). Si quelques auteurs anglo-saxons s’y essaient avec un succès plus ou moins grand, cela semble être devenu une « exception française » ces dernières années, avec des auteurs comme Fabien Cerutti, Jean-Philippe Jaworski, Gregory Da Rosa ou, donc, Jean-Laurent Del Socorro. A tel point que lien avec la fantasy a tendance à se perdre progressivement. Et c’est un peu le cas avec ce Boudicca, biographie « imaginaire » de la Reine Boudicca, ou Boadicée, Reine des Icènes, qui mena la révolte celte contre l’envahisseur romain au premier siècle de notre ère.

Del Socorro, donc c’est ici le deuxième roman après Royaume de vent et de colères, livre ici un texte court, incisif et sans concession. On y suit la vie de Boudicca, de sa jeunesse à sa révolte sans espoir contre l’aigle romain. Le roman ne fait pas dans la fioriture : le style précis, érudit de l’auteur réduit la pagination à son strict minimum. Il y a dès lors peu de place pour d’autres personnages que Boudicca elle-même. Et c’est certainement le but recherché : on coupe l’inutile pour se concentrer sur une vie dure, faite de joies réelles et de deuils profonds, faite de cris et de rage, d’éclats de bouclier et de frustration envers l’ordre établi.

Bien documenté, versant de manière un peu parasite dans la démonstration historique de temps à autre, Boudicca est un voyage dans les îles britanniques à l’époque de l’invasion romaine. C’est un livre guerrier qui ne parle que peu de combat. C’est un livre sur les femmes qui n’est pas féministe. C’est un livre sur l’histoire qui se prend à rêver ce que les textes historiques laissent en blanc. C’est une vie en forme de coup de poing que nous propose Del Socorro. Un roman dont l’inévitable conclusion rejoint l’Histoire. Tacite, placé en exergue du roman, ne dit pas autre chose : Boadicée fut une reine qui n’eut d’autre choix que de jouer son rôle, de défendre son peuple, de se soulever contre l’adversité. Ce qu’elle fit. Jusqu’au bout.

L’intelligence de l’édition poche de J’ai Lu est d’avoir conservé en guise de conclusion une courte nouvelle de Del Socorro nommée D’ailleurs et d’ici qui raconte en quelques pages la Boston Tea Party. Le message est le même : certaines révoltes, même vouées à l’échec, sont inévitables. Il en va de notre décence même, de notre amour de la liberté et de la justice. A deux jours des élections américaines sans doute les plus polarisantes des 50 dernières années, c’est un message qui est plus que jamais d’actualité.

Boudicca est, en résumé, un petit bijou, une lecture aussi nécessaire qu’intelligente. Ma seule réserve, comme souvent avec ces textes hybrides, est le choix de le publier dans une collection fantasy. La littérature de genre, bien qu’elle soit chaque année de plus en plus populaire et mainstream, reste reléguée à des rayons « spécialisés » dans la plupart des librairies. Et, donc, peu exposée au regard du profane qui voit là une littérature infantile ou, au mieux, régressive. Et c’est dommage. Del Socorro mérite, sur base de ce court roman uniquement, sa place auprès des romans historiques à la Christian Jacq ou à la Juliette Benzoni, pourtant nettement moins bien écrits et nettement plus populaires. On se prive d’un grand auteur que le petit monde de la SFFF francophone risque de garder comme un « trésor caché« . Réflexe égoïste et, pour le coup, sans doute un peu puéril.

La Nef des fous

De Richard Paul Russo, 2001.

Me fiant une nouvelle fois au critère de sélection le moins qui sûr qui soit, à savoir l’illustration de couverture, je me suis lancé récemment dans La Nef des fous, de l’inconnu au bataillon Richard Paul Russo. La couverture, représentant un vaisseau spatial orné d’une croix ostensiblement catholique survolant une planète au look désertique (dans sa publication poche chez Pocket, l’illustration de la version du Bélial’ étant plus classique), a attiré mon attention. Et c’est tant mieux.

Je n’ai pas d’autre point de comparaison que celui de dire qu’il s’agit d’une bonne série B. Je sais que le terme s’applique davantage au cinéma qu’à la littérature, mais je ne vois pas trop quelle autre image utiliser pour décrire ce space-opéra de Russo. L’auteur, relativement discret, écrit peu et ne semble pas précédé d’une aura de prestige comme certains de ses compatriotes peu productifs. Il a raisonnablement gagné deux prix (deux fois le Philip K. Dick award, qui n’est certes pas le plus prestigieux des prix SF) et a bien rédigé comme il se doit une trilogie (bien sûr !), mais sans faire de vague. Seuls deux de ses romans furent publiés en français et c’est celui qui nous occupe aujourd’hui qui a sans doute eu le plus les honneurs de la presse et de la critique.

Pour faire simple, on suit dans ce roman un vaisseau-monde, l’Argonos, concept très commun dans les space-opéras, où les derniers descendants de la Terre parcourent l’univers à la recherche de planètes habitables ou d’avant-postes de l’humanité éparpillés dans le cosmos. L' »histoire » du vaisseau est limité à une centaine d’années, toutes traces d’évènements plus anciens ayant été perdu lors d’une révolte des classes inférieures du vaisseau (les soutiers) contre sa classe dirigeante. En lieu et place d’une mémoire informatique, une forme abâtardie de la religion catholique, proche d’un protestantisme pentecôtiste, est désormais la garante de la mémoire du vaisseau-monde.

C’est dans ce contexte que Bartoloméo, un rejeté de la société, handicapé se déplaçant grâce à un imposant exosquelette, second du capitaine du vaisseau en perte de légitimité, nous conte ses aventures. Il est aux avant-postes lorsque le vaisseau capte un signal d’une planète proche, signal qui laisse à penser que la planète en question a effectivement hébergé un avant-poste humain. La planète, baptisée Antioche par le clergé du vaisseau, s’avère cependant être un leurre. Les seuls humains que l’équipage de l’Argonos découvrent sont des cadavres atrocement mutilés. Fuyant ce lieu maudit, l’Argonos fait face à une nouvelle révolte de ses classes opprimées, alors que d’autres périls semblent pointer à l’horizon…

Russo nous raconte donc une histoire déjà vue et revue mille fois dans d’autres romans ou films d’anticipation. L’influence d’Alien comme de Sphere ou Event Horizon se fait même parfois lourdement sentir. Et pourtant. Et pourtant la sauce prend. Il y a dans le texte, simple, facile d’accès, laissant la part belle aux dialogues et à l’action, une alchimie qui rend difficile de lâcher le bouquin avant d’arriver à sa conclusion. Les personnages de Bartoloméo, héros malgré lui, du capitaine sur le retour, de l’Archevêque qui poursuit ses propres intérêts bien loin du Dieu qu’il sert, du nain qui représente les opprimés du vaisseau, et de toute une galerie de personnages secondaires aussi stéréotypés que satisfaisants, ces personnages, donc, sont très efficaces. Russo a eu l’intelligence de les rendre un peu plus épais que de simples stéréotypes. Là où les auteurs de hard-SF ont tendance à oublier l’humain, Russo développe leurs faiblesses, leurs tentations, leurs émois intérieurs. Sans oublier pour autant de laisser une place plus qu’honorable aux périls extra-terrestres, aux batailles spatiales et autres éléments que l’on s’attend légitimement à rencontrer dans un bouquin classé en space-opéra.

La Nef des fous n’est donc pas un livre surprenant. Il entraîne son lecteur sur des sentiers connus. Ses rebondissements, bien amenés, sonnent familiers. Mais la mécanique du récit et les personnages finalement très humains que Russo développe nous entraînent avec brio dans cette histoire de fuite en avant spatiale. Il y a quelque chose d’inéluctable dans la progression de l’histoire, partant d’un vaisseau proche de l’implosion pour nous amener à une conclusion logique, attendue et satisfaisante malgré cela. C’est le concept même d’une bonne série B : nous divertir avec une recette connue. Russo n’a pas d’éclat dans son style et ne brille pas par son originalité. Mais il « fait le boulot« . Et de manière très convaincante, notamment sur l’intrication maligne du religieux dans un scénario de SF classique. Si j’en crois ce que je lis sur Internet, il s’agit du seul bouquin réellement marquant de Russo. Dommage. Mais, d’un autre côté, avoir écrit un bouquin qu’il est difficile de lâcher avant de l’avoir terminé est déjà un bel exploit. Soyons heureux que ce genre de divertissement simple mais efficace existe encore. Cela ferait une bonne mini-série du SyFy !