Dune

D’Alan Smithee, 1984.

Il est temps de se préparer petit à petit à l’un des films que j’attends le plus en 2020, le nouveau Dune de Denis Villeneuve (connu sous le titre assez logique de Dune 2020). Le roman est prévu pour les mois qui viennent (oui, j’avoue ne jamais avoir dépassé les 50 premières pages du classique de Frank Herbert…), mais c’était aussi l’occasion de revoir une énième fois le « formidable échec » de David Lynch de 1984. Vous aurez cependant remarqué que je ne cite pas David Lynch comme réalisateur, mais bien Alan Smithee. Car je vais aujourd’hui vous parler de la version télé et non de la version cinéma. Cette version, plus longue de près de 30 minutes, a été reniée par Lynch, qui avait déjà beaucoup de mal avec la version originale. A tel point qu’il demanda que son nom soit remplacé par Alan Smithee en tant que réalisateur (vieux truc de réalisateur qui râle contre son producteur) et par Judas Booth en tant que scénariste (le message est assez clair de Lynch vers les producteurs : ce sont des judas qui ont assassiné son film –John W. Booth étant l’un des assassins les plus célèbres des États-Unis-).

Pourtant, les modifications/ajouts par rapport à la version cinéma ne dénaturent pas trop le final cut de Lynch. Les ajouts principaux se résument à une nouvelle intro, plus explicite que le monologue de la fille de l’Empereur Padischah Shaddam IV de la version filmée, et des scènes supplémentaires ajoutées ci et là pour donner un peu de background supplémentaires aux personnages (quelques nouvelles scènes chez les Fremen permettent de mieux comprendre le peuple en question). Bien sûr, ces scènes ajoutées sont moins « finies » que celle de la version cinéma, ce qui donne des scènes utiles à l’histoire mais visuellement peu intéressantes. De même, la réutilisation en boucle de certaines scènes lors de la scène de bataille entre les Harkonnen et les Atréides sur Arakis appauvrissent en fait l’effet à l’écran. Cela donne une impression très cheap quand on réutilisent des scènes plusieurs fois pour ajouter des scènes d’action dans un film qui n’est, en fait, pas un film d’action. C’est sans doute la raison qui fait que Lynch renie cette version. Ajoutez à cela que la censure idiote imposée par la diffusion télé US en deux soirées d’une heure trente supprime aussi quelques scènes visuellement très impressionnantes qui ont marqué les spectateurs de Dune, à l’instar de la scène où l’affreux Baron Harkonnen tue sans raison un de ses esclaves en « débranchant » son cœur sous le regard hilare de ses neveux.

Ce que cette version gagne en contexte (et donc en lisibilité), elle le perd en ambiance et en ampleur. Et c’est bien sûr dommage, puisque c’est le point fort du film, pour finir. Bien sûr que Dune est un échec commercial. Bien sûr que cela ne rend ni justice au texte d’origine, ni au projet initial de Jodorowsky. Le formidable reportage Jorodowsky’s Dune explique cela en long et en large et n’est pas le propos de cette critique, mais je ne peux que vous conseiller d’aller y jeter un œil si vous voulez comprendre, notamment, les origines de la saga Alien. Lynch ne pouvait faire autre chose que rater son coup en arrivant sur cette grosse machine hollywoodienne. Dino De Laurentiis, producteur légendaire, essayait de sortir « son » Star Wars, quelques années après les succès initiaux de Georges Lucas. Il avait un formidable matériau de base, mais avait mal estimé que Herbert n’est pas Lucas, justement. Dune est de la vraie SF, pas de la fantasy syncrétique déguisée en film de SF. Effrayé par la folie des grandeurs de Jodorowsky sur le projet d’adaptation précédent, De Laurentiis a cherché (et trouvé) un jeune réalisateur prometteur, comme le Lucas de THX 1138 en la personne de David Lynch. Mais Lynch, la suite de sa carrière le démontrera si besoin est qu’il n’est pas spécialement fan des histoires linéaires et simples (sauf dans le bien nommé A straight story). Ou, plus précisément, c’est un adepte du montage asynchrone. Et cela se marie mal avec la progression linéaire de la révélation messianique de Paul Atréides.

Car l’histoire de Dune est assez simple : deux familles puissantes sont en concurrence pour mettre la main sur la production d’épices, ce fameux mélange qui permet les voyages interstellaires (et, donc, le commerce). L’Empereur, inquiet de la popularité toujours croissante des Atréides, décide de leur confier l’exploitation de l’épice, tout en complotant avec les Harkonnen pour les renverser et, ainsi, conserver son trône. Pas de bol pour l’Empereur, il est confronté avec une vieille prophétie qui dit qu’un élu, un messie, prendra la tête des Fremens, la population locale d’Arakis/Dune, pour les mener vers une nouvelle destinée. Et cet élu n’est autre que Paul Atréides, héritier de la famille Atréides et seul enfant mâle né d’une sœur du Bene Gesserit. Je ne développerai pas plus l’histoire ni le lore de Dune, puisque nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir lors de la critique sur le premier roman.

Reste l’objet filmique. Et l’expression « formidable ratage » (qui s’applique à d’autres films qui sont mauvais mais que l’on ne peut s’empêcher d’aimer pour ce qu’ils essayaient d’être) a pratiquement été inventée pour ce film. Le casting est formidable mais très mal utilisé. MacLachlan est mal à l’aise, Brad Dourif cabotine, Jürgen Prochnow est sous-exploité, tout comme Patrick Steward. Sting est un mystère. Reste Keneth MacMillan qui fait un Baron Harkonnen qui restera pour toujours dans nos mémoires, comme méchant psychotique et immonde. Le film hésite aussi entre un souffle épique formidable (le discours de Paul face aux Fremen, l’arrivée du premier navigateur chez l’Empereur) et les idées bancales (les scènes de batailles sont confuses et mal chorégraphiée, les effets spéciaux sont… spéciaux !). Intrinsèquement, certaines scènes qui marchent dans les romans ne pouvaient que dysfonctionner à l’écran : la manière de monter sur les vers géants d’Arakis et de les chevaucher n’a pas beaucoup de sens. Sans parler de l’ineffable « arme étrange » qui fonctionne à la voix et qui donne des scènes du plus grand ridicule à l’écran (pour se battre, les Fremen… aboient ? :-). Comme le dit l’un des critiques dans les bonus de l’édition longue en DVD, le film débute sur une richesse visuelle excitante et s’ensable progressivement lorsque les protagonistes arrivent sur Arakis, jusqu’à devenir une bouillie difficilement digeste dans sa dernière heure.

Reste une ambition, des visuels, une ambiance sonore et une intention formidable. Reste également une histoire que l’on devine plus ample et plus complexe que ce qui reste à l’écran. Reste des scènes qui aidèrent le film à développer, au fil des années, une aura de film culte maudit. La version longue, dont il est question ici, apporte certains éléments qui rendent l’univers de Dune plus compréhensible. Mais ce n’est certes pas la meilleure version. Si vous n’avez jamais vu Dune et que vous ne voulez pas attendre le remake de 2020, jetez-vous sur la version signée Lynch et non sur cette version longue, qui devrait être réservée aux fans qui essayent de comprendre comme une idée brillante peut souffrir d’une production chaotique et tyrannique.

Renaissance

De Christian Volckman, 2006.

Four cinématographique de 2006, film français d’animation totalement oublié, Renaissance est un formidable échec. Volckman, connu jusque-là pour un court métrage d’animation, a totalement disparu des radars après l’échec commercial de Renaissance jusqu’à 2019, où il signe son premier long métrage live, The Room, passé lui-aussi totalement inaperçu (comme quoi, on a la baraka ou pas). Pourtant, il mérite au moins qu’on lui tire notre chapeau : il fallait avoir un certain courage pour se lancer dans un film d’animation en mocap en 2000 en France (le film a mis six ans à se faire), en noir et blanc (sans nuance de gris), dans une 3D aplatie en 2D. Le concept est pas mal, quand même.

Et quoi de mieux qu’une histoire de SF pour porter le projet ? Le film, dont le nom complet est Paris 2054 – Renaissance se passe donc à Paris… en 2054. On y suit le capitaine Karas, chargé de retrouver la jeune chercheuse Ilona Tasuiev. Celle-ci est le poulain de la puissante société Avalon, dont le core-business est de rajeunir et de prolonger la vie des riches français des années 2050. Karas naviguera dans le Paris interlope du futur, notamment en retrouvant la jolie grande sœur de Ilona qui le mènera petit à petit sur la piste d’un mystère plus épais qu’un simple kidnapping.

Que dire de plus sur l’histoire ? Pas grand-chose, malheureusement. Car si le film est un réussite formelle certaine (bon, le rendu graphique a un peu vieilli, mais le choix du noir et blanc très artistique sauve l’affaire), le fond est franchement léger. Les personnages sont quand même bien archétypaux, le scénario est assez mécanique dans ses développements et les dialogues manquent parfois cruellement d’imagination. Du coup, même si c’est très joli, ça sonne tellement classique et convenu que c’est un poil emmerdant. Après, c’est une enquête policière façon film noir des années 50 projeté dans un Paris futuristes avec quelques belles scènes d’action. Et comme dans tous les films noirs de l’époque, les hommes sont solitaires, durs, et musclés et les femmes sont forcément fatales quand elles n’ont pas besoin d’être sauvées par le héros du jour.

Et c’est vraiment dommage d’avoir mis tellement de temps sur la technique, d’avoir développé une technique presque artisanale pour arriver à un résultat plus que correct sans s’être davantage pencher sur le scénar. Certains critiques de l’époque rapprochaient Renaissance de Matrix ou de Blade Runner, mais… non. Vraiment pas. Ce n’est pas du tout de la SF à portée philosophique. C’est un whodunit qui se passe dans le futur, tout au plus. Et un whodunit sans énormément de surprise quand on a déjà lu quelques bouquins de SF (comme moi ! ;-). Le choix visuel d’un noir et blanc sans nuance de gris donne un côté expressionniste inédit (bien qu’en film live, le très inégale Eden Log allait dans le même sens), mais cela reste un gimmick de réalisation s’il n’est pas suivi par un fond intéressant.

Reste de très belles images et une belle imagination quand on voit par exemple le soin apporté à rendre le Paris Haussmannien futuriste. Cet effort sur les décors (les quais de la Seine étant surplombé par des passerelles piétonnière en verre transparent) donne des images qui s’ancrent dans la rétine du spectateur. Mais c’est pour mieux les faire suivre par des scènes de ruelles sombres sous un crachin soutenu (=cliché) ou encore sur une vue panoramique sur le bureau du méchant patron de la société pharmaceutique, une pièce tout en verre au sommet d’une arche de la Défense améliorée (=cliché encore et toujours). Pourtant, Volckman avait réussi à attirer pas moins que Daniel Craig, Ian Holm et Jonathan Pryce pour le doublage international. Beau casting, mais pour un film oubliable. Joli, mais oubliable. Espérons que Volckman trouve d’autres scénaristes pour ses prochains projets couillus.

The Mandalorian – Saison 1

De John Favreau, 2019.

Maintenant que le « hype » Star Wars de décembre 2019 est un peu retombé, peut-être est-il temps de parler un peu sérieusement des derniers opus de la saga ? Je me réserve encore pour The Rise of Skywalker, car, à chaud, tout a déjà été dit et redit par des gens plus assertifs et plus convaincants que moi, sans doute. Si la tendance générale est bien sûr au bashing bête et méchant, certains avis argumentés sont éclairants sur la fin de la trilogie Disney. Joueur du Grenier en parle par exemple de manière très émotionnelle, comme tout fanboy qui se respecte, là où Durendal est, comme à son habitude, plus argumenté (mais pas plus aimable avec le film qui, il est vrai, est bourré de raccourcis faciles et autres deus ex machina gênants). Du coup, le meilleur moyen d’en parler est probablement… de ne pas en parler ! Je me réserve donc pour une critique épisode par épisode après la sortie Blu-ray dans quelques mois.

Entretemps, parlons donc de ce qui, au contraire, semble ravir les fans de la saga à travers toute la planète : la première série télé live de Star Wars ; The Mandalorian. L’univers entier (y compris dans des galaxies fort fort lointaines) est uniformément positif sur cette première saison de 8 courts épisodes. J’ai, personnellement, quelques réserves… Je ne m’explique donc pas cet engouement quasi-généralisé (la série aurait-elle un taux de midi-chloriens particulièrement élevé ?). La seule piste que j’entrevois est qu’il s’agit d’une appréciation « en négatif« . Les amateurs de la saga ayant été tellement dégoûtés de la post-logie disneyenne, ils n’étaient que trop heureux de se mettre sous la dent autre chose. Mon problème principal étant que c’est tout aussi disneyen. Je vais essayer d’argumenter ce point de vue.

Mais, en premier lieu, revenons peut-être à l’histoire pendant quelques lignes (ça ne prendra de toute manière pas plus que ça). En gros, cette première saison nous conte l’histoire d’un chasseur de prime mandaloréen quelques années après la chute de l’Empire, telle que restituée dans l’épisode VI. Nous apprenons que les mandaloréens ne sont pas réellement une « race » extra-terrestre, mais plutôt une forme de culte qui regroupe des individus disparates qui se reconnaissent par le port constant de leur armure et par la croyance en un crédo très martial. Les représentants les plus célèbres dans l’univers de Star Wars de ce culte sont bien sûr Jango et Boba Fett, pour les inattentifs du fond de la classe.

Dans la série, le chasseur de prime, qui sera fort astucieusement surnommé Mando (!) vivote comme il peut en enchaînant les contrats (vous savez, les bounties, comme dans bounty hunter ?). Un contrat non-officiel, en dehors de la guilde des chasseurs de primes, l’amène à aller chercher un prisonnier pour le compte d’un groupuscule local de survivants de l’Empire. Mais le brave Mando a des scrupules quand il constate que le prisonnier en question n’est autre qu’un enfant, le nouveau super-mème de l’année 2019, le désormais très célèbre baby-Yoda (et vous êtes prié de vous exclamer, comme la planète entière, « Ooohhhh, qu’il est mignon !« ). S’en suit alors une série d’épisodes relativement indépendants les uns des autres où le brave Mando passera d’une planète à l’autre pour sauver les locaux et s’assurer que le bébé-Yoda échappe à la convoitise des survivants de l’Empire. Voilà, en gros, le résumé de la série jusqu’au dernier épisode, qui nous introduit bien sûr le grand méchant de la série, un nouveau Grand Moff (Gideon, et non Tarkin, qui semble bien mort dans l’univers Star Wars – on n’est plus sûr de rien depuis la résurrection de l’Empereur !). Celui-ci veut s’approprier le bébé-Yoda pour une raison obscure qui sera sans doute le développement scénaristique de la saison 2.

Voilà voilà. Et je suis très partagé, comme je le disais plus haut. Il y a effectivement quelque chose de rafraichissant à découvrir une « autre » histoire de Star Wars adaptée à l’écran (comme Rogue One l’avait en partie fait) et quelque chose d’amusant à voir que John Favreau a choisi de revenir aux sources du genre en faisant de cette série un véritable « serial » dans l’acception original du terme, façon Flash Gordon ou Captain Future. La division en épisodes indépendants où une planète exotique différente est envisagée à chaque fois, où un climat et un enjeu différents sont développés, est une idée qui peut fonctionner. Elle ressemble, en cela, aux nombreuses séries animées déjà produites (dont la qualité varie cependant beaucoup au fil des saisons) à partir de l’univers Star Wars (Clone Wars, Rebels, etc.) J’ai cependant déjà là une première objection : pourquoi avoir choisi ce format séquentiel qui rapproche davantage The Mandalorian d’une série à rallonge ? L’intérêt des séries modernes à nombre modeste d’épisode est bien de conter une histoire continue, à la manière de GoT, de Stranger Things et de je ne sais combien d’autres séries des deux dernières décennies ? Ou, à la limite, de développer des arcs distincts qui peuvent (ou pas) correspondre au découpage en saisons. Toutes les grandes séries récentes de SF partagent ce principe, sauf à retourner en effet à l’époque des premières itérations de Star Trek.

Soit. Je peux accepter la position de principe et m’asseoir dans mon salon pour apprécier ces histoires successives comme j’ai pu le faire il y a bien longtemps avec, par exemple, Cowboy Bebop (un monument de la SF en anime, pour ceux qui l’ignoreraient). Ce découpage implique cependant de facto une grande variation d’intérêt et de qualité entre les épisodes. Et The Mandalorian n’échappe pas à la règle. Si les épisodes qui font avancer l’intrigue générale sont plutôt bien menés, les épisodes-fillers dans le ventre mou de la série sont moins bons. Les épisodes 4 (Le Sanctuaire, où Mando se prend pour le sauveur des Navii locaux), 5 (Mercenaire, où l’hommage à l’épisode IV sur Tatooine est complètement foutu par un Han Solo local de troisième zone qui se paie l’outrecuidance de s’asseoir à la même table dans la Cantine que son illustre prédécesseur et d’être servi, oh! insulte suprême!, par un droïde) et 6 (Le Prisonnier, qui part d’une bonne intention mais qui est desservi par des acteurs tous plus mauvais les uns que les autres) sont assez médiocres. Amusant de constater que les 5 et 6 sont d’ailleurs les seuls à ne pas être scénarisés par John Favreau lui-même. Il reste 5 épisodes de meilleure qualité, vous allez me dire. Mouais…

Ça m’amène à développer mon principal reproche : les chasseurs de primes ne sont PAS gentils. Vous avez vu Jango ou Boba Fett faire des bisous aux Gungans ou aux Jawas, vous ? Moi pas. Mando souffre du même mal que Ryo Saeba dans City Hunter : comment faire d’un personnage de tueur froid (logiquement) un héros qui s’ignore ? C’est tout à fait aussi improbable que de faire d’un Jedi ado un Sith en deux coups de cuillère à pot (Anakin ? Kylo Ren ? Si vous m’entendez…) Alors oui, bien sûr, baby-Yoda (voir ci-dessous) est très mignon. Mais de là à en faire la seule raison pour passer du côté gentil de la Force, ça me semble fort capillotracté. La série se justifie plus tard en disant que le code de conduite des mandaloréens est qu’ils doivent prendre en charge les orphelins et les intégrer dans leur culte. Mais 1/ rien ne dit que bébé-Yoda soit orphelin et 2/ vous voulez dire que si Jango était tombé sur Anakin en lieu en place de Obi-Wan, Jango aurait dû l’adopter et l’instruire dans le culte mandaloréen ? Et Boba, en tant que clone, se qualifie-t-il d’ailleurs comme orphelin ? Mystère.

L’objet du crime…

Et je vois là la disneyisation tant redoutée de l’univers de Star Wars. John Favreau, considéré comme un Dieu par la moitié des fanboys de la planète, n’est autre que le papa d’Iron Man, le film qui a lancé réellement le MCU, cette machine à pop-corn universelle qui rabaisse et infantilise le niveau moyen des blockbusters depuis plus de dix ans maintenant. Et je crains qu’il ne prenne la même voie avec The Mandalorian, plus encore que J.-J. Abrams ne l’avait fait avec son épisode 7 et les suites liées. Pour reprendre une expression chère au Joueur du Grenier, je me suis littéralement face-palmé à la fin du premier épisode quand on découvre la tête de bébé-Yoda. Et plus encore à la fin de l’épisode 3 quand tous les mandaloréens du coin se rassemblent pour sauver leur compatriote et son enfant illégitime. C’est beau, cette franche amitié dans une population connue pour ses qualités martiales et son côté sans pitié. Vous ne voulez pas des licornes et des petits cœurs en sus, non ?

Finalement, parlons également du lore de Star Wars. Si la série est dans l’ensemble assez fidèle à l’extended universe et sait placer toute une série de références qui raviront les fans (dont je fais partie), elle est aussi assez légère sur quelques points essentiels. En effet, si ne pas enlever son casque est à ce point essentiel pour les mandaloréens, comment expliquer maintenant que Jango Fett ne semble pas s’en formaliser quand il l’enlève devant son fils, devant Obi-Wan et devant la moitié des habitants de la planète des cloneurs (dont le nom m’échappe, honte à moi) ? De même, alors que la moitié des critiques de la Terre s’esclaffe devant les nouveaux pouvoirs de Rey dans The Rise of Skywalker, notamment de sa capacité de soin/régénération, personne ne semble s’émouvoir que bébé-Yoda sache faire _exactement la même chose_ ? Et que c’est un _bébé_ ?! Et pas l’incarnation ultime de tous les Jedis ayant existé (oui, j’avoue, ça aussi c’est un peu abusé dans l’épisode 9)…

Et tous ces points, ces faiblesses, m’énervent. En gros, la série n’est pas si mal que ça : elle est très bien réalisée, les musiques sortent enfin du carcan John Williams-esque, Pedro Pascal parvient à « jouer » Mando malgré le fait que l’on ne voit pour ainsi dire jamais son visage, l’art design fait un super boulot et on a, bien sûr, envie de savoir la suite. Où est la cohérence avec les paragraphes précédents, me direz-vous ? Et bien je dirais simplement que, comme tous les Disney, The Mandalorian est très bien produit. Encore heureux, vu le blé engouffré dans l’histoire. C’est spectaculaire, qu’on le veuille ou non. Et ça touche une corde sensible chez tous les geeks de la planète. En étant un moi-même, je ne peux donc pas faire grand-chose d’autre que de m’y plier. Mais cela ne m’empêche pas d’être lucide : si je suis moins négatif que beaucoup sur l’épisode 9, je suis aussi moins dithyrambique sur The Mandalorian qui souffre, pour moi, des mêmes maux. Les McGuffins scénaristiques et le message finalement très rose-bonbon sont aussi invraisemblables dans les deux cas de figure. Bien sûr que je regarderai la saison 2. Mais bien sûr, aussi, que j’aurais préféré une vraie série télé adulte, avec des bounty hunters qui font leur métier plutôt que d’être baby-sitters. Même si ça fait vendre moins de peluches.

McSweeney’s Anthologie d’histoires effroyables

Édité par Michael Chabon, 2002.

Réédition partielle (des nouvelles imaginaires uniquement) de McSweeney’s Méga-anthologie d’histoires effroyables, paru chez Gallimard (collection « Du monde entier« ) en 2008.

Michael Chabon n’est pas un anthologiste fort connu dans le monde de la SFFF. Et c’est assez logique, car ce n’est pas son/ses genre(s) de prédilection. De fait, la McSweeney’s Anthologie d’histoires effroyables n’est qu’un extrait d’une anthologie plus vaste, datant de 2002 et publiée en 2008 dans la collection Du monde entier de Gallimard (la petite cousine de la Blanche, consacrée aux textes étrangers). Dans cette réédition partielle en poche chez Folio SF en 2011 ne sont donc repris que les textes à vocation imaginaire (au sens large). Et c’est assez dommage de se priver de quelques textes de littérature blanche qui faisaient partie de la méga-anthologie (remarquez l’usage subtil du superlatif) d’origine. On se passe donc de textes signés entre autres par Kelly Link, Neil Gaiman, Stephen King ou encore Michael Crichton. De signatures que l’on associerait pourtant volontiers aux littératures de l’imaginaire. Mais soit, n’ergotons pas sur les choix éditoriaux bizarres de Gallimard (puisque Folio-SF est la collection poche de genre de Gallimard, bien sûr).

Avant d’entrer dans le corps du bouquin en tant que tel, encore quelques mots de contexte. D’abord, ne vous laissez pas rebuter par la très moche couverture : ces zombies s’attaquant à un détective de pulp ne correspondent à aucune nouvelle de l’anthologie. Quitte à choisir une illustration au hasard, j’en aurai pris une plus jolie. Soit. Plus intéressant sans doute : mais qu’est-ce donc que le McSweeney ? Eh bien, je n’en savais rien avant d’ouvrir ce recueil. McSweeney est en fait une tentative américaine de faire revivre la revue de nouvelles. L’argument éditorial est que l’art de la nouvelle se perd alors même qu’il s’agissait d’un format prisé par nombre de grandes plumes américaine du début du XXème. Chabon, l’éditeur de cette anthologie en particulier, est l’une des chevilles ouvrières de ce renouveau en faisant jouer son carnet d’adresse visiblement bien remplis pour convaincre ses collègues écrivains de se (re-)lancer dans l’exercice. Et comme vous connaissez sans doute mon amour pour le format en question, vous vous doutez que je ne peux qu’applaudir à deux mains (vous avez déjà essayé avec une, juste pour voir ?). Le site web McSweeney, la publication en question, est un vrai trésor d’imagination et on y découvrira une volonté probablement un peu « arty » de remettre la nouvelle (mais aussi d’autres expressions artistiques) sur le devant de la scène. Quand on voit le prix de certains anciens numéros épuisés sur leur boutique en ligne, on imagine aussi facilement que la revue a un certain succès auprès d’un public d’initiés qui dépensent sans compter. Bref, tout ceci nous éloigne du contenu.

Parlons-en, du contenu. Après une brève intro où Chabon nous explique son intention et les échos positifs des écrivains qu’il a su convaincre de participer, on se lancer dans un premier texte : Les abeilles, de Dan Chaon. Inconnu au bataillon. Mais texte très dérangeant. Il y est question d’un homme rangé que les démons du passé viennent menacer. La mécanique du récit, inéluctable, nous entraîne vers une conclusion sordide, horrible, que l’on voit venir et que l’on espère éviter. Le texte est particulièrement dur à lire si vous êtes vous-mêmes parent d’un enfant en bas âge. Je ne croyais pas être touché par le phénomène (le fait d’avoir un petit gamin ne m’empêche pas de voir le premier Ça, par exemple), mais, en fait, si. Cette première nouvelle, qui touche davantage à l’horreur qu’au fantastique, m’a laissé un goût de cendre dans la bouche…

Le deuxième texte, Le Général, de Carol Emshwiller, est plus classique. Il y est question d’un grand soldat qui fuit le pays qui l’a élevé après avoir massacré sa famille. Sa fuite l’amènera à sympathiser avec de pauvres paysans dans les montagnes qui servent de frontière naturelle entre son pays d’origine et son pays d’adoption. La vengeance, la solitude, la haine et la rédemption sont au menu de ce court texte. C’est bien écrit, mais, comme dit en attaque de ce paragraphe : c’est assez classique.

Sinon, le chaos, de Nick Hornby est la troisième nouvelle de l’anthologie et la première appartenant réellement au domaine du fantastique. L’auteur, pas familier avec le genre, est surtout connu pour son excellent High Fidelity. Le texte est une sorte d’hommage à L’Attrape-Cœurs, malgré le fait qu’il insiste explicitement sur le fait de ne pas l’être, justement. On y suit un ado qui nous raconte sa première expérience sexuelle. Ou, plus exactement, les circonstances qui l’on amené à ça. Il y sera question de déménagement, de cours de musique, de relations monoparentales et… de l’apocalypse, bien sûr. Le texte est très bien écrit, dans le style de la confession d’ado chaotique, allant même jusqu’à se payer le luxe d’être un méta-texte (puisqu’il s’auto-commente volontiers). Exercice périlleux, mais amplement réussi.

La quatrième participation est due à Chris Offutt, autre auteur dont le nom ne me disait (et ne me dit toujours) rien du tout. Le Seau de Chuck penche lui aussi du côté de la SF pure et dure. On y suit un écrivain, Offutt lui-même, qui est en panne d’inspiration alors que Michael Chabon lui a demandé un nouvelle pour son anthologie. Il a peur de ne pas y arriver. De ne pas faire mieux que son père, grand écrivain et grand rival d’Harlan Ellison en son temps (qui est également au programme de l’anthologie, par ailleurs). Son mariage bat de l’aile, sa bagnole est cassée et il a l’impression qu’un fantôme le hante dans ses nuits blanches. Heureusement, un ami scientifique le sortira de cette voie sans issue en lui proposant un voyage dans le temps et/ou dans les univers parallèles. Mais… ce n’est pas sans risque, bien sûr. Amusant, construit tel des poupées russes, le texte est efficace a défaut d’être vraiment marquant.

Le cinquième auteur, Michael Moorcock est un nom nettement plus familier à l’oreille du lecteur de SFFF. L’auteur d’Elric signe ici un texte plus tardif, mineur, qui appartient à une autre série de l’écrivain, à savoir Le Pacte Von Beck. Ou, plus certainement, l’une de ses nombreuses incarnations dans les temps multiples que parcourt la figure tutélaire du Champion Éternel, chère à Moorcock. On y suit l’enquête chronique d’un flegmatique britannique et son assistant dans le Berlin des années 30. La maîtresse d’Hitler est retrouvée morte et l’entourage proche du leader nazi fait appel au Sherlock Holmes local pour résoudre l’affaire. Ce-dernier, aidé par son meilleur ennemi Von Beck, sera face à un choix : résoudre l’affaire, innocenter le monstre ou en profiter pour sauver la paix mondiale ? Farce steampunk, L’affaire du canari nazi est un bel hommage à Conan Doyle et/ou à Maurice Leblanc. C’est drôle, bien écrit, bien mené et dans le ton de l’anthologie. Ce n’est pas ce que l’auteur a signé de mieux, mais c’est très efficace.

La Danse des esprits de Sherman Alexie est une nouvelle âpre sur le racisme ordinaire aux États-Unis. Deux flics tuent deux indiens injustement arrêtés. Sur les lieux de la bataille de Little Big Horn. Pas de chances pour les représentants de la loi, cela réveille le 7ème régiment de cavalerie du Général Custers qui est enterré là depuis des siècles. Et ces braves zombies ont faim. Et ils ne font pas la distinction entre les flics rednecks racistes du fin fond des states ou le premier passant venu. Une véritable tornade de massacre où le message semble être : la violence entraîne la violence. Bien mené, mais la conclusion et le message m’échappent un peu.

Le texte suivant est signé par l’autre grand nom de l’anthologie, à savoir Harlan Ellison, dont la carrière est aussi longue qu’inspirante pour tout amateur de littérature de genre (ou de littérature tout court). Avec Derniers adieux, Ellison signe a son tour une farce sur les gens qui cherchent toute leur vie un sens profond aux choses, un message caché qui leur permette d’atteindre le nirvana. Quid si au lieu d’atteindre le Shangri-La sur l’un des sommets inatteignable de la chaîne de l’Himalaya, notre héros tombait sur… un fast-food cosmique ? Je ne sais pas si ce texte date d’avant l’épisode où Homer visite le premier Kwik-e-mart sur un sommet indien, mais on est dans le même genre de délire. Amusant.

L’avant-dernier texte, Notes sous Albertine, est celui qui se rapproche le plus du cyberpunk. C’est le texte le plus long et le plus ardu de l’anthologie. Rick Moody, son auteur, dont il s’agit ici du seul réel texte de SF traduit en français, signe un récit d’une centaine de page sur un journaliste qui essaie de comprendre d’où provient une nouvelle drogue qui ravage la société américaine depuis la disparition d’une grande partie de New-York dans un attentat ravageur (rappelons-le, l’anthologie date de 2002 dans sa version originale). Cette drogue a pour effet de faire revivre au consommateur ses souvenirs. Pas de se les rappeler ; de les revivre. Et les survivants de s’enfermer dans un monde onirique où il semble possible d’interagir dans une certaine mesure avec les évènements, ajoutant tout une couche de paradoxes temporels au marasme sociétal ambiant. Ça m’a fait penser à un croisement étrange entre Inception et Las Vegas Parano, le côté drôle en moins. Sans doute la meilleure nouvelle de l’anthologie, mais pas la plus simple à prendre en main.

Le dernier texte, signé par Michael Chabon lui-même, nous emmène dans la vie de deux gamins qui sont séparés de leurs parents par la guerre civile américaine et qui sont récupérés par leur oncle à bord d’un dirigeable géant qui fleure bon le steampunk. C’est pas mal du tout, mais c’est très frustrant : L’Agent martien, roman d’aventures planétaire est la première partie d’un diptyque qui a trouvé sa suite dans une autre anthologie McSweeney inédite sous nos latitudes. Et l’histoire développée ne se suffisant pas en elle-même, c’est un peu bizarre de l’avoir inclus.

Que penser, pour finir, de cette anthologie ? Eh bien, au risque de me répéter pour ce genre de publication, du bon et du moins bon. Si tous les textes ne sont pas de grands textes, ils ont tous une qualité minimale suffisante pour retenir notre attention. Notes sous Albertine en particulier promet de belles choses pour son auteur (qui est cependant resté relativement anonyme dans nos contrées). Les nouvelles et ce genre d’anthologie restent de bonnes portes d’entrée dans des imaginaires nouveaux, osant parfois des mélanges de genre ou des développements que des romans classiques n’osent pas. McSweeney’s Anthologie d’histoire effroyables (elles ne le sont pas toutes !) est exactement dans cette tradition : une main tendue vers des auteurs méconnus, épaulés par des noms bien établis qui se lâchent (j’imagine que Moorcock a rarement utilisé Hitler comme personnage dans ses récits !). Une belle surprise à découvrir sans modération. Et on regretta de n’avoir qu’une édition partielle avec cette version Folio SF. Si vous trouvez l’édition intégrale, préférez-la !

Palimpseste

De Charles Stross, 2009.

Une fois n’est pas coutume, parlons novella. Comme j’ai sciemment choisi de ne pas chroniquer les publications d’Une Heure Lumière sur ce blog (puisque tout le monde le fait, il n’est pas nécessaire d’ajouter ma voix à celles d’autres bien plus talentueux que moi), j’en ai rarement l’occasion, le format n’étant pas le plus populaire de ce côté-ci de l’Atlantique. Je saute donc sur l’occasion après la lecture de Palimpseste, novella signée Charles Stross et auréolée du Hugo 2010 dans sa catégorie.

Pour les rêveurs du fond de la classe, il est sans doute utile de rappeler ce qu’est un palimpseste. Il s’agit d’un parchemin ancien dont on a effacé les premières écritures pour pouvoir l’utiliser à nouveau. Quand on additionne cette courte définition avec le fait que Stross est l’un des auteurs britanniques emblématique du renouveau de la SF, rayon hard-SF, et que l’on sait que la novella parle de voyage dans le temps, on peut rapidement imaginer de quel type de palimpseste on parle.

Et, comme prévu, donc, il s’agit bien d’un récit alambiqué de paradoxes temporels en cascade. En résumé, on y suit la vie de Pierce, un anglais paumé qui devient un peu par hasard un membre de l’estimée police de la Stase. Cette institution temporelle a pour but de préserver l’humanité, contre les dangers cosmiques qui la menacent comme (et surtout) contre elle-même. Cependant, alors qu’il est en pleine période d’entraînement (celui-ci se déroulant sur plusieurs années, le temps n’étant plus réellement un problème pour ces agents multi-temporels), il se retrouve pris manifestement au piège d’un palimpseste. Une organisation ennemie tente de le piéger et de réécrire le segment de temps qu’il vient de contrôler, pour une raison qui lui échappe…

Dit comme ça, ça à l’air assez clair. Mais Palimpseste est tout sauf clair. C’est toujours le risque quand on manipule les sauts dans le temps et les paradoxes en cascade : à un moment, cela devient franchement ardu de suivre. Charles Stross n’aide pas, par ailleurs, puisqu’il enchaîne de rare moments d’action avec de longues expositions sur les différentes opérations menées par la Stase pour sauver la Terre de l’extinction de son Soleil, du mouvement inopportun de notre galaxie et des efforts que font ses agents pour créer en cascade, tout au long des millions d’années couverts par le bouquin, les conditions propices à la création de nouvelles civilisations humaines.

Et j’avoue qu’après la cinquième itération, j’ai eu un peu de mal à me rappeler les premières. Le choix du format court oblige Stross à bourrer un maximum d’infos en un minimum de pages, rendant le tout assez indigeste. C’est d’autant plus dommage que les civilisations esquissées semblent vraiment construites et intéressantes et que certaines péripéties de la vie du héros semblent évacuées très vite alors qu’elles laissaient présager des développements intéressants (Pierce, par exemple, est marié et à des enfants dans l’un des segments de temps qu’il parcourt, famille qu’il oublie en deux pages sans s’y appesantir plus que cela).

[SPOILER] Bien sûr, la fin du bouquin revient sur ceci et nous explique qu’il y a autant de Pierce que de réalités parallèles provoquées par les agents de la Stase lors de leurs missions, palimpsestes ou non. Et le fait d’avoir créé une organisation résistante logée ailleurs dans l’espace et dirigée par l’un des nombreux avatars de Pierce fonctionne, en définitive. Mais c’est bizarrement très sage, au regard des éléments développés plus tôt dans la novella. [/SPOILER]

Bref, une lecture dont je ne suis sorti qu’à moitié convaincu. Il y a là de très bonne chose, des idées brillantes et des développements narratifs inattendus. Mais il y a aussi trop d’éléments dans un écrin trop court pour réellement les apprécier. Cet enchaînement infernal ne laisse que peu de place pour respirer, les moments plus calmes étant parasités par un discours scientifique, je dois l’admettre, un peu aliénant. A tester par curiosité, pour les amateurs de paradoxes temporels.