Cette hideuse puissance

De C.S. Lewis, 1945.

Étant jusqu’au-boutiste par nature, j’ai finalement conclu la trilogie cosmique de C.S. Lewis avec ce troisième tome, réputé le moins bon (et le plus long). Vous vous souviendrez peut-être que j’étais resté relativement perplexe sur les deux premiers tomes, Au-delà de la planète silencieuse et Perelandra : ces allégories chrétiennes rédigées à la truelle, dont le message est assené avec la subtilité d’un sumotori dans un concours de danse classique, étaient une curiosité historique dans la longue histoire de la littérature de genre. D’aucun les considère comme des canons du genre de la S-F, au même titre que les romans d’H.G. Wells. D’aucun mais pas moi, ostensiblement.

Pourtant ce troisième tome est fort différent des deux précédents opus. Et la comparaison avec Wells est, du moins dans la première moitié du bouquin, nettement plus adéquate. Pas de réécriture d’un épisode de la Bible, ici. Pas de divinité tutélaire (et forcément chrétienne, pour Lewis, rappelons-le un converti tardif dans un pays qui ne tient pas la chrétienté en odeur de sainteté, sans mauvais jeux de mots… 🙂 ) dans les 250-300 premières pages de Cette hideuse puissance. Ici, pas de trace de Ransom, le professeur universitaire qui était le protagoniste principal des deux premiers tomes. Non, on suit ici les mésaventures de Mark Studdock, un jeune sociologue un peu niais qui veut absolument monter dans la hiérarchie de son petit collège (universitaire, à l’anglaise) de province, quitte à se fourvoyer dans des complots de bas-étages avec la frange iconoclaste, moderniste, de ses collègues.

Et on y suit en parallèle la trajectoire divergente de sa femme, Jane, une femme aux idées féministes que son mari délaisse en raison de ses ambitions professionnelles. Se construit alors un roman très anglais, en cela proche des ambiances du début de La Guerre des Mondes de Wells, avec une ambiance feutrée d’universitaires qui conspirent dans des salons enfumés, un verre de brandy à la main. Petit à petit, le brave Mark se retrouve presque malgré lui embarqué dans une histoire qui met en péril de le devenir même de son université : par des machinations machiavéliques, la frange progressiste est parvenue à vendre les terrains de la vénérable institution à un société moderne (moderniste, à nouveau ?), l’I.N.C.E. (Institut National de Coordination Expérimentale). C’est d’autant plus mystérieux lorsqu’on apprend que les terrains cédés abritaient une forêt enclavée depuis des temps immémoriaux, réputée pour être la dernière demeure du légendaire Merlin.

De son côté, Jane, la jeune mariée délaissée, commence à faire des rêves prophétiques effrayants. Elle y voit l’exécution d’un condamné à mort qui n’a lieu que le lendemain. Elle y voit aussi la mort d’un collègue de Mark, tué alors qu’il tente de quitter l’I.N.C.E. dans lequel son mari vient d’être intégré. Heureusement, un autre collègue de Mark, qui n’est nullement dans la même mouvance, la guide vers une communauté un peu spéciale, installée dans une grande demeure dans la commune proche de Saint-Anne. On y retrouve Ransom, celui des deux précédents bouquins, reconvertit ici en gourou démiurge entouré d’une clique de fidèles, humains et animaux (à la manière de Noé).

Et c’est là que le roman commence à déraper. Si les 250-300 premières pages (le roman en compte un peu plus de 500), bien que lentes, sont amusantes, ça commence à déconner quand Lewis se lance dans la morale. Dommage : l’auteur anglais avait mis en place une galerie de personnages intéressants (le vice-président de l’I.N.C.E. en tête, avec sa formidable façon de ne jamais être tranché ou affirmatif dans ses paroles), des pistes intrigantes et une mécanique de récit efficace. On sentait venir la prise de conscience du naïf Mark. Et on espérait un développement intéressant pour son épouse délaissée, par une utilisation cruciale de ses dons de voyance.

Mais tout tombe à l’eau. Au lieu de prise de conscience, c’est bien sûr l’épiphanie qui sauve Mark. Il trouve Dieu (dont le Nom est assez variable ici, comme dans les volumes précédents) et sait donc instinctivement quels sont les choix à faire pour lutter contre « cette hideuse puissance » (les forces du mal, la tentation, Satan, quoi). Et Jane, c’est encore pire : son don ne sert à rien et le message de Ransom, en gros, est de dire que ses ambitions féministes sont contre-productives et qu’elle se révèlera uniquement à travers son rôle de femme mariée, accueillante et soumise à son mari (ou presque). Aouch. Même replacé dans son contexte de 1945, ça fait mal par où ça passe, tellement c’est passéiste et conservateur.

Alors bien sûr C.S. Lewis n’était pas un grand libertaire, tout comme son ami Tolkien. Mais y’a une marge, quand même. Le Seigneur des Anneaux n’est certes pas moderne et son message est certes très classique, il est tout de même autrement plus riche que celui de cette trilogie cosmique. Les quelques emprunts de Lewis à son ami et collègue (l’île de Numinor -sic- y est citée à plusieurs reprises) n’y changent rien : il n’y a pas de souffle épique, pas de message qui transcende le récit dans la trilogie de Lewis. Elle finit comme les deux premiers tomes : la religion chrétienne est la seule voie, même lorsqu’elle se cache derrière un panthéisme qui ratisse tant du côté des Dieux extraterrestres que de la matière de Bretagne.

Lewis, je le répète convertit tardif, a sans doute développé encore davantage ce prosélytisme agressif en réaction aux horreurs du monde qui l’entourait. Il voyait peut-être la religion chrétienne comme la seule réponse au cancer de la civilisation qu’était (et est toujours) le fascisme. Peut-être. Mais cela survit mal au temps qui passe. La fin apocalyptique (pour les méchants uniquement, of course), d’une violence inspirée par l’Ancien Testament plus que par le Nouveau, est probablement la conclusion fantasmée par Lewis à la seconde guerre mondiale. Mais l’on sait depuis que la vraie happy ending n’arrive jamais. Le monde est gris et non dichotomique comme la lutte du bien contre le mal que Lewis présente ici comme une vérité absolue.

Cette hideuse puissance conclut donc cette trilogie par un roman beaucoup plus long, qui débute de manière beaucoup plus classique mais finit à nouveau dans une forme de salmigondis de morale chrétienne assez verbeuse et souvent déplacée. La traduction révisée de Maurice Le Péchoux pour l’édition Gallimard est sans doute plus proche du texte original que les éditions précédentes, mais il me semble qu’elle ne fait rien pour alléger le style parfois très ampoulé de Lewis lorsqu’il se lance dans la leçon de morale assenée avec des gants de boxe. Amateurs de bonne SF, même vieillotte, passez votre chemin et réservez ces heures de lecture à du Asimov : c’est beaucoup plus amusant et cela a nettement plus marqué l’histoire du genre, de fait.

P.S. : mais vous pouvez malgré tout louer mon courage : je n’ai pas laissé tomber à la moitié du livre pour me consacrer à autre chose. Lorsque je fais de mauvais choix, je les assume jusqu’au bout ! 😉

Coulez mes larmes, dit le policier

De Philip K. Dick, 1970.

Traditionnellement, je touche quelques mots de l’auteur quand j’écris une opinion pour la première fois sur un de ses bouquins dans ces colonnes. Considérant le cas d’espèce, je ne vous ferais pas l’insulte de le présenter ou de tenter de résumer sa vie. K. Dick est devenu, au fil des décennies, un véritable classique de la littérature américaine, indépendamment du fait qu’il s’agisse d’une littérature de genre. Ses textes, parfois confus, étranges et décousus (le fait d’écrire sous influences diverses et variées n’aide pas, bien sûr) ont été magnifié dans des adaptations live qui s’éloignèrent parfois beaucoup du matériau d’origine tout en conservant la trace de ce qui fait son essence profonde : la paranoïa d’un monde où les frontières entre la réalité et le virtuel/le rêve sont floues, où les identités sont pour le moins confuses et où le futur n’est pas forcément accueillant. Citons entre autres Blade Runner, Minority Report ou encore Total Recall pour s’en convaincre.

Coulez mes larmes, dit le policier ne déroge pas à la règle : on y suit un épisode complexe de la vie de Jason Taverner, un présentateur télé vedette dans un futur dystopique dictatorial, qui se réveille un beau matin dans ce qui semble être une réalité parallèle où personne ne le (re-)connait. Il essaierait alors de comprendre ce qui lui arrive et, plus prosaïquement, de survivre dans cet état policier répressif où le simple fait de ne pas avoir ses papiers sur soi équivaut à un aller simple dans un camps de travail jusqu’à la fin de votre vie.

La première moitié du roman suit Jason Taverner dans ses problèmes d’identité ; le seconde s’intéresse plus particulièrement à un général de police, Félix Buckman, personnage hautement contradictoire. Flic aux mœurs sexuelles étranges, philosophe et sentimental (ce sont bien ses larmes qui coulent), il est également le bras répressif d’un régime totalitaire qui ne fait pas dans le détail. La brève rencontre entre les deux personnages est la clé de voute du récit, même si ce n’est pas le véritable cœur de l’histoire. Et comme toujours avec Dick (sauf dans certains de ses textes plus courts), je serais bien incapable de vous l’isoler, ce véritable cœur. Sans doute est-ce l’une des dernières scènes, où Brickman s’épanche dans les bras d’un inconnu, qui est le véritable point de rupture du récit, où la réalité se trouve une nouvelle fois mise en cause. [SPOILER] C’est en effet la thèse d’Etienne Barillier, qui signe une intéressante postface au livre : selon lui, lorsque Brickman tombe dans les bras d’un noir père de famille multiple (alors qu’il est clairement mentionné dans le roman que les blacks sont en voie de disparition suite à une épuration ethnique menée par le régime en place et qu’ils ne sont en aucun cas autorisé à faire plus d’un enfant), le policier franchis à son tour un mur de réalité pour quitter le monde qu’il connait et entrer dans le notre. [/SPOILER]

Considéré comme un roman mineur, j’y ai trouvé les mêmes fulgurances et les mêmes scories que j’ai pu lire dans d’autres œuvres de Dick. Écrivain d’ambiance, oppressant, paranoïaque, il plombe également son texte par des changements de personnages secondaires très abruptes, par des pistes abandonnées en cours et par une impression générale de trip sous acide. Peuplé de personnages ni noir ni blanc (mais très gris, tant dans leur morale que dans leurs ambitions), Coulez mes larmes piège cependant son lecteur de manière très efficace. Même déconstruit et parfois décousus, le texte emmène son lecteur dans un monde très proche du notre (pas de SF flamboyante ici, sauf à considérer les moyens de transport aériens très rapides) à la rencontre d’une galerie de personnage tordus en quête d’identité et de sens. L’ensemble marche, donc, même si j’ai toujours cette impression sourde de déception lorsque je referme un Dick. Sans doute suis-je passé à côté d’une bonne dizaine de niveaux de lecture différents du texte, d’où ma frustration. Un bon roman pour réfléchir sur l’inanité de la vie et l’inconstance des relations humaines. Du pur Dick, donc.

Demain, une oasis

D’Ayerdhal, 1992.

Ayerdhal, de son vrai nom Marc Soulier, fut un nom connu de la SF francophone dans les années 90. Décédé trop jeune en 2015, il avait un peu disparu des écrans avant que la maison d’édition Au diable vauvert ne se lance dans une réédition de ses œuvres dans la seconde moitié des années 2000. Réédition méritée, si l’on considère que ses textes n’ont rien perdu de leur mordant et de leur message.

C’est particulièrement le cas avec Demain, une oasis, qui fut en son temps le premier texte primé de son auteur (grand prix de l’imaginaire en 1993, l’année suivant l’édition originale) et son premier succès de librairie. En résumé, dans un futur proche, un médecin-chercheur bureaucrate se fait enlevé par une bande anonyme en sortant de son bureau genevois (il travaille pour la version future de l’OMS sur des statistiques médicales liées aux colonies spatiales). Le chercheur en question croit dans un premier temps à un enlèvement lié à une demande de rançon. Il va cependant assez vite se rendre compte que ce n’est pas le cas. Le groupe qui l’a enlevé est constitué de paramilitaires et d’autres médecins d’origine diverses, vivant au sein des plaines africaines désolées et tentant d’aider les populations locales du mieux qu’ils peuvent. En effet, afin de payer les voyages et l’installation des riches occidentaux dans l’espace, le peu de ressources dont disposait encore le Nord est siphonné au mépris de la vie des populations locales. Jusqu’à ce que celles-ci relèvent la tête de manière insoupçonnée…

Court roman coup de poing, Demain, une oasis nous expose aux affres d’un monde à deux vitesses, une politique néo-coloniale sourde qui continue à laisser crever de faim la moitié de la population mondiale pour le confort de l’autre moitié. Le Nord est toujours gagnant et le Sud toujours davantage perdant. Et Ayerdhal ne fait pas de concession : la violence crue des protagonistes, la misère exposée (qui n’est pas plus belle au soleil, contrairement à ce que dit la chanson) et les méthodes pour le moins questionnables utilisées par les « nouveaux humanitaires » au centre du récit font du roman un véritable pamphlet contre l’iniquité du colonialisme rampant qui persiste malgré les discours politique rassurants.

L’argument de la SF n’est d’ailleurs utilisé de manière intelligente qu’en fin de bouquin, pour ouvrir une porte vers l’espoir (ce qui est aussi inattendu que réjouissant, pour finir). En effet : la situation décrite pourrait s’appliquer moyennant quelques modestes adaptations à toutes les zones de conflit au Sud de l’équateur (et en Afrique en particulier, bien sûr). Le style d’Ayerdhal, sec, nerveux, sans concession, se marrie parfaitement avec le propos. Il parvient, par une description presque en négatif de ses personnage, à nous faire ressentir de l’empathie pour ces rebelles armés aux méthodes de barbouze. L’idée que la fin justifie les moyens, martelée par la cheffe rebelle, bien que contrecarrée au final par le protagoniste principal (qui perd bien vite son patronyme dans les camps de réfugiés surpeuplés du Sud-Sahara), semble produire ses effets. Au lecteur de juger si, en effet, l’échec des ONG charitable n’est pas de la responsabilité même de leurs donateurs, qui n’ont égoïstement aucun intérêt à ce que le Sud relève la tête, comme on nous l’explique ici de manière très directe.

Demain, une oasis est un beau texte d’espoir. Une leçon d’humilité qui nous force (lecteur, je t’englobe dans la classe moyenne européenne lambda, mes excuses si cela ne te représente pas !) à remettre en cause nos croyances et engagements petits-bourgeois. Ayerdhal avait la réputation d’être « l’homme énervé » de la SF française. Je confirme : son roman nous donne la leçon, sans pour autant en avoir l’air. Un bon petit bout de SF engagée et intelligente : à lire et à réfléchir.

Sécheresse

De J.G. Ballard, 1964.

Quelques mois après la quatrième et dernière vision d’apocalypse rédigée par l’anglais J.G. Ballard, je reviens avec la troisième vision : Sécheresse. A l’instar de La Forêt de cristal, on ne rigole pas beaucoup dans ce court roman d’anticipation. En quelques mots, on y suit les pérégrinations du Dr Ransom (un autre docteur, en écho au personnage principal de La Forêt […]) dans un monde où l’eau disparait petit à petit.

Le roman est divisé en trois grands épisodes. Le premier voit le Dr. Ransom, qui décida de vivre sur une péniche après que sa femme l’ait quitté, s’accommoder tant bien que mal des premiers effets de la sècheresse. Il ne pleut plus, les réserves d’eau diminuent et les habitants de Mount Royal (contrairement à La Forêt […], la ville imaginaire est cette fois située – on l’imagine ? – aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni et non plus en Afrique) commencent à mettre en place des stratégies diverses pour faire face à l’apocalypse qui s’annonce. Comme dans le premier acte d’un drame, on assiste à la mise en place, assez lente, des différents protagonistes. Il y a là le placide Dr. Ransom, héros malgré lui, qui subit plus qu’il ne décide. Il y a son ex-femme et une vétérinaire dont il se sent proche. Il y a un notable riche de la ville, proche de la folie, entouré par sa famille dysfonctionnelle. Il y a aussi un jeune qui vit en dehors de la société classique et qui apprécie Ransom depuis que ce dernier l’a aidé à soigner des oiseaux sauvages dans les marais tout proches. Et d’autres, qui naviguent en périphérie du récit.

Inexorablement, alors que les habitants plongent de plus en plus dans la folie (désespoir, folie, retour à la religion, etc.), l’eau disparait. Ce qui amène les protagonistes à migrer vers la côte, comme tous les habitants de ce pays non-nommé. Côte où l’anarchie règne encore davantage, sous un joug militaire exclusif.

Au prix d’une ellipse amusante, on passe sans transition au deuxième acte. Ransom (sur-)vit alors dans un cabanon, en marge des groupes semi-organisés, quelque part entre la plage et la ligne côtière. Les eaux s’étant progressivement retirées, une zone large de plusieurs (dizaines de ?) kilomètres s’étend entre la plage d’origine et ce qui reste des eaux marines. Ce territoire, salé, exposé et vent et au soleil, est également le seul où l’humanité peut trouver un peu d’eau et un peu de nourriture (quelques poissons, crustacés et algues subsistent, qu’il s’agit de piéger lorsque la marée, faible, remonte vers la côte). Si le premier acte était consacré à une lente dégradation de la vie, ce deuxième est placé sous le signe de la survie et des compromis liés.

Mais la crise arrive, entraînant la résolution finale du récit. Acculé, le Dr. Ransom, accompagné de quelques personnages secondaires, décide de revenir à Mount Royal où, dit-on, l’eau coulerait à nouveau. Après un voyage à travers les landes désertiques de l’arrière-pays, le récit approche de sa résolution. Là où la folie humaine ne pourra s’exprimer qu’au mieux, là où l’humain tombe dans ses pires excès.

A l’heure du réchauffement climatique et des bouleversements météorologiques, Sécheresse sonne comme un avertissement sinistre à son lecteur : méfiez-vous des conséquences de vos actes ou de votre indécision, ils pourraient vous couter ce que vous avez de plus cher. Roman crépusculaire, Sécheresse tient autant de la fable que de la pièce de théâtre. J.G. Ballard ne s’embarrasse pas d’un réalisme scientifique (les explications avancées, bancales, n’ont que peu d’intérêt : Ballard le comprendra avant de rédiger son dernier opus apocalyptique, La Forêt de cristal, où il fera intelligemment l’économie d’une justification scientifique aux phénomènes étranges observés). Sécheresse est aussi un texte fort, dur, âpre. Son seul défaut est peut-être de présenter un personnage principal trop lisse, observateur de sa vie plutôt qu’acteur. On aurait aimé que, comme quelques personnages secondaires, il se rebelle. Qu’il manifeste, à minima, quelques émotions. Et s’il est apathique et dépressif dès le départ du récit, les conditions ne vont évidemment rien arranger.

Si j’ai préféré La Forêt de cristal pour la beauté des visions, la poésie de l’horreur, qu’elle propose, Sécheresse n’en demeure pas moins une mise en garde puissante et désespérée. Les images que Ballard évoque dans certains chapitres (je pense par exemple aux lions qui colorent de récit dans divers passages) sont elles aussi d’une poésie effarante. On s’étonnera d’ailleurs que Ballard laisse finalement une porte à l’espoir dans Sécheresse là où il abandonnera également cette piste dans La Forêt […]. Un texte à (re-)découvrir, si vous êtes dans une phase noire et que l’humanité, en général, ne vous évoque que peu d’espoir.

Dangerous Women – Partie 2

Édité par George R.R. Martin & Gardner Dozois, 2013.

Quelques jours après le premier volet de cette anthologie consacrée au « dangerous women« , je reprends donc mon clavier pour vous livrer mes impressions sur ce deuxième tome, consacré exclusivement aux auteurs féminins. J’en profite déjà pour corriger un oubli que j’ai honteusement commis lors de la rédaction de l’article consacré au premier tome : j’ai passé sous silence la magnifique couverture de Simon Goinard. Le tome 2 profite aussi des talents de l’artiste français. Il est sans doute bon de rappeler qu’il n’y a pas qu’Aurélien Police qui sait dessiner de ce côté-ci de l’Atlantique !

Passé cette digression, parlons du bouquin. Plus épais que la partie 1, j’avoue d’emblée être nettement moins familier avec les noms des auteures retenues par Martin et Dozois. Je n’en connaissais même que trois, pour être honnête : Lindholm (évidemment), Kress (bien sûr) et Gabaldon (ma femme a un trouble obsessionnel compulsif avec Outlander…). Les autres m’étaient inconnues. Et, probablement, pour la majorité d’entre elles, je ne vais malheureusement pas retenir leur nom. Car, de fait, cette deuxième partie m’a nettement moins marqué que la première. J’irai même jusqu’à dire que la proportion des textes marquants et anecdotiques s’est carrément inversée. Passons-les en revue un à un.

La première nouvelle, Soit mon cœur est gelé, est signé de la plume de Megan Abbott. Spécialiste du roman noir (dont je ne suis pas particulièrement friand, ce qui explique sans doute que je ne la connaissais pas alors qu’elle semble abondamment traduite en français), elle livre ici une très froide et inquiétante nouvelle en attaque de volume. Un couple est confronté à la disparition de leur fille unique et est l’objet de l’opprobre populaire quand la mère commence à avoir un comportement de plus en plus étrange et irresponsable. Racontée du point de vue du père, cette nouvelle a une conclusion qui fait froid dans le dos et qui m’a rappelé l’excellent Gone Girl, sorti il y a quelques années. Bien que ce ne soit pas mon genre de prédilection, cette première nouvelle était plutôt très bonne et augurait le meilleur pour le volume dans son ensemble.

Mais dès le deuxième texte, le soufflé retombe légèrement. Cecelia Holland (pas traduite dans nos contrées) signe avec La chanson de Nora une nouvelle historique sur les enfants d’Aliénor d’Aquitaine. La nouvelle suit en particulier Nora, l’une des filles de la fameuse reine. Si le texte est sympathique, il est également rapidement oublié. L’écriture est bonne et le timing soutenu, mais l’histoire est, en définitive, assez fade et laisse un goût d’inabouti en bouche. Mélinda Snodgrass, également peu traduite et auteur de scénario pour Profiler ou Star Trek, nous emmène enfin dans la SF avec Les mains qui n’y sont pas. La nouvelle, ayant pour thème l’usurpation d’identité, est amusante bien qu’assez classique. Cependant, elle souffre de deux gros défauts à mes yeux : elle met longtemps à débuter en nous présentant en premier lieu une situation qui n’est pas celle au cœur de l’histoire (et des protagonistes inutiles, donc) et… elle laisse au rôle féminin un rôle très accessoire. Du coup, je vois mal l’intérêt de l’intégrer dans l’anthologie (bon, elle a également travaillé sur Wild Cards et est donc une proche de Martin, ceci expliquant sans doute cela).

La nouvelle suivante, Raisa Stepanova, de Carrie Vaughn, nous emmène sur le front russe de la seconde guerre mondiale. On y suit les péripéties d’une femme pilote de chasse qui rêve de devenir un as du manche à balais et de descendre un max de Boches. Jusque-là, pas de problème. Mais… non, en fait, c’est tout : je ne sais pas quoi ajouter. Sympathique, mais assez vite oublié. On arrive enfin à un gros morceau : Les voisines, signé Megan Lindholm (qui est le vrai nom de l’archi-connue Robin Hobb) est une nouvelle d’un autre calibre. On y suit la vie de Sarah Wilkins, une vieille femme qui s’obstine à vivre seule dans sa grande maison, contre l’avis de ses enfants qui aimerait la placer en maison de retraite. Alors qu’elle a l’impression de perdre petit à petit pied, elle assiste à l’avènement d’un monde parallèle autour de sa maison aux petites heures du matin, monde étrange de brumes et de ruines, si proche d’elle… Sans vouloir spoiler, c’est certainement l’un des textes les plus forts du volume. Du très bon.

Shanon Kay Penman nous livre ensuite un second récit « historique » avec Une reine en exil qui nous conte les mésaventures de la reine Constance (du Saint-Empire germanique, vers la fin du XIIème siècle). C’est fort bien documenté, mais je n’ai pas vraiment accroché. L’auteure, inédite sous nos latitudes, a voulu développer une saga historique portant sur plusieurs dizaines d’années en une courte nouvelle. Du coup, l’histoire souffre de quelques raccourcis frustrants. Dommage, car nous avions effectivement là une forte femme qui luttait avec toutes les armes dont elle disposait pour être maitresse de sa vie.

Suite la deuxième nouvelle importante dans le tome à mes yeux : Deuxième arabesque, très lentement, est une très belle fable post-apocalyptique sur la place de la beauté dans un monde dénué de sens et de but. Signée par l’excellente Nancy Kress, la nouvelle est menée tambour battant et nous arrache certainement une larme dans sa conclusion. Pur récit de SF, il faut un certain brio pour marier du survival avec la pureté d’un ballet. Diana Rowland, elle aussi plus habituée au roman noir qu’à la SF ou à la fantasy, nous livre ensuite un texte très froid avec La ville Lazare. Un flic ripoux tombe sous les charmes d’une prostituée dans une Nouvel-Orléans moite et glauque. C’est sombre, c’est bien amené, c’est du bon polar. La chute se devine un poil trop vite, mais sinon c’est certainement une bonne surprise.

On enchaîne ensuite avec la superstar Diana Gabaldon qui nous livre ici une nouvelle assez longue (la plus longue du recueil) intitulée Novices. Centrée sur la jeunesse de Jamie Fraser (le bellâtre en kilt d’Outlander), ici accompagné par son (futur) beau-frère Ian Murray, on assiste aux tendres années des deux compères lorsqu’ils étaient mercenaires sur le continent. Bien que la nouvelle se laisse lire, je suis étonné que Gabaldon (elle aussi, grande amie de Martin) ai choisi de livrer une nouvelle centrée sur Jamie et non sur Claire (l’héroïne d’Outlander, pour les inattentifs, au fond à gauche). Et je confirme également qu’elle a un méchant réflexe à toujours parler cul quand elle ne sait pas comment faire avancer son histoire (Harlequin tendance SAS…). Si l’histoire est bien menée, le récit est finalement assez anecdotique pour celles et ceux qui ne suivraient pas son œuvre phare…

L’enfer n’a pas pire furie, de Sherrilyn Kenyon, dont j’ignorais jusqu’alors l’existence, me confirme une et une seule chose : je ne suis vraiment pas fait pour la bit-lit. Cette historiette d’une bande de jeunes qui cherche un trésor dans un cimetière indien (oui, vraiment) m’a fait penser aux mauvais slashers des années 90. Vous savez, ceux qui ont pris Scream au sérieux ? La présentation de l’auteure nous dit qu’elle est une superstar de la romance paranormale. Sans doute oui. Et ça confirme que ce n’est pas fait pour moi : c’est mal écrit, c’est mou, c’est super-cliché. Non, merci.

L’avant-dernière nouvelle, Les aides-soignantes, de Pat Cadigan (que je ne connaissais pas, mais qui a gagné une ribambelle de prix de SF) est assez surprenante. On y découvre la vie de deux sœurs : une expert-comptable qui voit avec moults soupirs arriver chez elle sa petit sœur, éternelle chômeuse, alors que leur mère commence à perdre la tête à cause d’Alzheimer dans une maison de repos toute proche. Le texte est prenant mais j’avoue que la conclusion en demi-teinte m’a laissé un sentiment de « tout ça pour ça ?« . Une curiosité, donc.

Le dernier texte, Les mensonges que me racontaient ma mère, est plus dans mes cordes. L’auteure, Caroline Spector, la femme de Warren Spector (vous savez, le créateur de… Wing Commander et d’Ultima 7, entre autres ?), est peu prolixe. Elle a travaillé un peu avec TSR et un peu avec Martin sur sa saga d’anti-super héros Wild Cards (l’autre grand œuvre de Martin, à côté du Trône de Fer). Et c’est plus ma came : deux Wild Cards, une femme qui projette des boules de graisse explosives et une femme qui créée et contrôle des zombies, se retrouvent l’objet d’une machination qui cherche à la décrédibilisé dans les yeux du grand public. On ajoute à ça une société secrète, d’autres détenteurs de pouvoir amusants et une origin story pas super-drôle mais très efficace et on a un texte court, nerveux et jouissif. C’est une belle surprise pour moi et une belle porte d’entrée pour moi dans le monde de Wild Cards, dont les premiers volumes de la très longue intégrale attendent depuis plusieurs mois dans ma PAL. Ils remontent un peu, du coup ! 🙂

Pour finir, que pensez donc de ce deuxième tome et cette anthologie globalement ? Et bien, au risque de me répéter, il y a, comme dans toutes anthologie de nouvelle, du bon et du moins bon. Si les textes marquants sont plus rares dans cette deuxième partie, la lecture combinée des deux tomes (+ de 1000 pages en poche, quand on prend les deux, quand même) reste agréable. Quelques très bons textes valent la peine d’être lu indépendamment quoi qu’il advienne. Cependant, il faut bien se l’avouer, l’anthologie passe un peu à côté de son sujet. S’il y a bien une moitié de textes qui nous présentent en effet des femmes fortes, l’autre n’y accorde pas réellement une importance primordiale et, ce, que les auteurs soient masculins ou féminins. Autre bémol : vendu dans la collection SF de J’ai Lu, il faut quand même préciser que nombre de textes n’appartiennent ni à la SF ni à la Fantasy, mais sont du domaine du polar ou du roman historique. Ce n’est pas en soit rédhibitoire, mais c’est assez étrange, comme choix éditorial. Bonne lecture à vous malgré tout si je suis parvenu à titiller votre curiosité sur l’un ou l’autre texte de ce bon gros pavé (divisé en deux dans sa version poche FR).

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