L’homme dans le labyrinthe

De Robert Silverberg, 1962.

Robert Silveberg est une légende de la SF (et dans une moindre mesure de la fantasy, avec son Cycle de Majipoor). Le new-yorkais a écrit des dizaines d’œuvres qui sont devenus, au fil des décennies, des classiques indémodables. Il fut aussi le maître d’œuvre de la formidable anthologie « Légendes« , regroupant des novellas des plus grands auteurs de fantasy introduisant leur univers particulier (Stephen King avec La Tour Sombre, Georges R.R. Martin avec le Trône de Fer, Terry Pratchett avec les Annales du Disque-Monde, Terry Goodkind avec L’Épée de Vérité, etc.) Bref, en un mot comme en cent, un immanquable de tout bon amateur de SFFF.

L’homme du labyrinthe, publié au début des années 60, marque une transition entre sa première vie éditoriale, où Silverberg publiait énormément de nouvelles et romans de piètre qualité, s’assurant ainsi des revenues alimentaires qui lui étaient nécessaires, et une seconde vie éditoriale où il travailla davantage ses textes et livra de nombreux textes d’exception, souvent oubliés de nos jours. L’homme du labyrinthe est de ceux-là. C’est de la SF de papa, sans fioriture, avec un message fort et un ton assez désabusé/sombre. C’est à cette époque que Silverberg prend exemple sur ses aînés et que l’influence d’Asimov (avec qui il collaborera plus tard pour adapter certaines des nouvelles du maître en romans plus longs) se fait sentir : le récit se recentre sur l’essentiel, les effets de style passent à la trappe et le twist scénaristique devient la clé du développement scénaristique.

Le récit nous emmène sur une planète lointaine où un homme vit seul, reclus au sein d’un labyrinthe aussi ancien que mortel, coupé de l’humanité qu’il fuit autant qu’il méprise. Cet homme est Richard Muller, un aventurier, une légende de l’exploration spatiale, le premier homme a avoir un contact avec une civilisation extraterrestre. Ce contact l’a changé, l’a transformé. Depuis, il ne peut s’approcher de ses semblables pour des raisons que je ne dévoilerais pas ici pour éviter de vous spoiler sur le scénario. Malheureusement pour Muller, l’humanité a besoin de lui. Son ancien compagnon de route, le rusé et sans scrupule Charles Boardmann, dirige donc une mission pour récupérer Muller et le ramener à la civilisation. Pour ça, il faudra que Boardmann et son équipe affrontent les pièges mortels du labyrinthe et parviennent à manipuler Muller, l’un des hommes les plus malins et retord que l’humanité n’a jamais produit…

Avec le dernier paragraphe, je vous ai résumé une bonne partie de l’intrigue de la première moitié du bouquin. Et, il faut l’admettre d’emblée : c’est extrêmement efficace. Comme les nouvelles des pères de la SF contemporaines, L’homme du labyrinthe a cette particularité d’être un page-turner diaboliquement efficace. J’ai avalé les 200 et quelques pages du roman en quelques heures à peine et j’en suis ressorti plus que séduit. Silverberg (dont j’avais surtout lu des nouvelles jusqu’à présent) est très bon dans l’exercice. Ses personnages sont fascinants, son intrigue est retorse à souhait. Le classicisme du fond et de la forme (on parle quand même d’un bouquin du début des années 60) sont contrebalancées par un ton adulte et pessimiste, une ambiance de déliquescence qui fonctionne à merveille.

Le labyrinthe qui donne son titre au roman est un endroit froid, angoissant, maintes fois copiés depuis dans nombres d’œuvres qui n’ont ni le brio ni la tension qui se dégage de ce court opus. Hunger Game, pour prendre un nom connu de tous, fonctionne sur le même principe. Sauf que le labyrinthe de Silverberg est presque hygiénique dans son efficacité. Et beaucoup plus inventif dans ses pièges aussi divers que mortels. Mais plus encore que le labyrinthe en lui-même, ce sont les personnages qui fascinent. Boardmann le manipulateur est largement dépassé par Richard Muller, personnage tragique et pourtant attachant. On comprend rapidement qu’il n’aura pas d’autre possibilité que de se raccrocher à l’humanité, malgré ce que ce renouveau social lui coûte. Il est déjà « plus » qu’humain et cette inhumanité partielle rend ses dilemmes passionnant à lire.

Silverberg se paie en plus le luxe d’équilibrer les passages d’action pure avec des passages d’introspection et de dialogue qui fonctionne. Le sens of wonder, si cher à la SF classique, marche à merveille en enchaînant la décrépitude sans âge du labyrinthe de cette planète éloignée où Muller vit en ermite et des contacts avec des civilisations extraterrestres aussi originales qu’inquiétantes. Vous l’aurez compris à la lecture de cet avis au ton inhabituelle dithyrambique : c’est du très bon. Rapide comme un coup de poing, efficace comme une nouvelle d’Asimov ou d’Arthur C. Clarke, je ne saurais que trop vous conseiller de vous plonger dans ce classique de la SF. Dépaysement et réflexion garantis. Et (re-)découverte d’un auteur majeur du genre à la clé. Bonne lecture !

Le formidable évènement

De Maurice Leblanc, 1921.

Dans la série « les grands classiques« , je vous demande Maurice Leblanc. Oui, Maurice Leblanc. Celui d’Arsène Lupin. On retourne donc au printemps de la SF francophone, en 1921 (1920 pour la prépublication dans le magazine Je sais tout), lorsque les « romans scientifiques » se développent progressivement. En cela, la préface érudite à l’édition Folio SF de Serge Lehman est éclairante : en vrai passionné de l’histoire de la littérature de genre, il signe une vingtaine de pages qui replace l’œuvre dans son contexte et nous explique l’influence que ces romans pionniers ont pu avoir tant sur les écrivains français que sur les premiers pulps américains (dont vous n’ignorez pas que je suis un amateur enthousiaste). Leblanc, après avoir créé son personnage à succès a envie de se diversifier. Comme Sir Arthur Conan Doyle, il ne souhaite pas être le créateur d’un unique mythe littéraire. Il se diversifie donc et s’essaie, dans ce roman comme dans d’autres, à la SF avant même que la SF n’existe.

Et il choisit pour objet de son roman scientifique un formidable évènement, comme le titre l’indique, en l’espèce le soulèvement géologique de la Manche, reliant ainsi la perfide Albion au continent. Et j’utilise la perfide Albion à escient, sachant que le héros de ce roman, Simon Dubosc, jeune dandy français musclé, courageux et malin, a seulement quelques jours pour démontrer à l’intraitable Lord Bakefield que, malgré son absence de sang bleu, il est bien apte à marier sa fille, la belle Isabelle. Pour gagner la main de sa belle, il prendra le pari fou d’être un Guillaume le Conquérant moderne. Et le formidable évènement qui survient, décrit avec moult précisions géologiques, façon Jules Verne, lui donnera l’occasion de prouver sa valeur à travers une succession d’aventures rocambolesques aussi improbables que formidablement surannées.

Pour être honnête, ce n’est pas un très bon livre. Le héros est monolithique, rétrograde, sexiste (bien sûr), raciste par moment et rassemble tous les clichés de la masculinité qui fera de la production pulp dans les décennies suivantes une littérature d’exploitation où les textes valables sont des perles dans un champ de tessons de verre. L’histoire et la romance sont cousus de fils blancs, les rebondissements sont invraisemblables, les « formidables évènements » décrits font gentiment sourire par leur côté très local/échelle réduite. Les femmes sont belles ou traitresses. Les étrangers sont les ennemis ou des fourbes. Seul le peau-rouge sauvage fidèle à ses croyances d’origine trouve une certaine forme de compassion chez Leblanc/Dubosc, à l’instar du gentil sauvage (car oui, il y a des amérindiens dans l’histoire… ne vous avais-je pas dit que c’était un peu tiré par les cheveux ?).

Et je suis bien sûr injuste en disant tout cela. Car je lis ce livre avec les yeux d’un lecteur du XXIème siècle. Les clés de lecture et la définition même du sensationnel ont évolué avec le temps et n’ont rien à voir avec celles du lecteur du début du siècle (passé). Cela ne nous empêche cependant pas de comparer avec des textes proches : quelques années plus tard, capitalisant sur une littérature de genre toujours naissante, mais certes plus abondante, Robert E. Howard signait des textes toujours commerciaux et bourrés d’à priori, mais nettement, nettement plus intéressants, profonds et complexes que celui-ci.

Je retiens surtout du Formidable évènement des scènes de violence parfois assez crues qui émaillent le récit lorsque Simon traverse la Manche émergée pour tenter de sauver sa promise des mains du vilain de service. Devenu rapidement un no man’s land en proie aux brigands et réprouvés de toutes sortes, ces nouveaux territoires sont l’occasion pour Leblanc de signer un western franco-anglais. Dans un décor pratiquement post-apocalyptique, où le fond des mers, émergé, laisse apparaître toutes les épaves des siècles passés comme autant de fortins à conquérir par des mécréants sans foi ni loi. Un Mad Max avant l’heure, question décors et ambiance.

Je ne peux donc décemment pas conseiller cet opus au lecteur qui chercherait un bouquin de SF pour s’évader quelques heures. La forme et le fond n’en font au plus qu’une gentille série B un peu cheap. Historiquement, l’œuvre a sans doute de l’importance et elle ravira donc l’historien amateur du genre que vous êtes peut-être. Mais même lui (vous ?) peut sans doute s’arrêter après l’essai de Serge Lehman qui reconnait bien volontiers « qu’il ne s’agit pas d’un chef d’œuvre« . De fait.

Treis, altitude zéro

De Norbert Merjagnan, 2011.

Quelques semaines après Les Tours de Samarante, premier opus de cette saga de SF française, me voilà à reprendre mon clavier pour vous parler à nouveau de l’écriture exigeante et l’histoire sinueuse proposée par Norbert Merjagnan. Si le premier opus débutait à la manière d’un roman cyberpunk pour enchaîner sur un crescendo de révélations, je m’attendais à entamer ce second tome dans le vif du sujet. Mais, non. Merjagnan prends à nouveau son temps (et celui du lecteur) pour entamer son bouquin : 100 pages d’intro qui n’ont que peu de liens (visibles, au premier abord) avec le premier tome sont nécessaires avant de retrouver Cinabre, Oshagan ou encore Triple A. Et toutes une tripotée de personnages secondaires nouveaux.

Et c’est un poil dommage, quand même. Je finissais la précédente critique en espérant que l’auteur profiterait de ce second opus pour clôturer quelques trames laissées ouvertes en fin de premier tome. Mais que nenni ! au lieu d’en fermer, Merjagnan en ouvre des autres. Un paquet d’autres, pour être précis. Triple A se retrouve donc embarqué à nouveau dans une histoire impossible où il est l’objet de puissances plus grandes que lui, même s’il se révèle toujours plus « exceptionnel » dans sa volonté de vivre. Cinabre a toujours autant de problèmes avec son identité et se transforme de plus en plus en l’Oracle de Matrix. Et Oshagan… et bien, il ne sert strictement à rien dans ce livre. Non, sérieusement : à rien (si ce n’est à créer un lien avec sa sœur, nouveau personnage clé de l’intrigue).

On découvre aussi un nouveau méchant, bien plus machiavélique encore que le précédent, mais toujours obsédé par le Seuil (cette date hypothétique dans le futur où l’humanité « améliorée », « 2.0 » sera créée). Entouré de sbires toujours aussi patibulaires. L’univers, quant à lui, se développe toujours par petites touches, à travers des allusions plus ou moins indirectes et des dialogues alambiqués où il faut être très attentif pour assimiler la prose toujours très exigeante de Merjagnan. Très, ou trop ? La question se pose d’ailleurs. Là où le premier tome versait souvent dans l’écrit éthico-philosophique, ce second tombe volontiers dans le verbiage technique. L’appendice, nécessaire glossaire de la novlangue inventée pour l’occasion, s’alourdit de nouveaux termes abscons pour désigner des réalités classiques à tout romans d’anticipation. Bref, Merjagnan tombe dans le piège de vouloir faire de la forme au détriment du fond.

L’histoire reste intéressante, hein : ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Mais on perd pas mal de temps dans des considérations techniques ou pseudo-philosophiques (encore) qui alourdissent le récit et rendent certaines scènes un peu ridicules. Le parallèle avec l’Architecte de Matrix prend tout son sens ici (et je sais pertinemment qu’il y a des gens pour crier au génie à l’Architecte. Je n’en fais pas partie, vous l’aurez compris).

Dernier clou dans le cercueil : alors que je croyais avoir affaire à un diptyque, il apparait que Merjagnan prévoyait une trilogie (dont le troisième tome n’est donc jamais sorti – ni écrit ?). Le bouquin se termine donc avec un nouveau crescendo qui ne résout rien et ouvre, une nouvelle fois, de nouvelles trames toujours plus ambitieuses que les précédentes. Je révise donc mon jugement sur l’ensemble : si l’on pouvait se réjouir de la fraîcheur et de l’ambition du premier roman, avec un auteur dont c’était la première œuvre et qui montrait là un talent certain avec sa plume et une capacité à intégrer de nombreuses références pour créer son propre terrain de jeu, ce second tome pêche par un trop plein d’ambition. A vouloir trop faire, on perd le sens. Dommage.

Les Tours de Samarante

De Norbert Merjagnan, 2008.

Pris un peu au hasard dans ma kilométrique PAL (car j’avais envie de SF, d’un coup), j’avoue être agréablement surpris par ce premier roman du discret Norbert Merjagnan. Ce premier tome d’un diptyque (le second se nomme Treis, Altitude Zéro) est un condensé d’hard-boiled SF très anglo-saxonne. Difficilement résumable, l’intrigue nous embarque dans le destin croisé de trois personnages principaux aussi différents qu’intéressants : Oshagan, un combattant ascétique qui revient dans sa ville d’origine, Samarante, pour y assouvir une vengeance comme le monstre qui a tué sa famille; Cinabre, une clone/humain améliorée, construite pour être extra-lucide/extra-sensorielle, qui s’embarque dans une course-poursuite mortelle dont elle ignore les raisons; et Triple A, un jeune des quartiers pauvres de Samarante qui veut montrer au monde qu’il existe.

Le tout dans une société futuriste où la vie s’est regroupée dans quelques mégapoles, véritables Cité-États futuristes régies par une société de castes très marquée où différentes corporations dirigent la vie des gens. Entre ces mégapoles, c’est le désert sauvage, peuplé de bêtes monstrueuses et d’irréductibles tribus de nomades fiers de leur indépendance et de leurs choix de vie.

Du très classique ? Sans doute, oui. Comme souvent, dans une première œuvre, on voit dans le bouquin de Merjagnan toutes les influences qu’il y a mis. Dans le désordre, je vois du Gunnm (les Tours du titre font méchamment pensé à Zalem, comme l’histoire de Triple A, au début, fait penser à celle de Yugo dans les premiers volumes de Gunnm. Le fait que [SPOILER] il perde son corps et soit réincarné temporairement dans une « borne de contrôle » comme celles de Gunnm aide aussi au parallèle ! [/SPOILER]), du Dune (les déserts à l’extérieur des villes, la tribu qui attend son messie), du K. Dick (quelques petits problèmes de personnalité et/de réalité à la clé), de cyber-punk (les corpo, tout ça) et même, plus étonnant, des Cités obscures (après tout, Samarante ressemble sémantiquement fort à Samaris et Urbicandre, deux des cités obscures imaginées par Schuiten et Peeters).

Mais bizarrement, là où ce trop-plein de références et d’hommages peut parfois être indigeste (Structura Maxima d’Olivier Paquet était très sympa, mais un poil trop copié/collé sur Dark City pour être vraiment intéressant), le syncrétisme des sources qu’opère Merjagnan rends l’ensemble franchement honorable. Cela tiendrait-il alors à sa plume particulière ? Car le garçon a certainement une certaine faconde pour rédiger de belles pages. Pourtant, cela ne doit pas être ça car le texte est malheureusement inégal : en effet, l’auteur s’amuse à multiplier les styles en fonction des points de vue développés (à la manière d’un Damasio sur la Horde de Contrevent) et le fait avec un certain brio. Pourtant, certaines options prises rendent parfois le texte assez confus et quelques fois même un peu brouillon. L’idée de construire un univers propre est évidemment un plus, mais Merjagnan a le défaut classique d’un auteur neuf : il veut en mettre trop. Du coup, même si son monde a l’air intéressant, il donne trop de nouveaux concepts, trop de nouveaux mots couvrants pourtant des réalités classiques de SF en un nombre réduit de pages. Du coup, le lexique de fin est le bienvenu. Et c’est généralement mauvais signe : s’il faut aller piocher dans le lexique car on a oublié la définition d’un terme inventé entre deux occurrences, c’est que le concept n’est pas super bien présenté.

Mais passé ces scories de premier roman, on découvre certainement un certain souffle dans Les Tours de Samarante. Il parvient, surtout pour ces trois personnages principaux, à éveiller l’intérêt du lecteur. Du coup, malgré quelques difficultés de compréhension/de construction, on ne peut s’empêcher de tourner les pages pour découvrir le fin mot de l’histoire, le pourquoi du comment de tout ceci. Merjagnan maîtrise donc déjà bien la construction d’un schéma narratif ; il lui faut juste travailler davantage la forme, quitte à ajouter une centaine de pages à son roman pour y installer plus durablement ses concepts, ses rebondissements et son world-building.

Le pari est finalement tenu : j’ai bien envie de me lancer dans le second tome du diptyque après le dénouement partiel du premier tome. Et hâte de voir si l’auteur aura l’intelligence de reprendre certains fils abordés dans ce premier opus et, bizarrement, abandonnés en cours de route. J’ai bon espoir.

Cristal qui songe

De Theodore Sturgeon, 1950.

Considéré comme un classique de la SF par nombre de critiques beaucoup plus sérieux que moi, Cristal qui songe est aussi l’un des deux romans les plus connus de son auteur, le prolifique et méconnu Theodore Sturgeon (avec Les plus qu’humains). Pas de chance pour lui, cet auteur de l’âge d’or de la SF américaine rédigea la majorité de ses œuvres marquantes après la période de référence des pulps, mais avant la création des prix littéraires de la SF qui jetèrent la lumière sur la littérature de genre. S’il est méconnu du grand public, il n’en demeure pas moins aimé des critiques, des spécialistes du genre et de ses confrères auteurs de SF.

Ainsi, après quelques pages, l’ambiance et le récit me firent penser assez vite à La Foire des ténèbres (Something wicked this way come, en version originale, autre classique de la SF auquel les adaptations grand écran d’Harry Potter rendirent hommage le temps d’une chanson). Et je pensais, naïf que je suis, que Sturgeon avait été influencé par le classique de Ray Bradbury pour écrire son Cristal qui songe. Jusqu’à ce que je me rende compte que ce dernier fut publié en 1950 alors que La Foire des ténèbres date de 1964 ! Si influence il y a, elle est donc dans le sens inverse.

Et influence il y a certainement : le ton du récit, le cadre d’un cirque itinérant présentant des phénomènes de foire (le fameux « freak show« ), un monsieur Loyal aussi inquiétant que dangereux et le fantastique qui rôde à deux pas. Les parallèles s’arrêtent cependant là. Là où La Foire des ténèbres est un récit d’horreur centré sur l’enfance (à l’instar du Ça de Stephen King), Cristal qui songe a une ambition plus large.

On y suit la vie, bien sombre, de Horty, un jeune orphelin adopté par un horrible personnage, le juge Huett, qui espérait se faire bien voir de ses concitoyens ce faisant. Lorsqu’il se fait renvoyer de l’école pour avoir mangé quelques fourmis, c’est la goutte qui fait déborder le vase : son père adoptif le maltraite et le force à s’enfuir au milieu de la nuit. Récupéré par hasard par des forains de passage, le jeune Horty va s’intégrer dans une foire itinérante, comme cousine (travestie, donc) d’une naine, star d’un tour de chant. Zena, la naine en question prendra Horty sous son aile, notamment pour le protéger du Cannibale, le maître de la troupe, personnage obscur sujet à des changements d’humeur aux conséquences désastreuses pour ses ouailles.

Et la SF, dans tout ça, me direz-vous ? Et bien Horty, depuis l’orphelinat, ne se déplace pas sans un jack-in-the-box. Celui-ci à deux cristaux à la place des yeux. Et lorsque l’on s’en prend à ce diable en boîte, c’est directement à Horty que l’on fait mal, ce que son père adoptif a bien compris. Et ces cristaux semblent responsables des particularités physiques et psychiques d’Horty : il a une mémoire absolue, se rappelant définitivement tout ce qu’il a lu, vu ou entendu, il sait « modifier » son corps, l’empêchant de grandir ou régénérant des parties abîmées ou amputées… Bref, un petit garçon pas comme les autres.

De peur de vous spoiler, je ne vais pas dévoiler l’intrigue plus avant. Court roman, Cristal qui songe reflète parfaitement la SF intelligente des années 50, qui a dépassé le pulp dans ses ambitions et son message. Plus sombre qu’Asimov, moins fasciné par la technologie que Clarke, Sturgeon développe ici un thème qui lui est cher : « l’anormal » (dans le sens « en dehors de la norme« ) a-t-il une place dans la société ? Peut-il lui aussi connaître l’amour ? Et Sturgeon de développer cette thématique dans un texte fluide, qui enchaîne avec brio les moments contemplatifs et des scènes d’actions où le suspense et la surprise sont réels. L’étrangeté du fonctionnement des cristaux et leur intégration progressive dans le récit donne finalement une valeur artistique à l’ensemble de l’histoire : la vie même devient une œuvre d’art, même si les sujets ne répondent pas aux canons habituels de beauté. Le texte, révisé en français pour la première fois depuis sa parution originale par nul autre que Pierre-Paul Durastanti, a magnifiquement résisté au temps pour mériter, c’est limpide, son statut de classique du genre. A découvrir sans modération.