Os de Lune

De Jonathan Carroll, 1987.

Court roman et texte précieux, Os de Lune est une nouvelle réédition inspirée de la part de Folio SF. Le texte, depuis sa parution initiale, fut déjà édité et réédité plusieurs fois en français, mais sans doute pas dans une diffusion large comme le permet une édition poche chez Gallimard. Et ce n’est pas plus mal : j’avoue que je n’avais jamais entendu parler de Jonathan Carroll avant de prendre le bouquin dans ma PAL kilométrique. L’homme est écrivain discret et peu prolifique : au cours de ces quarante années de carrière, il a écrit une grosse dizaine de roman et une série de nouvelles remarquées en leur temps. Mais pour le reste, son nom comme son œuvre restent majoritairement dans l’ombre.

Cependant, le fait que l’édition Folio SF s’ouvre sur une préface de Neil Gaiman, comme il l’avait par exemple fait pour l’excellent Lud-en-brume, devrait mettre la puce à l’oreille du lecteur inattentif : on a affaire à texte d’imaginaire différent, délicat, grave et merveilleux, sombre et absurde, comme Gaiman les cultive dans sa propre production. En, en effet, Os de Lune est tout cela à la fois.

Le livre s’ouvre sur une chronique très quotidienne d’une femme qui n’a pas de chance avec les hommes, qui avorte un peu malgré elle d’un enfant non désiré, qui n’a pas confiance en elle et qui n’ose pas réellement vivre sa vie. Jusqu’à ce qu’elle rencontre un nouveau compagnon, une vieille connaissance, le veuf d’une copine d’unif. L’homme la sort de son quotidien, bouscule ses certitudes et l’emmène de l’autre côté de la planète pour le suivre dans une vie de sportif de division 2, pauvre mais pleine de joies. Et tout semble bien aller jusqu’à ce qu’elle tombe enceinte. Elle se met alors à rêver d’un ailleurs, d’un pays étranger et étrange où l’absurde règne en majesté. Elle accompagne un jeune garçon, répondant au nom de Pepsi, qui se met en quête des Os de Lune, qui lui seront nécessaires pour réclamer le trône de ces contrées étranges. Dans leur quête, ils seront accompagnés d’un chameau parlant, d’une louve gigantesque et d’un chien aussi serviable que brave. Ils affronteront là les peurs de l’enfance, dans tout leur ridicule et leur cruauté, jusqu’à braver le roi actuel, qui pourrait s’avérer être un danger nettement plus réel que ne le pense l’héroïne…

Je ne développerais pas plus avant l’histoire du bouquin. Au long de ses 200 courtes pages, les allers-retours entre la vie new-yorkaise et les expéditions fantasmagoriques de Cullen (c’est le nom de l’héroïne) dans le pays imaginaire du nom de Rondua s’enchaînent à une vitesse impressionnante. Il n’y a pas de temps mort dans ce roman qui fait appel tant à nos craintes d’enfant qu’à nos peurs d’adulte. Jonathan Carroll réussi à nous faire vivre les traumas de Cullen sans jamais tomber dans la démonstration ou l’ostentatoire. Roman symbolique par définition, les tensions et les doutes de Cullen sont contrebalancés par les aventures extravagantes de Pepsi en Rondua, qui obéissent à leur propre logique mais trouvent d’évident parallèles chez sa protagoniste principale.

Bien sûr, quelques rebondissements sont relativement attendus, mais ils n’en demeurent pas moins efficaces et ajoutent une tension emprunte de regrets dans un texte aussi travaillé qu’étrangement fluide à la lecture. Carroll réussi le tour de force, comme Gaiman nous en prévient dans sa préface, a donner du sens à l’expression parfois dévoyée de réalisme magique. Quitte, comme dans les bons contes pour enfants, à être particulièrement cruel et injuste quand il doit l’être. Os de Lune est une lecture différente, mais marquante à plus d’un titre.

Pacific Rim: Uprising

De Steven S. DeKnight, 2018.

Et voilà l’histoire d’une suite que personne n’attendait. Guillermo Del Toro, en 2013, avait assouvi le fantasme d’une génération de fanboys élevés aux productions de Go Nagai (Goldorak, Getter Robot et consorts) et, plus généralement, au kaiju ega, ce cinéma d’exploitation nippon qui a offert au monde Godzilla, Mothra et autres King Ghidorah. Avec des moyens considérables, il donnait vie à un rêve de gamin : si des monstres géants débarquaient sur notre planète pour anéantir l’humanité et que l’armée traditionnelle se révélait impuissante, ce serait quand même pas mal d’avoir des robots géants pour leur rendre la monnaie de leur pièce. Si toi aussi tu t’es pris pour Actarus dans ta jeunesse, tu vois ce que je veux dire.

En plus, Del Toro avait eu la bonne idée de le faire avec son univers propre, remplis de monstres dégueux, de personnages improbables et de plans organiques, saturés de couleurs sombres. Le tout dans un univers décrépit, pessimiste, un peu crépusculaire où l’espoir de survie de l’humanité entière tient dans les mains de quelques pilotes rebelles. On était dans du pur Getter Robot où des pilotes représentant les grandes nations du monde sont obligés de travailler ensemble, sous l’impulsion d’un général au discours forcément grandiloquent, pour combattre la menace extraterrestre. Et le film, simple et niais par bien des aspects, marchait merveilleusement bien car il distillait avec parcimonie ce qu’il faut d’épique, de cynisme et de background pour rendre l’histoire prenante.

Malheureusement, Del Toro a perdu ses droits sur la licence et a dû filer ses monstres géants et ses gros robots à une autre équipe. Son bébé devait donc grandir et atteindre l’adolescence dans les mains de Steven S. DeKnight, un réalisateur de télé chevronné dont il s’agissait là de la première expérience sur grand écran. Bizarrement, au lieu de rendre le ton du film plus adulte, les scénaristes et producteurs décidèrent de faire l’inverse : la nouvelle génération de pilote sera composée de gamins, rendant probablement hommage au genre d’origine où les gros robots sont, en effet, généralement pilotés par des ados (Evangelion, Escaflowne, Gundam, etc.) Leur nouveau chef de file, interprété par John Boyega auréolé de son stardom Star Wars-esque, est le fils du général du précédent film qui s’était sacrifié pour permettre aux héros de fermer la faille sous-marine qui laissait passer la kaijus dans notre monde (ah bon ? il avait un fils ?).

Mais voilà. Au début de Uprising, il n’y a pas plus de Kaiju. Puisque la faille est fermée. Alors l’humanité revit et pense à faire la fête. Et Boyega le premier d’entre eux, ayant rejeté l’ombre envahissante de son père pour vivre une vie de petits larcins en pleine « rebellitude » contre le système. Bien vite, cependant, le voilà de retour sur une grosse base militaire où l’on forme encore et toujours des pilotes de gros robots pour assurer la défense de la planète (contre… quoi ?) et l’on apprend alors qu’il était, bien sûr, l’un des pilotes les plus doués de sa génération avant de s’être fritté avec son père quelques semaines avant la mort de ce dernier.

Et tout tombe de Charybde en Scylla quand on se rend compte qu’une entrepreneuse chinoise qui avait développé des robots géants contrôlables à distance s’est faite doubler par un de ses ingénieurs. Les robots télécommandables travaillaient en fait… pour le peuple extraterrestre à l’origine des kaijus ! S’en suivent 45 minutes de combats épiques et titanesques jusqu’à une happy end prévisible et attendue.

Je disais à l’entame que c’est une suite que personne n’attendait. Et personne ne l’a vue, d’ailleurs, cette suite. Gros échec commercial et critique, Pacific Rim: Uprising cumule en effet les défauts et les faiblesses. De sauveurs de l’humanité, les pilotes sont devenus de simples militaires patriotiques façon l’armée américaine de Michael Bay dans les Transformers. Les gamins pilotes n’ont pas réellement de personnalité et les deux ou trois traits qui les caractérisent sont vite oubliés, à tel point que le décès de l’un d’eux tombe complètement à plat (ah oui… c’était qui encore ?). Le fait d’avoir une humanité qui n’est pas proche de son annihilation limite aussi fortement la tension (et donc les ressorts scénaristiques) du film. Bref, d’un film où l’équilibre fragile fonctionnait, on a sur les bras une suite où cet équilibre est brisé pour devenir une série B totalement oubliable.

Tout n’est cependant pas à jeter : les combats, à défaut d’être originaux, sont toujours spectaculaires et jouissifs à regarder (même si moins bien exploités dans, à nouveau, la construction d’une tension scénaristique). Boyega lui-même essaie de faire ce qu’il peut pour porter son personnage à l’écran et tu sens qu’il y met toute son âme et ses tripes (le garçon, en plus d’être éminemment sympathique en interview, a vraiment le potentiel pour être un action star de première classe). Et ça fait toujours plaisir de retrouver un hommage géant aux animes qui ont peuplé notre enfance. Mais le film est largement dispensable. Si vous êtes lassé de voir et de revoir le premier Pacific Rim, découvrez plutôt la saga Giant Robo en anime, dont le sense of wonder et le scénario sont autrement plus intéressants.

Abyme

De Mathieu Gaborit, 1996-1997

Abyme est composé de :
* Aux Ombres d’Abyme, 1996
* La Romance du démiurge, 1997

Quelques jours après Les Crépusculaires, j’ai donc terminé la deuxième partie de la très belle intégrale des Royaumes Crépusculaires. Premier constat : si les deux romans partagent un univers commun, en effet, ils sont très différents l’un de l’autre. Exit l’histoire classique de fantasy où un jeune orphelin traverse diverses épreuves pour sauver son amour/son pays/le monde (biffer la mention inutile). Là où Les Crépusculaires répondaient davantage au cahier des charges du roman de fantasy classique, Abyme relève d’un autre registre.

C’est en effet un roman policier, ni plus, ni moins. Certes dans un monde de fantasy original particulièrement bien développé, mais un policier néanmoins. On y fait la connaissance du farfadet Maspalio, ancien Prince-voleur (le chef de la guilde, quoi) de la cité cosmopolite d’Abyme. Le brave farafadet se voit obligé de sortir de sa douce semi-retraite pour se lancer à la poursuite d’un démon familier qu’une noble en mal de sensation forte aurait laisser s’échapper. Les démons, de toutes tailles et natures, rendent de multiples services à leurs invocateurs en échange d’une monnaie d’échange qui leur est propre (des richesses, d’autres services, la damnation éternelle, ce genre de chose, quoi). Mais pas de chance, ce démon-là refuse de revenir aux enfers dont il est issu. Et ça ne plait pas beaucoup à sa hiérarchie démoniaque qui entends bien le retrouver et lui faire entendre raison.

Et quel meilleur enquêteur pour retrouver une âme perdue que l’ancien chef de la guilde des voleurs, qui connait la ville comme sa poche et a ses relais dans toutes les strates de cette société complexe et multiculturelle ? Mais, bien sûr, les choses ne se passent pas comme prévues et le (pas si) brave Maspelio se trouve embarquer dans une histoire nettement plus complexe qu’elle ne semble l’être au premier abord.

Comme dans Les Crépusculaires, Gaborit ne laisse que peu de répit à son lecteur : les évènements s’enchaînent à une vitesse frénétique dans ces chapitres toujours aussi courts et construits de manière à laisser le lecteur en attente de toujours tourner une page supplémentaire. C’est bourré d’action et de répliques cinglante dans une cité picaresque ressemblant par moment à une Venise fantastique et peuplée de races toutes plus exotiques les unes que les autres. Mieux même, Gaborit laisse tomber la gentille pudeur des Crépusculaires qui en faisait une campagne de JdR PG-13. Maspalio, lui, ne dit pas non aux plaisirs de la chair. Et Abyme compte nombres de quartiers dédiés aux plaisirs, bien sûr. Maspalio lui-même est un personnage plus humain qu’Agone de Rocheronde. Le fait d’avoir fait de son héros un retraité nous épargne évidemment le côté naïf et ingénu qu’Agone devait avoir au début de son périple. Maspalio en a vu d’autre et sa bande de vieux voleurs également.

En revanche, un bémol que j’avais à la lecture des Crépusculaires se confirme ici, voire même s’accentue. Gaborit, on le sent, à creuser son univers de campagne. Il maîtrise à la perfection la géographie de sa ville, connait les races extravagantes qui la peuple, sait quelle caste ou quelle couche sociale a quel rite et pourquoi. Et il détaille tout cela dans le livre de campagne d’Abyme, un JdR qui pouvait (et peut toujours) se jouer comme un standalone ou comme une extension à son premier JdR, Agone (qui développait donc l’univers des Crépusculaires, pour les inattentifs du fond de la classe). C’est très bien ; c’est comme ça qu’on crée un monde crédible et complexe pour servir de toile de fond à son roman. C’est ce qui rend l’action réaliste et l’histoire palpitante, puisqu’elle se déroule dans un monde qui, pour fantastique qu’il est, devient familier au lecteur.

Mais Gaborit oublie par moment que le lecteur de son roman n’a pas forcément acheté et lu le JdR du même nom. Et il ne détaille ou ne développe finalement que très peu de concepts dans son roman, laissant, et c’est logique vu le genre choisi, la place au développement de l’enquête et de ses quelques protagonistes principaux. Ce choix me rend cependant un peu malheureux et m’a parfois fait décrocher du roman : ok, le concept des « gros« , une caste d’obèses oisifs qui observent la cité et ses habitants depuis ses hauteurs, est pas mal réussi du tout. C’est visuellement très inventif et c’est rarement vu en fantasy. Mais… à quoi servent-ils, ces gros ? D’où viennent-ils ? Quelle est leur fonction dans la cité d’Abyme ? Et je ne prends là qu’un exemple parmi beaucoup d’autres de concepts qui, bien que très inventifs, sont jetés à la tête du lecteur sans beaucoup d’autres explications et sont finalement peu exploités au-delà de leur aspect « exotique« . Dommage, car cela aurait enrichi la lecture et aider à dévoiler davantage le monde qui semble très construit et cohérent de Gaborit. J’espère que le nouvel opus d’Abyme, sorti il y a deux ans déjà maintenant, prend davantage son temps et exploite mieux son cadre, l’auteur ayant eu vingt ans pour se perfectionner entre les deux.

John Wick: Chapter 3 – Parabellum

De Chad Stahelski, 2019.

Keanu Reeves est un acteur étrange. Il n’a pas forcément le physique d’un action star, mais on constate à sa filmographie qu’Hollywood l’a toujours considéré comme tel. Et la série des John Wick, débutée par le succès surprise de 2014 et sa suite de 2017, en est le parfait exemple. Mieux, même : à l’instar de la série des Jason Bourne, initiée par Doug Liman et poursuivie par Paul Greengrass au début des année 2000, qui avait donné le la pour une série de films d’action nerveux à la violence réaliste, la série de John Wick et son réalisateur, Chad Stahelski, crée un nouvel étalon du film d’action bourrin des années 2010/2020.

Il y a quelque chose de baroque dans la manière dont Stahelski filme le monde de ses assassins super-classes : le choix des couleurs, des décors parfois monochromatiques, des ambiances très particulières et facilement identifiables qui segmentent le film en parties distinctes, sont des artifices de réalisation qui donnent réellement un cachet particulier à la saga. Et je trouve que ce troisième épisode pousse ces curseurs encore plus loin. Le New-York filmé par Stahelski est aussi fictionnel et imaginaire que le Casablanca qu’on nous présente aussi dans le film. Allant souvent au Maroc pour des raisons professionnelles depuis des années, je n’ai pu m’empêcher de rire jaune quand le brave Wick débarque sur côte méditerranéenne, côté Sud. Le Casablanca qu’on y découvre semble figé quelque part au XIXème siècle, sous une forme de vision romantique de l’Orient mystérieux (alors que la réelle Casablanca est tout sauf mystérieuse…) Et j’avoue que ça m’a un peu ennuyé dans le film.

Jusqu’au moment où je me suis rendu compte que le New York qu’il film n’existe pas non plus. John Wick, c’est de la fantasy urbaine, en fait, avec ses castes et ses règles dignes d’un JDR grandeur nature. D’ailleurs, Wick ne fait que poursuivre dans ce troisième opus la quête qu’il a débuté dans le premier opus et poursuivie, bien malgré lui, dans le deuxième chapitre. Notre héros a franchi la ligne : dans le deuxième chapitre, il finissait par tuer un homme en terrain neutre (le Continental de NY). Et, pour cette raison, il était excommunié et devenait la proie de tout le NY interlope, des assassins en tout genre, de tout venant au maître ninja (on y revient). John Wick n’a donc pas beaucoup de choix : il doit dézinguer tout ce qui passe et tenter d’obtenir un sauf-conduit auprès de PNJ providentiel pour quémander la clémence du grand patron, le chef de la Table Haute, qui supervise tout ce petit monde d’assassins en goguette en leur imposant un code de conduite et des règles inspirées, il est vrai, de l’Église chrétienne (détail amusant quand on se rend compte que le chef de la Table Haute est un bédouin de l’Atlas marocain ostensiblement musulman).

Et pour arriver là, Wick devra se battre. Beaucoup. À coup de pied, de main, de hachette, de hache, de poignard, de sabre et d’un nombre incalculable d’armes à feux diverses et variées. Toujours avec la même froideur, toujours avec la même efficacité. Et John Wick est résilient : il en ramasse pas mal sur la tronche, mais il se relève toujours, car il a la haine. Mieux vaut ne pas se mettre sur son chemin.

Bien sûr que le film marche ! Bien sûr que j’ai passé deux bonnes petites heures à être soufflé par la chorégraphie des combats, par la maitrise de la réalisation (la photo est particulièrement remarquable). Keanu s’en donne à cœur joie dans l’absence d’expression faciale (sa marque de fabrique ; le succès de sa carrière). Et les seconds rôles prennent leur pied aussi en état totalement over-the-top : Ian McShane est magistral, Laurence Fishburne joussif, Lance Reddick (le concierge du Continental) parfait pour le rôle. Dans les nouveaux venus, on adore détester Asia Kate Dillon dans le rôle de l’Adjudicatrice, la juge expéditive de la Table Haute. Jerome Flynn, enfin débarrassé de son rôle dans GoT, donne sa pleine mesure dans un rôle de salaud grandiloquent. Même Angelica Huston en matrone de la mafia biélorusse fait plus que le taf !

J’ai juste quelques doutes sur Halle Berry comme double féminin à Wick. Si je n’ai rien à dire sur la choré de ses combats et sur l’usage de ses deux clebs (chapeau au dresseur !), y’a quelque chose qui ne marche pas à la voir endosser ce costume. Même chose pour Saïd Taghmaoui dans le rôle du patron de la Table Haute. Bon, dans ce dernier cas, m’est avis que c’est fait exprès : je doute qu’il soit réellement le dernier Big Boss de la saga. Il me semble plus crédible de l’imaginer comme un énième homme de paille derrière celui ou celle qui tirera définitivement les ficelles. Reste pour moi à parler de Mark Dacascos. Le Crying Freeman de mon adolescence a pris un sacré coup de vieux, mais il assure toujours question combat. Le concept d’en avoir fait un personnage « comique » (pour autant que cela soit possible dans une saga comme celle-ci) était osé et fonctionne finalement assez bien, en frôlant parfois le too much d’un peu trop près.

C’est d’ailleurs mon avis global sur le film, avec lequel je vais conclure cette chronique. On ne regarde pas un John Wick pour sortir plus intelligent de sa séance de cinéma. C’est un actionner bourrin façon années 80 avec cependant beaucoup plus de classe de maîtrise dans la forme que 99% de la production du genre. C’est beau (oui, oui, beau) et efficace. Mais ce troisième chapitre s’approche très souvent de l’excès. A force de vouloir en mettre beaucoup (de combat, de couleurs improbables, de règles bizarres, de décors torturés), on risque d’en mettre trop. L’overdose du genre n’est pas loin. Espérons que le quatrième (et dernier ?) chapitre saura se recentrer sur l’essentiel et éviter le délire stylistique.

The Dark Crystal: Age of Resistance – Saison 1

De Louis Letterier, 2019.

Il y a bien longtemps, dans les profondeurs de ce blog, je vous ai parlé du classique de la fantasy de 1982, The Dark Crystal. Le film, signé par Jim Hensson et Frank Oz, les deux grands marionnettistes d’Hollywood, est devenu avec les années un classique de la fantasy au cinéma et une référence pour toute une génération d’enfants nés du milieu des années 70 au milieu des années 80. Par un mystère étrange, j’avais échappé à ce classique jusqu’il y a quelques années et je n’avais donc pas particulièrement été touché par le film lorsque je l’ai finalement vu. Si la prouesse technique était impressionnante et l’univers très riche, j’avais trouvé le film un peu vide et les poupées principales (les deux Gelfings) très inexpressives et statiques, ce qui m’avait un peu sorti du film.

Autant dire que l’annonce d’une série télé produite par Netflix ne m’avait pas particulièrement marqué. Elle était à ranger, pour moi, aux côtés de la nouvelle saison de La Fête à la Maison ou encore d’une éventuelle suite à Gilmore Girls. En gros : une manière pour Netflix d’une nouvelle fois jouer sur la nostalgie de son cœur de cible principal, les trentenaires/quarantenaires qui n’hésiteraient à binge-watcher les dix épisodes de ce rappel nostalgique à leur enfance. Une machine à faire du blé, en somme, comme Netflix et les autres nouveaux acteurs (Amazon Prime, Disney+, etc.) aiment à produire depuis quelques années, en capitalisant sur une marque connue et en offrant un énième reboot/remake souvent moyennement inspiré.

C’est aussi la raison pour laquelle je n’avais pas sauté sur la série lors de sa sortie. J’avais vu d’un œil distrait que l’accueil critique était positif, mais le « hype » était retombé assez vite, surtout en francophonie. Confinement oblige, je cherchais quelque chose à regarder et je me suis dit « allez, pourquoi pas… » Et grand bien m’en a pris. Age of Resistance est tout simplement l’une des meilleures séries télé que j’ai vu ces dernières années. Cela mérite bien quelques explications.

D’abord et en premier lieu, il s’agit d’un véritable travail d’artisan. A une époque où filmer tout sur fond bleu avec des acteurs principaux en CGI devient très simple, se lancer dans la construction de marionnettes est aussi suranné que couillu. De fait, partir du principe que le téléspectateur moderne va s’assoir sur son canapé et regarder pendant un peu moins de dix heures des marionnettes vivre de multiples aventures était un pari risqué. Louis Letterier, réalisateur français derrière Le Transporteur, Le Choc des Titans ou encore L’Incroyable Hulk (deuxième film officiel du MCU), est visiblement un fan de longue date du film original. Et c’est avec beaucoup de bonheur qu’il a recontacter l’entreprise familiale de Jim Hensson (décédé entretemps, mais le flambeau a été repris par sa femme et toute une série d’artisans amoureux de leur métier) pour mettre en œuvre ce reboot qui était dans dans l’air depuis de nombreuses années. Et, honnêtement, on sent l’amour du travail bien fait dans la construction non seulement des marionnettes des différents protagonistes, mais également dans la construction des décors du monde de Thra. Vu l’ampleur du projet, ils ont en effet multiplié les environnements là où le film original ne faisait que survoler quelques sets bien distincts. Et c’est un bonheur pour les yeux de voir que le moindre élément du décor est bourré d’animatroniques pour faire interagir à l’écran, par exemple, les plantes et les petits animaux qui peuplent le background.

Les marionnettes en elles-mêmes sont aussi nettement plus mobiles et expressives que dans le film d’origine. Je regrettais particulièrement que les deux Gelfings du film soient très statiques. Ce n’est plus vrai dans la série où les producteurs et scénaristes ont décidé de donner une vraie personnalité aux sept tribus différentes des Gelfings de Thra. Mais il n’y a pas que les Gelfings qui ont bénéficié d’un lifting important : les Skeksis sont aussi nettement plus mobiles (mais toujours aussi laids) et même les Poldings ont de vrais traits de personnalités. Bien sûr, la technologie n’est pas tout à faire absente. Les grands mate matings des années 80 ont été remplacé par des écrans bleu. Mais c’est clairement un plus : cela permet de là aussi une plus grande mobilité des marionnettes qui ne sont pas bloqués dans des plans larges. De vrais scènes d’action ont pu être créé. De manière anecdotique, certains détails des marionnettes ont également été digitalisé là où les animatroniques touchaient leurs limites. Les langues des Skesis, en particulier, sont maintenant très expressives.

Mais tout ceci est de l’ordre du détail par rapport à l’effort fait sur le scénar. Le choix de faire un prequel pouvait étonner, mais est finalement assez logique. Faire une suite au film d’origine limitait fort l’enjeu scénaristique : lorsque les Seksis disparaissent, il n’y a plus d’antagoniste fort, sauf à imaginer un autre type d’ennemis. Et le cristal qui donne son titre à l’œuvre perd de son intérêt s’il est à nouveau entier et non plus menaçant. Le choix de faire un prequel était donc le bon choix. Cela permettrait de redécouvrir les territoires de Thra lorsque ceux-ci étaient plein de vie et non moribonds/crépusculaires, comme dans le long métrage. Bien sûr, le choix du prequel est aussi un risque : le spectateur connait la fin. Il sait, pour faire un parallèle, qu’Anakin Skywalker finira par devenir Darth Vador. Il sait que les Gelfings vont perdre leur duel face aux immondes Skesis.

Et pourtant on ne peut s’empêcher d’espérer, de vivre les aventures de l’héroïque Rian, de la curieuse Brea et de l’ingénue Deet. Je ne vais pas vous résumer l’histoire. Sachez simplement qu’en quelques mots on assistera aux trajectoires parallèles de 3 Gelfings (ceux que je viens de citer, pour les distraits) qui découvriront chacun que les Skesis ne sont pas des despotes éclairés mais bien des monstres pervers qui ne reculeront devant aucune horreur pour s’assurer leur immortalité. Et lorsque le Dark Crystal ne leur donne plus leur ration quotidienne de pouvoir, les affreux rats/oiseaux de proie se tourneront vers les Gelfings pour leur voler leur essence vitale.

Comme le film d’origine, la série n’hésite pas à tomber dans le tragique et la représentation frontale de la violence à l’écran. Nous sommes toujours dans un cadre de fantasy relativement proche du conte fantastique qui pencherait donc vers un public enfantin. Pourtant, la série fait également peur, les gens y meurent, les trahisons se multiplient. Bien sûr, nous ne sommes pas dans un scénario à la Game of Thrones : il y a des gentils et des méchants (et quelques protagonistes qui se perdent en chemin) facilement identifiable. La quête est relativement simple. Mais les personnages et le monde gagnent tellement en profondeur par rapport au film de 1982 que cela donne réellement une histoire passionnante à suivre, pleine de suspens et de rebondissements. Les passages magiques, amusants s’enchaînent à merveille avec des moments tragiques et sombres. Sans parler du fait que la série réussis même à être épique lorsqu’elle le doit. Certains personnages, déjà intéressants dans le film d’origine, le deviennent ici encore plus : le Chambellan est définitivement mon Skesis favori ; c’est un salopard formidable à la LittleFinger dans GoT. Et Mother Augra gagne en tragique quand elle se rend compte qu’elle est elle-même largement responsable des évènements tragiques qui tuent petit à petit le monde de Thra.

Je pourrais encore longuement parler de cette série (vous ais-je dit, par exemple, que les musiques de Daniel Pemberton et Samuel Sim tournent en boucle dans mon casque depuis une grosse semaine ?), mais il faut bien conclure cet avis. Je répète donc ce que je disais : The Dark Crystal: Age of Resistance est non seulement une bonne surprise, c’est aussi l’une des meilleures séries télé sorties ces dernières années à mes yeux. Derrière un travail d’artisan remarquable digne du Studio Aardman, on découvre une histoire maîtrisée, intéressante, réjouissante même, filmée avec passion et brio par Letterier qui répète à l’envie, dans toutes les interviews qu’il a donné sur le sujet, que c’était certainement là son plus dur boulot depuis ses débuts dans le cinéma. Je le crois sur parole. Et merci à Netflix d’avoir financé cette folie pendant les trois ans de préproduction. Espérons juste que la deuxième saison ne mettra pas trois ans à sortir à son tour !