L’esprit de l’anneau profane

De Lois McMaster Bujold, 1992.

Roman d’une rare légèreté, L’esprit de l’anneau profane est l’une des rares incartades dans le domaine de la fantasy par son auteur, l’une des grandes reines de la SF, Lois McMaster Bujold. Relativement ignorée cette dernière décennies, McMaster Bujold a cependant réussi la passe de trois -le Locus, le Hugo et le Nebula- avec sa saga la plus connue, la Saga Vorkosigan. Ce classique de la SF en pas moins de 18 romans (et quelques nouvelles) ne doit cependant pas faire oublier que l’auteur a également gagné les trois prix les plus prestigieux de la littérature de l’imaginaire avec son autre cycle, sa trilogie de fantasy connue sous le nom du Cycle de Chalion. Le deuxième tome a même réussi à empocher les trois prix la même année (2004), dix ans avant Ann Leckie et sa Justice de l’ancillaire.

Ce n’est pas, à proprement, une néophyte à laquelle nous avions affaire avec ce roman isolé, ne faisant pas partie d’une saga, d’un cycle ou même d’une trilogie, ce qui devient presque notable avec les œuvres de fantasy. C’est un roman qui se situe dans les relatifs débuts littéraires de la carrière de l’américaine, puisque sa première œuvre publiée date de seulement sept ans plus tôt, en 1985, mais un roman dont la forme et le propos sont maîtrisés presque à la perfection.

On y plonge dans l’Italie du XIVème siècle, l’époque des cités-états se faisant la guerre à grands coups de trahisons, d’assassinats et de mercenaires balafrés. C’est dans un contexte difficile que l’on apprend à connaître Fiametta, l’énergique fille de Maître Beneforte, l’orfèvre du duc local. Fiametta, du haut de ses seize printemps, déborde de vitalité et assiste son père dans ses œuvres. Car Maître Beneforte est plus qu’un simple orfèvre, c’est également le mage le plus réputé du duché. Il fabrique de véritables œuvres d’art et leur instille des charmes puissants, bénéfiques, avec l’approbation du clergé local qui garde un œil assez sévère sur les praticiens du Grand Art. Fiametta, impatiente comme seul son âge l’excuse, tente elle-même ses premiers enchantements en se cachant de son omniprésent paternel. Elle fond une bague en or destinée à s’attirer les amours du séduisant capitaine de la garde qui vient régulièrement visiter l’atelier et sert, à l’occasion, de modèle aux sculptures de son père.

Et tout irait bien dans le meilleur des mondes si un mariage arrangé avec la fille du duc local ne tournait au fiasco et que le futur époux, un puissant condottière d’une république voisine, ne finissait pas par assassiner le duc, le gentil capitaine de la garde et, dans la foulée, le brave Maître Beneforte. Et voilà la pauvre Fiametta lancée sur les routes en quête d’alliés et de vengeance. Et je ne développerai plus avant, histoire de ne pas vous gâcher la lecture de ce passionnant divertissement.

Vous l’aurez compris, on est en plein roman de cape et d’épée à l’ancienne, mâtiné çà et là d’éléments fantastiques qui justifient son classement dans les œuvres de fantasy. Oui, on y croise des kobolds et des golems. Oui, s’il y a une magie blanche, il y a évidemment des praticiens de la magie noire. Et le roman de se développer comme un mille-feuilles patient et érudit. Nous ne sommes pas dans une œuvre de grimdark où les personnages sont tous gris et où on torture à tout va. Non, dans L’esprit de l’anneau profane, même le méchant (qui est effectivement méchant, pas de doute) conserve un esprit chevaleresque. Et c’est assez rafraîchissant de redécouvrir cette fantasy parfois un peu naïve qui fait le sel des romans d’aventure où seul le suspense et le plaisir de lecture compte. D’une certaine manière, les romans de Pierre Pevel s’inscrivent dans cette engeance, avec un peu de post-modernisme en plus.

La relative simplicité du roman n’empêche pas son auteur de développer un style particulièrement agréable et érudit. On sent que McMaster Bujold a potassé son sujet avant de se lancer dans cette fresque historique. On voit les pieds des alpes en lisant le roman, on sent l’ambiance d’une Florence imaginaire assiégée et soumise aux brigands. L’écriture fort travaillée est pourtant formidablement fluide et font de ce bouquin un page-turner efficace. Bien sûr, un lecteur assidu de fantasy restera sur des sentiers battus et rebattus en lisant cet œuvre, mais elle est tellement brillamment menée que c’est aussi un sentiment de retour à la maison, de familiarité bienveillante qui se dégage de ce récit plein de rebondissements épiques. Mon seul regret serait sans doute le côté très stéréotypé de la romance entre l’héroïne et son prétendant, cousue de fil blanc, qui lasse peut-être par son côté trop niais, pour le coup.

L’esprit de l’anneau profane est donc une parenthèse bienvenue entre des textes plus ardus ou une fantasy plus dure à laquelle les auteurs modernes nous ont davantage habitué. Ces 400 pages qui se lisent en quelques heures m’ont embarquée dans un voyage certes convenu, mais fort agréable. Et c’est plutôt une bonne nouvelle, quand on considère que la fantasy est aussi une littérature d’évasion.

Birds of Prey

Sous-titré : And the Fantabulous Emancipation of One Harley Quinn

De Cathy Yan, 2020.

Drôle d’idée que de financer une suite au tellement mal aimé (et malmené) Suicide Squad. Mais on peut reconnaître une chose au DC Extended Universe (nom plus ou moins officiel, je pense, à l’instar du MCU), c’est qu’il est résilient. Malgré les mauvaises critiques, malgré les demi-fours au box-office et malgré leurs films souvent foutraques, DC persévère. Il faut préciser que depuis qu’Aquaman a dépassé Wonder Woman au box-office mondial, franchissant la désormais traditionnelle ligne de démarquage du milliard de dollars de bénéfices en salle, tout semble possible, même l’improbable. Alors, oui, pourquoi ne pas se lancer dans l’aventure d’un deuxième Suicide Squad ? Pour éviter, cependant, de retomber sur ce qui fut quand même le film le plus mal aimé de l’univers cinématographique concerné, les producteurs décidèrent de tabler sur un spin-off plutôt que sur une suite directe. Et un spin-off sur le seul personnage qui avait favorablement marqué le public : Harley Quinn.

La fantasque copine du Joker (pauvre Jared Leto…) a en effet tout pour plaire. Elle est jouée par l’excellente Margot Robbie, elle déconne à plein tube, elle lance des vannes en frappant les gens avec sa batte de base-ball ; elle a un charisme qui bouffe l’écran. Sur le papier, c’est gagné. On ne peut donc que comprendre que DC a mis un petit 85 millions de dollars de budget sur la production de ce spin-off, en pensant largement rentrer dans ses frais. Pour surfer sur l’air du temps, ils en ont même profité pour faire un film « girl-power » (à l’instar de ce que Katleen Kennedy a fait avec la dernière trilogie Star Wars), en adaptant non pas un stand-alone sur Harley Quinn, mais bien Birds of Prey, une association de super-héroïnes façon Justice League ou Suicide Squad. Et en confiant la réalisation également à une femme : Cathy Yan, une relative inconnue auréolée seulement de la bonne réception critique de Dead Pigs, son premier long, primé à Sundance en 2018.

Mieux, même. DC et Warner Bros ont tiré des conclusions des relatifs échecs précédents et se sont dit qu’il fallait se rapprocher de Marvel (ce qui m’énerve passablement, mais soit). Pas du trop policé Avengers, mais davantage des productions « délirantes » : le personnage d’Harley Quinn réussira forcément mieux dans un environnement à la Guardians of the Galaxy ou à la Thor: Ragnarok. Plein de couleurs et des vannes toutes les deux minutes. Mieux, encore. Comme ils se fichaient d’avoir un Rated-R (le succès de leur Joker était encore dans toutes les têtes), ils se sont dit : on va faire du délirant, mais avec en plus un humour limite façon Deadpool, car ça aussi, ça marche plutôt pas mal. Bref, le cahier des charges était clair.

Pourtant, avec autant d’influences et de modèle, fallait-il encore que Birds of Prey ait quelque chose à raconter et ait une identité personnelle. Donc, tout ça mis ensemble ne suffisait encore pas. Du coup, Cathy Yan (à moins que ce ne soit la scénariste Christina Hudsonencore une femme !) a choisi de réutiliser ce qu’on n’avait pas vu depuis des années dans l’adaptation d’un comics : l’esprit cartoon. Une partie des méchants et des décors sont donc directement inspirés du Gotham du dessin animé de Batman des années 90, voire de la série télé Batman des années 60. Le côté gore et adulte en plus.

Et ce mix étrange donna Birds of Prey. Un film over-the-top et ultra in. L’histoire tient sur un timbre-poste, bien sûr : Harley se fait larguer par le Joker. Tout ce que Gotham compte de criminels veut donc lui faire la peau après toutes ces années où elle était intouchable en raison de la peur inspirée par son psychopathe d’ex-copain. Et le pire de ces criminels est bien le patron d’une boîte de nuit de la pègre où Quinn étanche sa soif toutes les nuits et super-méchant à ses heures, le très dérangé Black Mask, homo formidable et amateur de torture glauque jouée avec beaucoup de bonheur par un Ewan McGregor qui prend visiblement son pied. Heureusement pour Harley, Black Mask perd un diamant d’une très grande valeur suite à un concours de circonstances rocambolesque, largement provoqué par Harley elle-même, et succombe dans un moment de faiblesse à la requête de la belle et folle blonde : elle va se charger de le retrouver, ce putain de diamant.

Et comme le bonheur ne vient jamais seul, à nouveau un peu par hasard, elle sera aidée par un flic déchue, une fille de mafieux revancharde, une ado pickpocket et une chanteuse à la voix surpuissante. Par les Birds of Prey, qui donnent leur nom au film, donc. Bon, dans l’histoire, y’a une hyène aussi. Parce que c’est cool, les hyènes. Et là, cher lecteur, tu penses bien sûr que je n’ai pas aimé le film. Eh bien détrompe-toi ! Au contraire, je me suis bien marré de bout en bout !

Évidemment, le film est bourré de faiblesse. La première est que le film aurait du s’appeler The Story of Harley Quinn. And, by the way, the creation of the Birds of prey. Il n’y en a que pour Margot Robbie. Les autres actrices sont très sympas et elles font ce qu’elles peuvent dans leur scène, mais, honnêtement, ce sont des faire-valoir, pas des personnages principaux. Il n’y a en définitive que McGregor qui tire son épingle du jeu et fait à peu près jeu égal avec Robbie dans les scènes qu’ils partagent (McGregor cabotinant tellement que cela en devient effectivement jouissif). Et, oui, bien sûr que l’on voit en très gras le cynisme des producteurs qui ont été cherché tout ce qui marchait ces dernières années pour s’assurer un carton. Ça parasite effectivement le film, qui confond parfois influences et lasagnage… D’ailleurs certains paris ne tiennent qu’à moitié, rayon mixage des influences : le film est effectivement classé R, mais je n’ai pas réellement d’idée du pourquoi, par exemple. L’hémoglobine est tellement cartoonesque que je me demande bien à qui elle peut faire peur. Et si les personnages sont de temps à autre vulgaires, on est très loin du nombre de fuck à la minute des buddy movies des années 90 (au hasard : L’Arme Fatale).

Cathy Yan, par contre, s’en sort très honorablement avec une réalisation balancée aux multiples effets visuels et autres gimmick ultra-tendances. Ça va à 100 à l’heure, c’est foutraque au possible et on se fiche de savoir s’il y a une quelconque progression scénaristique, en définitive. Bien sûr ! Ce n’est pas l’objet du film. Du tout. Le but est juste de faire une grosse farce pleine de thunes avec un casting 5 étoiles pour nous amuser avec le max d’exagérations possibles. Certaines scènes de combat sont trop longues et mal chorégraphiées, mais là aussi on s’en fout. Ce qui compte, c’est voir Harley Quinn s’en sortir avec le sourire en cassant un tas de jambes avec des répliques bad-ass. C’est pour ça que je préfèrerai toujours DC à Marvel. Je l’ai déjà dit dans ces colonnes : ils font des films nettement moins formatés qui sont bourrés de défaut, mais au moins, ils tentent quelque chose. Conséquence logique : longue vie à Harley Quinn (et, très accessoirement, aux Birds of Prey) !

PS : pas de bol pour la Warner et pour DC, l’exploitation du film en salle a tourné vachement court en raison du COVID-19. Du coup, avec son petit 200 millions de dollars au box-office mondial, c’est officiellement le plus mauvais film (économiquement parlant) du DC Extended Universe. Espérons que des critiques plutôt positives (chez ceux qui n’ont pas été énervé par le côté bouffon/ridicule du long) et une sortie digitale très rapide vont quand même sauver sa carrière et ne pas enterrer définitivement toutes idées de suite.

Ceux des profondeurs

De Fritz Leiber, 1976.

Voici encore un géant de la littérature SFFF qui entre dans ces colonnes avec un texte relativement anecdotique. Fritz Leiber est le papa de Lankhmar, de Fafhrd and the Gray Mouser. Cela ne vous dit peut-être pas grand-chose, car les textes commencent à dater, mais c’est l’une des trois influences majeures de Gary Gygax lorsqu’il créa dans les années 70 Donjons et Dragons. Aux côtés de Tolkien et de Howard, le troisième homme a avoir influencé le père de tous les jeux de rôle est bien Leiber. Si bien qu’il est le seul a avoir eu des suppléments officiels D&D dans son monde (le SdA et Conan ayant eu droit bien sûr à des jeux de rôle papier, mais indépendant de D&D). L’auteur a même le privilège d’avoir inventé les termes de Sword & Sorcery, utilisés abondamment depuis pour caractériser un sous-genre de la fantasy, où l’aventure et l’exotisme priment sur les conflits politiques entre royaumes de la high fantasy. Leiber, c’est de la fantasy fun, sans tomber dans le cliché.

Il y a quelques mois, Mnémos, qui continue à préparer le terrain pour sa splendide intégrale prestige de Lovecraft, sortait donc Ceux des profondeurs en poche via Hélios. Directement inspirée de l’univers de Lovecraft, à l’instar du rigolo Songe d’une nuit d’octobre de Zelazny, publiée dans la même collection, cette courte novella de Leiber nous plonge dans l’horreur chère au reclus de Providence. Le texte nous plonge, au long de ses 90 et quelques pages, dans la vie de George Reuter Fischer. Ce dernier cherche à comprendre la mystérieuse disparition de son père dans un trou béant non loin de sa propriété. Dans son enquête, il est secondé par Albert Wilmarth, un spécialiste du mythe lovecraftien (quatrième mur de la fiction, nous voici allègrement franchi). Et il ne faudra pas longtemps aux compères pour être confronté, en effet, à ceux des profondeurs, qu’il vaut toujours mieux ne pas déranger…

Débutant par un passage neutre qui nous narre la trouvaille d’un manuscrit intitulé « Le tunnelier d’en bas« , du même George Reuter Fischer, aux côtés d’un autre livret signé par Edward Pickman Derby (le nom étant familier aux oreilles des amateurs de Lovecraft). Et de cette découverte relatée au présent, on retombera, comme dans les écrits du maître à la lecture d’un journal intime qui nous narre donc la recherche occulte du dénommé Fischer. Un pastiche auto-référencé qui singe plutôt bien son modèle, en somme ?

Eh bien pas tout à fait ; je suis moyennement convaincu. Je ne sais pas exactement mettre le doigt sur ce qui m’a déplu dans le texte. Est-ce un trop grand effort de ressemblance qui attire donc involontairement l’attention du lecteur sur ce qui diffère, justement ? Est-ce un sur-texte scientifique assez laborieux qui, alors qu’il sonne logique chez Lovecraft, sonne assez poussif dans ce texte ? Ou encore est-ce l’hésitation entre le ton sérieux d’une partie de la novella et les références cryptiques mais amusées qui détonne et m’a fait sortir du récit ? Quoi qu’il en soit, je ne suis pas vraiment rentré dedans. Et, quand on ne rentre pas dans un peu moins de 100 pages, on a vite fait le tour du propriétaire sans rien en retenir de marquant.

C’est une curiosité qui amusera quelques temps les aficionados de Lovecraft, mais c’est réellement un texte mineur de Leiber, qui signa en son temps d’autres œuvres nettement plus marquante pour l’histoire de la littérature de genre. Le petit prix de l’ouvrage et l’excellente édition d’Hélios (doublée d’une très belle couverture de Zdzislaw Beksinski) n’excusent pas tout : vous pouvez sans problème passer votre chemin et laisser Ceux des profondeurs là où il trouve sa place naturellement : dans les profondeurs de votre PAL !

Terminator: Dark Fate

De Tim Miller, 2019.

Un sixième Terminator… Était-ce vraiment nécessaire, après la gabegie de l’épisode 5, largement plombé par des acteurs à côté de leurs pompes (comme l’ignoble Jai Courtney, qui tue toutes les sagas dans lesquelles il joue, ou la pauvre Emilia Clarke, qui a du mal à reprendre le rôle iconique de Sarah Connor) ? Ne valait-il pas mieux laisser cette saga tranquille et simplement se rappeler avec bonheur des deux premiers opus ? Le troisième était déjà assez inégal (sauvé essentiellement par sa fin, à contre-courant de ce que l’on pouvait attendre). Le quatrième avait de bonnes idées mais était tiré vers le bas par un scénar franchement bancal. Le cinquième, cf. la première parenthèse : pour ma santé mentale, je préfère ne pas en parler.

Puis vint la lueur d’espoir dans l’œil de tous les fanboys de la planète. C’est le Dieu-des-geeks, l’homme du blockbuster par excellent, James Cameron lui-même qui allait à nouveau se pencher sur la saga qui a lancé réellement sa carrière. Le plan était clair : on oublie les épisodes 3, 4 et 5 et on relance (encore une fois) une temporalité parallèle. Nous aurions alors un nouvel épisode 3, celui que tout le monde espérait depuis plus de 20 ans maintenant. Il fut même question que le pape du box office dirige lui-même ce troisième opus, avant d’assez vite laisser le siège du réalisateur à toute une série de noms différents qui firent pendant quelques mois les choux gras de la presse geek internationale. Finalement, c’est le brave Tim Miller, auréolé du succès surprise d’un film de super-héros résolument adulte, à savoir Deadpool premier du nom, qui écopa de la lourde charge de s’atteler à la légende.

Cameron n’avait pourtant pas totalement déserté le projet : il s’est assis derrière son PC pour nous pondre une première version du scénar. Mais pas seul. Pour reprendre sa série fétiche, il s’est accordé les services de Josh Friedman (scénariste de la série télé de Terminator, du Guerre de Mondes de Spielberg ou encore des prochains Avatar), de Charles H. Eglee (beaucoup de séries télé et des films de série B) et, enfin, de David S. Goyer (qui a scénarisé à peu près tous les films tirés de DC Comics, du Dark Knight en passant par Blade ou Man of Steel). Du solide, donc. Mais, bien sûr, c’est oublier quelque chose : Terminator 2 avait pour ambition de finir la saga. Nous étions à une époque où les scénaristes osait « terminer » une saga sans laisser 150 portes ouvertes pour des suites juteuses financièrement parlant. Du coup, le scénar se suffisait à lui-même. Construire dessus relève donc de l’illusion, de l’inutile par nature.

Et il y a encore deux soucis majeurs qu’il faut aborder avant de parler du film proprement dit. D’abord et avant tout, commencer à jouer avec des temporalités alternatives dans un film (et à plus forte raison une saga) qui joue avec le temps, c’est casse-gueule par définition. La loi des paradoxes temporels n’est pas faite pour les chiens : au-delà de la destruction de l’univers, c’est surtout de l’incohérence des scénarios qu’elle protège. Ensuite, et c’est probablement une opinion moins populaire, Cameron ne peut pas être et avoir été. Il a vieilli le bougre. Il est bien loin, le temps où il nous racontait des histoires qui valait la peine d’être regardées. Titanic était un excellent film catastrophe. Mais il date de 1997. Depuis, la pêche est maigre : un reportage sur le vrai Titanic, Avatar (très jolie enveloppe vide au scénario ultra-cliché inspiré de la version Disney de Pocahontas) et Alita : Battle Angel, dont je me suis épargné la vision jusqu’à aujourd’hui (étant très fan du manga original mais étant toujours très navré des adaptations de mangas sur grand écran en live). Papy Cameron pédale dans la semoule depuis 20 ans, les gars. Il est loin, le temps des années 90 qui lui virent enchaîner Terminator 2, Strange Days (réalisé par sa femme d’alors) et True Lies. L’annonce en fanfare d’Avatar 2, 3, 4 et je ne sais pas combien, films que personne n’attend, démontre bien qu’il légèrement perdu le sens des réalités.

Est-il donc encore capable d’écrire une bonne histoire ? Terminator: Dark Fate en était le test. Il avait même prévu un Dark Fate 2 (Terminator 7) et un Dark Fate 3 (Terminator 8, à ce rythme-là, on va finir par rattraper les Fast & Furious). Les résultats en demi-teinte, pour être poli, du sixième opus en salles obscures va peut-être limiter les ambitions du canadien le plus célèbre du cinéma.

Mais soyons juste : Dark Fate n’est pas un si mauvais film que cela. Il assure au contraire le spectacle. On retombe dans un bon blockbuster d’action façon années 90. Explosions en tout sens, gros flingues, répliques cultes réutilisées à escient, course-poursuite et scènes de combat qui en mettent plein les mirettes. Tim Miller n’a pas à rougir de sa réalisation : le film est vraiment bien réalisé, même s’il reste très classique dans son genre. Question casting, Shwarzie réussi l’exploit de ne pas être ridicule en reprenant le rôle (alors qu’il l’était certainement dans le 5 !) et Linda Hamilton fait le taf avec sa gueule d’enterrement. Elle a vieilli, mais tu sens encore toute la haine dont elle pouvait faire preuve dans Judgement Day. Natalia Reyes, bien qu’un peu rushée dans son développement, assure le rôle de la nouvelle tête de pont sans trop de crainte : elle dégage effectivement le charisme nécessaire au rôle. Mackenzie Davis, qui joue l’humain « enhanced » (de manière nettement plus convaincante que Sam Worthingthon dans Renaissance) est un peu en deçà, mais n’a finalement que peu de scènes pour développer son personnage. Même Gabriel Luna, le nouvel antagoniste, parvient par moment à se rapprocher du T-1000 de Robert Patrick.

Non, ce qui coince, c’est évidemment le scénario et les problèmes de continuité/de logique. Le premier crève-cœur [SPOILER, évidement !] est la mort de John Connor dans les premières minutes du film. Mettons encore que Skynet ait choisi d’envoyer plusieurs Terminator dans le passé, à l’époque de T2, pour se débarrasser du leader de la résistance, comme cela est expliqué dans le film. Je veux bien le croire. Mais pourquoi avoir envoyé des T-800 et pas d’autres T-1000 ? Et pourquoi le gentil T-800 de T2 ne l’aurait pas signalé, puisque, apparemment, ils peuvent sentir « les modifications de l’espace-temps entraînés par les voyages dans le temps » ? Si le T-800 qui a tué John devient, au fil des années, presque capable d’avoir des sentiments, pourquoi envoyer des textos à Sarah pour qu’elle élimine les nouveaux Terminator ? S’ils n’ont plus de mission, les détruire est vain et inhumain, en fait. Et qui sont-ils, ces deux Terminator intermédiaires ? Ils ne peuvent avoir été envoyé par Skynet, puisque ce futur n’existe plus. Et s’ils ont été envoyé par Légion (le nouveau Skynet), il faut constater qu’ils sont assez nul si Sarah Connor seule a pu les buter… (sans parler de leur mission, du coup, sauf à considérer que c’est déjà la troisième fois que Légion tente de tuer Daniella ‘Dani‘ Ramos, la nouvelle cheffe de la résistance.

Au-delà de ça, la mort de John Connor a un autre grand défaut : elle supprime d’un seul coup tout l’intérêt de l’épisode 1 et de l’épisode 2. Si avoir empêcher Skynet de naître n’empêche pas l’humanité de tomber dans les mains d’une IA militaire qui décide de considérer les humains comme une menace, c’est que le temps résiste, malgré tous les efforts que l’on peut faire, et que le destin de l’humanité est de périr sous les coups des machines. Et, dans ce cas, le discours même de Dani Reyes, la nouvelle héroïne qui nous pousse à faire des choix car le destin n’est pas joué d’avance (le même discours que Sarah Connor à la fin de T2, mais en version positiviste) est alors une mascarade. La merde arrivera, quoi qu’on essaie. Ce qui tue tout enjeu narratif à l’histoire (on se demande même alors pourquoi Légion s’amuse à essayer de tuer Reyes, puisque la logique voudrait qu’il y ait toujours une résistance et que le chef sera simplement quelqu’un d’autre). Enfin, je ne me peux m’empêcher de sourire sur l’étonnante longévité d’un T-800 : le fait qu’il soit encore vivant et qu’il ait vieilli ne me dérange pas, mais je trouve formidable qu’il parvienne encore à faire jeu presque égal avec le nouveau modèle, le Rev-9. C’est un peu comme prétendre qu’une Ford T pourrait rivaliser sur un circuit avec une Chiron (ou alors, la Chiron est vraiment buguée de chez buggée…) [/SPOILER]

Et je ne vous parle pas non plus du discours vaguement politique et féministe qui navigue autours de ce nouvel opus. Je sais que cet aspect a dérangé quelques critiques acerbes, mais personnellement, cela ne m’a pas frappé plus que cela. Note positive bien qu’anecdotique, ce Terminator retrouve un ton sérieux et évite de tomber dans le grand-guignolesque. On a bien droit à quelques vannes de Shwarzie (la meilleure : … Also, this is Texas.) mais elles sont plutôt bien amenées et ne virent pas au ridicule.

En résumé, Terminator: Dark Fate est un film bancal. Il fait le boulot question divertissement, il est tourné et interprété correctement. Le scénar, indépendamment du reste de la franchise, tient la route comme un récit de sci-fi isolé. Le problème est que, dès que l’on commence à réfléchir un peu à ce que l’on vient de voir, l’édifice semble se fissurer de toutes part. Quatre scénaristes chevronnés n’y ont rien changé : il aurait mieux fallu mettre tous ces talents au profit d’une œuvre nouvelle (il y a tant d’excellents titres de SF qui méritent d’être adaptés au cinoch !) plutôt que dans une franchise que l’on ferait mieux de laisser mourir de sa belle mort. Une occasion ratée de se taire.

The Color out of Space

De Richard Stanley, 2019.

Une adaptation cinéma de H.P. Lovecraft ? Beaucoup s’y sont essayés. Peu sont arrivés jusqu’au bout. Et parmi eux, encore moins sont ceux qui livrèrent en définitive quelque chose de regardable. On attend par exemple toujours des nouvelles de la fameuse adaptation des Montagnes hallucinées par Guillermo del Toro, bloquée depuis des années dans ce qu’Hollywood aime appelé le « development hell« . Je fus donc surpris il y a quelques mois que je suis tombé sur la bande d’annonce de The Color out of Space. Encore plus en voyant que l’acteur qui portait le projet était Nicolas Cage, acteur fantasque par essence qui enchaîne les tournages pour des productions ZZ, entrecoupés de quelques coups d’éclat et de cures de désintoxication. L’exemple même de la star sur le retour qui joue dans n’importe quoi pour un cachet (comme John Travolta ces dernières années ou, dans une certaine mesure, Bruce Willis).

Et la bande d’annonce était très limite : il y avait de bonnes idées visuelles, mais aussi un faux rythme assez étrange. Sans compter que déplacer l’histoire originale au monde actuel m’inquiétait beaucoup. Moderniser Lovecraft semblait en effet un oxymoron. S’il y a bien un auteur de SF que je ne vois pas dans le monde moderne, c’est bien Lovecraft (quoi que, d’une certaine manière, l’amour de la technologie et des sciences nouvelles qu’il décrit dans certains de ces textes tendrait en fait à démontrer l’inverse). Bref, j’avais beaucoup, beaucoup de doutes.

Et quel meilleur moyen de confirmer ou d’infirmer ces doutes qu’en se lançant dans le visionnage ? C’est désormais chose faite. Et… C’est plutôt une bonne surprise, finalement ! Richard Stanley, réalisateur dont le nom même ne m’évoquait rien, mais qui est doté d’un look formidable, a mis tout son cœur dans la réalisation de cette adaptation aussi inattendue qu’inespérée. Le bonhomme n’avait plus rien réalisé depuis plus de 20 ans, depuis qu’il avait été viré du plateau de son précédent long métrage (L’île du docteur Moreau, on constate déjà un certain attrait pour le fantastique). L’idée d’adapter Lovecraft lui était venu en 2013 alors qu’il adaptait en court métrage une nouvelle de Clark Ashton Smith, l’un des bons amis du reclus de Providence et auteur très inspiré de pulp en son temps (cf. critique ici même).

Et pour réaliser son rêve, il a ratissé large et est aller chercher des sous chez une série de boîtes de production mineures et assez confidentielles : SpectreVision, ACE Pictures Entertainment et XYZ Films. Encore une fois, tout ceci sent la série B un peu fauchée qui n’aura pas les moyens de ses ambitions et ne pourra donc pas rendre justice, une fois encore, au génie créatif de Howard Philip Lovecraft. Et pourtant. Et pourtant Richard Stanley, avec un petit budget, est parvenu à réaliser un petit miracle. Le film est loin d’être parfait, mais il regorge de bonnes intentions. En résumé, pour ceux qui ne seraient pas familiers avec la nouvelle d’origine, The Color out of Space nous raconte la réelle descente aux enfers de la famille Gardner. Habitant dans un recoin assez isolé, la vie quotidienne de la famille est bouleversée lorsqu’une météorite à quelques dizaines de mètres de leur porte d’entrée. Et quand la météorite se révèle est le vaisseau organique d’une « couleur » venant littéralement du ciel. Sans avoir particulièrement de bonnes intentions…

L’histoire nous est contée, comme toujours avec du Lovecraft, par un personnage secondaire, un jeune scientifique envoyé dans le coin pour étudier les nappes phréatiques dans le cadre d’un projet de construction d’un barrage local. Un scientifique répondant au patronyme de Ward Phillips. Et le brave homme correspond parfaitement au cahier des charges du héros lovecraftien : il est totalement passif et ne sert à rien d’autre qu’à introduire et conclure l’histoire. Au moins ne tombe-t-il pas dans les pommes, c’est déjà ça. Elliot Knight fait le boulot, avec un beau pied-de-nez au racisme latent des textes originaux du Maître de Providence, puisque Stanley a eu la bonne idée de caster un afro-américain pour jouer le rôle. On lui prête aussi un intérêt charnel envers la fille Gardner, jouée par une très bonne Madeleine Arthur (plus habituée aux séries télé qu’aux longs métrages, mais qui tire réellement son épingle du jeu en adolescente gothique et rebelle. D’ailleurs, le cast s’en sort généralement très bien : Joely Richardson campe très bien une mère Gardner modernisée mais à la limite de la crise de nerf, comme dans la nouvelle d’origine. Brendan Meyer et Jordan Hilliard font aussi du bon boulot dans le rôle des deux jeunes frères de la famille maudite. Même Cage ne s’en sort pas trop mal : il y a bien sûr ses explosions de folie qui sont devenues, au fil des ans, sa marque de fabrique, mais cela colle plutôt bien avec la progressive perte de contrôle du père/chef de famille.

Richard Stanley a également eu l’intelligence d’éviter certains passages de la nouvelle originale qui auraient mal rendus à l’écran. Il n’insiste donc pas sur la création d’une faune et d’une flore géante et corrompue. Il remplace ceci par des touches plus subtiles de flore inquiétante en second plan sur les plans larges qui englobent la nature proche de la villa des Gardner. Et c’est tant mieux, puisque l’un des seuls animaux « étranges » filmé en gros plan (une mante religieuse rose/mauve avec tentacules, bien sûr !) révèle que le film a en effet des moyens limités en termes d’effets spéciaux. Pour compenser ceci, Stanley utilise intelligemment des lumières roses directes ou indirectes et des effets de saturation sur la pellicule qui tentent de rendre « l’indicible » couleur venue de l’espace. De même, il use et abuse des vieux trucs de films d’horreur fauchés : les « monstres » y sont filmés dans la pénombre, en insistant sur certains éléments (les plus réussis) des props et maquillages sanguinolents. Et ses monstres font effectivement froid dans le dos.

The Color out of Space est-il pour autant un bon film ? Eh bien c’est surtout un bon divertissement et une honnête série B d’horreur. Le film n’est pas du tout exempt de défaut (comme scénariste, j’aurais volontiers éliminé certains éléments qui n’apportent pas grand-chose au film, comme le subplot sur les intentions du maire de la ville d’Arkham ou encore le fait que la mère Gardner soit en réminiscence d’un cancer). Le film respecte également certains poncifs hollywoodiens avec le portrait d’une famille américaine dysfonctionnelle où les femmes sont finalement plus fortes que les hommes (ce qui n’aurait sans doute pas été du goût de Lovecraft). The Witch, il y a quelques années, avait par exemple fait moins de compromis. Mais, en résumé, le film est très sympathique et est un bon essai d’adaptation de Lovecraft. On n’y est pas encore, bien sûr, mais je me demande si un réalisateur parviendra un jour à rendre effectivement l’ambiance si particulière, tellement Nouvelle-Angleterre du début du XXème.