Le Faiseur d’anges

De Stefan Brijs, 2005.

lefaiseurdangeMême lorsque l’on me prête des livres sans réellement connaître mes goûts littéraires, il semble que le fantastique et la science-fiction s’invitent malgré tout au menu. Et c’est le cas dans ce roman flamand : la frontière entre métaphysique et science est tenue, l’anticipation, bien que réaliste, est présente. En parlant de frontières, l’on pourrait même dit que c’est un livre tout entier dédié aux frontières : physique, entre la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne, morale, entre le bien et le mal, religieuse, entre l’acception au 1er degré et la croyance raisonnée, de fond, entre la comédie de mœurs lors Brijs décrit les charmants villageois de la bourgade rurale de Wolfheim, et le récit d’horreur qui se dévoile petit à petit au lecteur et même de forme, les narrateurs s’enchaînant sans qu’aucun d’entre eux ne soit semblable à l’un de ses pairs.

Phénomène d’édition (tiré à 3.000 exemplaires au départ, vendu à plus de 130.000 exemplaires grâce à des critiques dithyrambique et un bon bouche-à-oreille) et pourtant relativement discret, Le Faiseur d’anges est également un petit bijou de construction narrative. Après une première partie descriptive qui tend à multiplier les narrateurs –sans que la voix ne soit donnée au personnage principal, l’inquiétant docteur Victor Hoppe, la seconde partie enchaîne sur des réminiscences croisées entre deux périodes chargées du passé dudit docteur. La troisième partie, qui renoue avec la linéarité du récit, est une véritable escalade vers un final que l’on sent inévitable.

L’histoire est assez simple : le docteur Victor Hoppe, après vingt années d’absence, revient dans son village natal de Wolfheim, accompagné de triplés qu’ils cachent en raison d’une infirmité physique disgracieuse : le bec de lièvre dont il fut lui-même affublé dans son enfance. Les villageois de ce coin tranquille, oublié des cartes et des mémoires, sont en émoi face à ce retour inattendu. Que cache-t-il ? Où est donc la mère de ces triplés ? Ceux-ci, roux, maladifs et repoussants, ne sont-ils pas les envoyés du Diable ? Voilà comment l’on peut résumer les cent premières pages de ce roman étonnant. Mais celles-ci ne laissent en rien présager la suite des évènements qui, au fil des pages, se dessine comme un huis-clos mental d’un désaxé handicapé socialement.

Les Éditions Héloïse d’Ormesson (la fille de) ont été bien inspirées en proposant une traduction âpre du texte de Brijs (mon niveau de flamand ne me permet malheureusement pas de me lancer dans une lecture VO dans la langue de Vondel) : on s’englue au fil de l’intrigue dans un piège qui se referme doucement mais sûrement sur l’esprit du docteur Hoppe, laissant les personnages secondaires disparaître l’un après l’autre sans autre forme de procès ou de sentiment exprimé. Car c’est ce qui caractérise en premier lieu le docteur Hoppe : il est, littéralement, sociopathe. A-sentimental. Et lorsque l’on conjugue ceci avec le fait qu’il souhaite être l’égal de Dieu (d’où le titre) en tant que Créateur, on comprendra aisément que l’intrigue navigue volontiers sur les thématiques du clonage, de l’eugénisme et de la Foi.

Roman surprise –un livre que l’on vous prête vous fait toujours cet effet-là, car on ne peut qu’exprimer de la curiosité quant au pourquoi l’autre vous a prêté justement ce livre-là– à plus d’un titre, je ne peux que vous conseiller d’y jeter un œil. Qu’il s’agisse d’un polar d’anticipation ou d’une réflexion philosophico-macabre sur le créationnisme, l’étiquette importe peu : c’est un bon bouquin, prenant, intelligent et intelligible. Ceux et celles qui ne sont pas encore convaincus peuvent découvrir le premier chapitre en lecture libre sur le site de l’éditeur francophone.

Les Chroniques de Spiderwick – L’intégrale

De Holly Black et Tony DiTerlizzi.

Comprends:
Le Livre magique, 2003
La Lunette de Pierre, 2003
Le Secret de Lucinda, 2003
L’Arbre de fer, 2004
La Colère de Mulgarath, 2004

Les Chroniques de Spiderwick - L'intégraleIl n’est pas évident de rédiger un avis argumenté sur un livre pour enfant. Ayant découvert celui-ci par le biais de son adaptation cinématographique, il y a quelques années, c’est avec curiosité que je me suis lancé dans sa lecture. La qualité de l’édition de Pocket Jeunesse est la première chose qui frappe : on a entre les mains un vrai livre et non un ersatz. Le grammage du papier, la police de caractère, la texture de la couverture ; tout cela rappelle à l’enfant que c’est un véritable livre qu’il découvre. Qui lui est adressé. Le public enfantin est en effet compliqué à circonscrire : l’on est rapidement trop simple(-iste) ou trop adulte. Personnellement, je ne supporte pas la littérature dite « adolescente ». Autant j’admets que le conte, la fable, l’allégorie est un support parfait pour attiser l’intérêt des plus jeunes, autant je trouve que la littérature « adolescente » est une insulte faite à leur intelligence.

Nous ne sommes pas, ici, dans pareil cas de figure. Les « Chroniques », pour aussi manichéennes qu’elles puissent être, emportent facilement le lecteur dans son univers particulier. Et c’est clairement un livre pour enfant. Glissement assez traditionnel d’un monde normal vers un monde extraordinaire peuplé de fées, de trolls, de nains, d’elfes et de gobelins, les « Chroniques » ont tous les ingrédients pour faire un bon conte de fée. Et c’est exactement ce qu’elles sont : un conte de fée moderne. Les enfants sont déracinés, quittant une grande ville pour l’orée d’un bois, leurs parents sont absents, ils doivent se débrouiller seuls. Et le vieux manoir, héritage de famille, dans lequel ils emménagent regorgent de secrets. Ajouter à cela l’intrusion d’une bonne partie de l’imaginaire anglo-saxon et vous obtenez un parfait cocktail d’aventures extravagantes.

Alors, bien sûr, le(s) livre(s) souffre(nt) d’un défaut classique de la littérature enfantine : les personnes sont finalement très lisses et ne sont souvent caractérisés que par un ou deux traits de caractères forts.  Seul le personnage principal, l’un des deux frères jumeaux de l’histoire, est un peu plus développé et dois faire face à des dilemmes contradictoire qui le force à se positionner. Mais après tout, n’est-ce pas là la recette même du conte ? Que sait-on du chaperon rouge ? Du petit poucet ? De Hansel et Gretel ? Il faut simplement un ou deux personnages forts, où l’identification peut se faire très vite chez le jeune lecteur dans un univers suffisamment manichéen pour que les repères moraux soient facilement identifiables – NB : en écrivant ces lignes, je me rends compte que la recette s’applique à 90% de la littérature de big-selling fantasy façon Shannara, par ailleurs…

Mais là où les « Chroniques » brillent comparativement à d’autres écrits du même style, c’est dans le fait qu’elles ne ménagent pas son lectorat. Comme dans les contes classiques, à nouveau, la mort et la menace sont bien présentes et concrètes au fil des pages. Le récit n’est pas édulcoré. L’happy-ending, qui finit bien sûr par arriver, n’est pas forcément aussi unidimensionnelle que l’on aurait pu s’y attendre. Comme dans tous les bons livres, l’aventure ne résous finalement pas tous les problèmes que peuvent rencontrer les personnages, mais leur permet simplement de grandir.

En résumé, si vous avez des enfants de 7-10 ans, n’hésitez vraiment pas à leur faire un petit plaisir de lecture en investissant dans ce bel objet qu’est l’édition intégrale des Chroniques de Spiderwick. Au-delà de cet âge, le divertissement reste efficace, mais perd évidemment de son charme de par la simplicité de sa trame et la familiarité de l’univers qu’il propose. Quoi qu’il en soit, les livres sont clairement mieux que l’adaptation cinématographique de 2008, signée Mark Waters. Plus spectaculaire, elle n’en reste pas moins simpliste par rapport au livre, puisque certains passages sont édulcorés et d’autres carrément supprimés (le quatrième tome, l’Arbre de Fer, est par exemple purement et simplement ignoré).

Histoire de l’amour et de la haine

De Charles Dantzig, 2015, Grasset.Histoire-de-l-amour-et-de-la-haine

Écrit probablement pendant les manifestations anti-mariage gay à Paris en 2014, l’Histoire de l’amour et de la haine est un roman impressionniste. Le découpage non en chapitres linéaires, mais en moments correspondants à un sentiment particulier, en ce compris l’amour et la haine, provoque cette sensation de parcourir une mosaïque davantage qu’une histoire à proprement parler.

La multiplication des personnages –le vieil écrivain en pane d’inspiration, le jeune homosexuel en révolte, le couple gay établi, le député anti-gay hargneux, la femme trop belle pour être aimée–, dont les avis, les vues et les expériences se mélangent, renforcent encore la spirale narrative de cet objet romanesque non-identifié. Même le message de Dantzig est noyé au milieu de ce maelström : l’amour et la haine sont fort proches l’un de l’autre (notons au passage une goujaterie de la langue française : l’amour est masculin là où la haine est féminin) et ses personnages, toujours victimes d’une blessure plus ou moins sérieuse et plus ou moins secrète, ont du mal à faire le distinguo, tout comme l’humanité en général. Le cas le plus exemplaire est celui du jeune gay perdu dans sa situation familiale et amoureuse/amicale qui n’est jamais plus heureux que lorsqu’il laisse sa haine s’exprimer, quitte à basculer dans la violence.

Très intelligent et remarquablement maîtrisé dans le style, l’Histoire de l’amour et de la haine laisse cependant dans la bouche comme dans les yeux un goût de trop et de trop peu. Trop court pour être romanesque, trop long pour être pamphlétaire. Trop vulgaire, à l’occasion, pour être beau et en même temps trop réservé pour être honnête. Dantzig hésite, comme ses personnages, entre les mondes, les styles, les expériences et les constructions. Obéissant à certaines sirènes de l’auto-fiction sans l’avouer (le name droping discret mais présent, le recours à des formes aussi peu littéraires que la liste ou le tableau comparatif, façon Beigbeder, la description crue de la sexualité, etc.), on en fini par se poser quelques questions sur la vanité de l’entreprise.

Il n’en demeure pas moins que Dantzig est un écrivain érudit qui maîtrise la langue dans toute sa souplesse et sa richesse et qu’il réussi à signer un récit choral qui prend son sens, comme dans la peinture impressionniste, lorsque l’on s’éloigne un peu des pages et que les mots deviennent flous pour former un tout. Une lecture agréable et enrichissante, mais probablement trop superficielle pour laisser une marque indélébile, ce que son sujet aurait certainement mérité, la forfanterie réactionnaire d’une proportion non-négligeable du peuple français de 2014 étant trop rapidement passée sous silence pour être bien saisie.

Dark Crystal

De Jim Hanson & Frank Oz, 1982.

Il y a peu de temps, je suis tombé sur un « top 10 » des meilleurs films de fantasy sur le web. Quelques-uns que je connaissais de nom m’avaient toujours échappé, pour une raison ou un autre. Je me suis dit, du coup, qu’il était temps de combler mes lacunes. En commençant par l’un des plus célèbres films de marionnettes : Dark Crystal.

Presque aussi vieux que moi, Dark Crystal est devenu au fil des ans une madeleine de Proust pour nombre de ses spectateurs. L’histoire, extrêmement classique, place l’habituel underdog dans la position de sauver l’univers de la domination de despotes fort peu éclairés. Le dernier représentant d’une race exterminée, les Geflings, est élevé par les Mystics, une race sage qui lutte contre la domination des Skeksis, créatures à mi-chemin entre le rat et le dragon. Ce Gefling, Jen, est l’objet d’une prophétie : il sera celui qui réunira le cristal corrompu, le Dark Crystal qui donne son nom au film, qui donne le pouvoir aux Skeksis, mettant par la même fin à leur règne.

Sans dévoiler la couronne, le lecteur un peu éveillé imagine déjà la fin de cette charmante histoire qui hésite entre le conte macabre et la fable pour enfant. Sombre, cruelle, parfois explicite dans la représentation de la violence et de la souffrance, l’histoire de Dark Crystal souffre sans doute d’un léger problème de positionnement. Les enfants seront effrayés là où les adultes auront parfois du mal à étouffer un bâillement.

Pourtant, le film fourmille de bonnes idées. Réalisé de main de maître par les deux plus grands marionnettistes du 7ème art , Jim Henson (Sesame Street – le Muppet Show !) et Frank Oz (vous savez ? un certain … Yoda ?), le parti pris du film factice, du théâtre à fils, s’efface rapidement devant l’efficacité visuelle. Les Skeksis sont affreux, le personnage d’Augrah, la pythie immortelle, batârde étrange entre Yoda et Whoopi Goldberg, est très efficace. Même les faire-valoir comiques, comme Fizzgig, la boule de poil-chien, et le Chambellan, le Skeksis banni, sont plutôt réussis.

Kira et Jen, le couple inexpressif !

Kira et Jen, le couple inexpressif !

Malheureusement, le film souffre d’une faiblesse intrinsèque. Le héro, Jen, a autant de charisme qu’une moule apathique. C’est également la marionnette la moins expressive, car la plus proche de l’être humain. A mi-chemin du film, lorsque Jen se rends compte qu’il n’est pas le seul Gefling vivant lorsqu’il rencontre Kira au milieu de la forêt (Kira est une Gefling qui a survécu aux pogroms contre sa race, fomentés par les Skeksis alors qu’elle était encore enfant et qui a été élevé par les Podlings, une race d’esclaves nains), une lueur d’espoir naît chez le spectateur. De l’interaction naitra peut-être quelques aspérités qui rendront le personnage principal moins monolithique ? Mais non, Kira est tout autant plate, sans mauvais jeux de mots, que son partenaire masculin. Il est, dès lors, assez difficile de s’intéresser au développement de l’histoire, malgré un univers et une ambiance particulière qui sauve en partie le film.

La madeleine, indeed...

La madeleine, indeed…

Je suis probablement un peu sévère et tous ceux qui ont été biberonné à Dark Crystal dans leur jeunesse m’en voudront pour les lignes qui précèdent. Mais objectivement, bien que fanatique absolu de Highlander, j’ai assez de bon sens pour ne pas être aveugle à ses nombreuses faiblesses. C’est un peu le principe de la madeleine de Proust dont je parlais plus haut : la madeleine n’est pas la meilleure friandise du monde. Elle est même assez quelconque, quand elle n’est pas trop sèche. Proust la vénère cependant non pour son goût, mais pour le souvenir qu’elle provoque chez son consommateur nostalgique. Elle lui rappelle son enfance, les sons, les couleurs, les odeurs qu’il ressentait lors sa découverte. Elle lui rappelle une habitude, un certain confort, un cocon protecteur, parfois ; elle provoque un sentiment de bien être.

Dark Crystal est certainement une madeleine pour ses milliers de fans qui le considèrent comme un film culte et qui le classe, en effet, dans les dix meilleurs films de fantasy. Si, par contre, comme moi, vous la mangez pour la première fois avec un earl grey peu sucré vers 35 ans, il ne vous reste sans doute qu’un intérêt poli vers cet objet cinématographique, il est vrai, assez unique en son genre. C’est sans doute l’un des films de marionnettes les plus réussis d’un point de vue technique qui n’ai jamais été tourné –une mauvaise langue dirait qu’il y en a peu… le dernier à ma connaissance étant Team America : World Police qui date déjà de 2004. Dommage qu’il souffre d’un héro a-charismatique et d’une histoire, pour finir, trop prévisible pour être intéressante au-delà de 15 ans. Au moins ne souffre-t-il pas du cynisme et/ou du trop plein d’ironie qui marque toutes les productions animées grand public des dix dernières années.

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines

Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leurs piscines

© Gallimard 2012

De Jack Kerouac et William S. Burroughs, 1944.

Reçu en cadeau, lu par hasard, ce court roman est ma première expérience littéraire avec la Beat Generation. J’avais échappé jusqu’à présent, par on ne sait quel mystère, au Festin nu ou au Sur la route, pourtant revenu sur le devant des étals des libraires à l’aune de la récente adaptation de Walter Salles. Bref, je n’y connaissais pas grand-chose, si ce n’est la réputation assez dépouillée de Kerouac en tant qu’auteur.

Maintenant cette prise de contact achevée, je reste sur une interrogation. La forme est en effet assez sèche, souvent argotique, comme je m’y attendais. J’imagine que la version anglaise sonne mieux à l’oreille, mais la traduction a tout de même l’air correcte. Ce qui m’a frappé, cependant, c’est que bien qu’écrit à quatre mains, le style est conservé de concert par les deux auteurs, malgré l’alternance imposée à chaque chapitre. Si j’ai bien saisi la postface de l’ancien compagnon de Burroughs, ils s’échangeaient les chapitres avant de poursuivre leur travail, ce qui aide, j’imagine à nouveau, à conserver une certaine continuité de forme (et de fond).

Sur le fond, justement, on est en plein dans l’Amérique libertaire des années de guerre. Ce ne sont plus les années folles et ce n’est pas encore le nouveau conformisme des années 50. Dans le New York de 1944, on vivote de petits boulots, on se bourre la gueule, on sort avec des filles, on passe la nuit dans des bars à écouter du jazz (le rock-&-roll et la drogue, c’est pour plus tard). En deux mots, une bande de copains vie aux crochets d’un barman compatissant. Ils sont plus ou moins menés par le plus jeune d’entre eux, Philippe Tourian, un turc de 17 ans. Ce dernier tente de fuir les avances d’un vieil ami homosexuel, tendances qu’il provoque en usant des largesses du prétendant. Il veut fuir, embarquer sur un bateau à destination de l’Europe pour assister à la libération de Paris, laisser derrière lui sa petite amie et son quotidien à la fois pauvre et festif.

La suite fait partie de l’Histoire. Kerouac et Burroughs ont en fait signé une autobiographie romancée, en modifiant les noms et les métiers de leur entourage. Tourian est Lucien Carr. Le vieil ami homosexuel est David E. Kammerrer. Et cela se terminer dans un meurtre prévisible, prévu et un peu imbécile. Le meurtre qui donna naissance à la Beat Generation et qui fut le sujet de nombreux autres livres et documentaires.

Cette histoire, écrite en 44 alors que les deux auteurs étaient relativement méconnus, est restée dans les placards des intéressés pendant près de soixante ans pour être finalement publiée aux Etats-Unis après la mort de Carr, par respect pour son souhait de ne pas à nouveau braquer les projecteurs sur ce fait divers malheureux. Tout ceci fait-il des Hippopotames […] un bon livre ?

Difficile à dire. Comme je l’avais ressenti à la lecture de l’Attrape-cœurs, on peut deviner à la lecture du texte que quelque chose de spécial se dégage. Une forme de souffle épique, même s’il ne s’agit que d’une épopée moderne. Pourtant, je dois l’avouer, la mayonnaise n’a pas pris sur moi. C’est intéressant, c’est drôle par moment, c’est parfois énervant. Mais ça me laisse froid. Je ne sais pas si c’est de l’européocentrisme ou du milénocentrisme, mais j’ai énormément de mal à être touché par cette bande de bras-cassés qui vivote aux crochets de leurs copines respectives et de quelques âmes envieuses de la vie de bohème   Ce meurtre final, annoncé à de nombreuses reprises, me parait finalement aussi inutile que dépourvu de sens. La bonhomie avec laquelle Kerouac et Burroughs l’accueille ne trahit que la fascination qu’ils éprouvaient, eux-aussi, pour le jeune Lucien Carr.

Si les références, les réactions et les thématiques abordées étaient probablement scandaleusement libertaires en 44, elles n’ont finalement fait que m’ennuyer doucement au fil de la lecture. Est-ce un mauvais livre pour autant ? Non. Pas réellement. On y découvre une façon de vivre, une époque, toute une clique bohème qui ne figure pas forcément en tête de pont de l’imagerie 50’s des USA, mais qui l’a clairement forgée en partie. La postface, en particulier, est très intéressante et éclaire le récit en le raccrochant à la réalité d’une époque. D’autres critiques professionnels disent qu’il s’agit d’un roman mineur, d’une œuvre de jeunesse des deux auteurs. Pourtant, je comprends à travers les lignes que c’est l’expérience qu’ils ont décrite dans cette œuvre de jeunesse, justement, qui forgea leur carrière et le mouvement littéraire dont ils furent les moteurs. Du coup, peut-on si facilement parler du contexte et non du contenu ? Peut-on dissocier le texte de son impact ? J’imagine que l’Histoire de la Littérature peut se le permettre. Moi, en tant que lecteur, je peux uniquement dire que c’est intéressant, mais aussi un peu décevant. Au moins, cela m’a forcé à m’intéresser davantage à la littérature US, ce qui n’est déjà pas si mal.