Invincible – Saison 1

De Robert Kirkman, 2021.

A force de voir des memes nsfw sur Reddit cette dernière année, une séance de rattrapage motivée par la curiosité s’imposait. Et pour une fois, Reddit ne m’a pas déçu. Moi qui ne suis pas très comics, à l’exception de quelques titres généralement atypique, je me suis laissé piégé par la série de Robert Kirkman, qui est également l’auteur du comics duquel la série est adaptée, comics conclu il y a quelques années déjà et dispo en FR chez Delcourt (réédition en intégrale en cours, certainement sur ma liste d’achats dans les mois qui viennent !). Si la première demi-heure de l’anime laisse présager une série sympatoche de super-héros classiques, au centre de laquelle on retrouve Mark Grayson, un ado qui découvre ses pouvoirs en même temps les conséquences de ceux-ci, il est évident que c’est la fin du premier épisode qui fait le taf pour accrocher le téléspectateur. En résumé, c’est comme si le red wedding avait eu lieu dans le premier épisode de Game of Thrones.

Le père de Mark, Omni-man, est le super-héros le plus puissant sur Terre. Quel n’est donc pas notre surprise lorsque [SPOILER – en même temps… pas vraiment, puisque c’est pour ça que la série est mondialement connue !] ce dernier débite en petits morceaux sanglants le plus célèbre groupe de super-héros défendant la Terre sans avancer une quelconque raison et sans avoir le moindre remord… [/SPOILER]. Et c’est ce twist initial qui tient le spectateur en haleine dans pendant les 9 épisodes de 45 minutes qui suivent cet épisode d’ouverture magistral : cette menace latente, cette pression liée au fait que tout peut basculer sans raison dans le gore assumé le plus glauque sans s’embarrasser de justification.

Le brave Mark Grayson, qui officie bien vite sous le nom d’Invincible, sera donc amener à rencontrer ses semblables, des ados bourrés de pouvoir et … de problèmes d’ados. Et à affronter des méchants d’opérette, clichés de comics qui sont surtout là pour servir d’excuses au développement des quelques protagonistes principaux. Et la série est généreuse avec ces derniers : alors que la clé de l’histoire est et reste le conflit à venir entre Invincible et son père, Robert Kirkman prend pourtant le temps nécessaire à développer des personnages accessoires qui cherchent eux-aussi un sens à leurs actions et qui doivent apprendre à vivre avec les conséquences de leurs actes et de leurs choix.

Scénaristiquement malin, la série alterne à merveille entre le développement de personnage et le world-building anticipant sur la conclusion attendue dès ce traumatique premier épisode. Et Kirkman de ne pas épargner grand-chose à son héro : déconvenue amoureuse, naïveté dans les causes qu’il défend, amitié gâchée par des choix hasardeux, le tout dans un climat qui ne pardonne pas les faux pas. Pour faire un parallèle, c’est comme si la première saute d’humeur de Peter Parker était la cause directe du fait que Mary-Jane devait être ramassée à la petite cuillère après une chute de 80 étages de mains du Bouffon Vert… Pas de fin heureuse pour Mary-Jane, juste un beau puzzle sanglant pour les spécialistes du médico-légal.

Vous aurez saisi que la série n’est pas à mettre entre toutes les mains. Comme pour les Boys qui cartonnent en ce moment, on en moins dans du Marvel lambda que dans une version moderne des Watchmen. Loin de l’idéalisme d’un Superman ou de l’héroïsme masochiste d’un Batman, Invincible tient plus de l’ado paumé qui frime un temps et se prend les conséquences dans la gueule. Une version sous stéroïdes du « With great powers come great responsabilities » de Spiderman… Le seul aspect de la série qui me semble fort gentil et pudibond reste la manière dont le sexe est envisagé (à savoir : très peu). C’est pourtant un ressort qui aurait également pu être utilisé pour rendre l’ensemble encore plus réaliste et cru, mais il faut croire qu’Amazon et Kirkman ont malgré tout tablé sur un public plus large que le Rated-R que la série mérite par ailleurs (PS : je ne sais pas si le comic d’origine était plus franc du collier sur le sujet, donc c’est peut-être malgré tout une adaptation fidèle). Le fait que Kirkman ait même adapté quelques personnages pour répondre mieux aux enjeux de société actuels (la copie de Mark, lui-même eurasien, est désormais une black) ne gâche rien et s’inscrit parfaitement dans l’histoire, ajoutant sans doute une couche de lecture supplémentaire sans sembler forcé.

Question animation, Amazon ne s’est pas moqué de nous. La qualité reste constante tout au long des 10 épisodes : c’est fluide, percutant, coloré quand il faut, sombre quand cela est nécessaire. Je ne suis pas particulièrement fan du charachter design, mais je le suis rarement dans le monde du comics en général (je suis plus un enfant du manga et/ou de la bd francobelge que des comics us). Mais bon, je pinaille : ça marche très bien et, ce, sans tomber dans l’escalade musculeuse de certains dessinateurs des écuries Marvel et DC. Evidemment, les super-héros sortent d’un moule archi-connu, mais c’est également le principe d’une série qui se veut au moins partiellement méta, manipulant ses archétypes pour mieux surprendre le téléspectateur inattentif.

En résumé, Invincible est une très bonne surprise et l’un des rares animes que j’ai maté en quelques jours depuis de nombreuses années (sans doute une légère overdose il y a une quinzaine d’années a un peu tué l’attrait du média pour moi). C’est sans doute moins révolutionnaire que les mêmes laissent entendre (Watchmen reste quand même quelques crans au-dessus comme forme ultime d’anti-comics, n’en déplaise à certains), mais c’est tout aussi sûrement une série qui gagne à être connue et vue. Dans l’attente des saisons 2 et 3, financées par Amazon, mais qui semblent prendre un peu de temps à être développée si j’en crois cette grande boîte à rumeurs qu’est devenu Internet. Soyons patients.

La profondeur des tombes

De Thierry Di Rollo, 2003.

Cela faisait bien des années que je n’avais pas relu du Di Rollo. Pourtant, son style enjoué, sa plume picaresque et l’humour omniprésent font de ses œuvres de vraies parties de plaisir ! … Naaaaan, je déconne. Ça ne rigole pas des masses, dans les romans de Di Rollo. Que du contraire : le nihilisme, le désespoir et l’horreur à échelle humaine suintent de chacune de ses pages. Et La profondeur des tombes, comme son titre le laisse entendre, est du même tonneau que les autres bouquins que j’ai lu de lui.

Dans un futur postapocalyptique, causé non par la guerre mais par l’extinction des ressources énergétiques qui pousse collectivement l’humanité à retomber sur le charbon, quitte à détruire encore plus vite ce qui lui reste de futur, un homme seul erre au sens propre comme au sens figuré. Porion dans une mine dantesque où la vie humaine n’a que peu de prix, il est chargé de vérifier le travail des uns et des autres et d’amener un nouvel animal synthétique à un « fouineur » chargé de dénicher les nouveaux filons de centaines de mètres sous terre. Il remonte dans la nuit continue, sous un ciel continuellement sombre et dans le froid ambiant causé par la couche de pollution qui voile le soleil faiblard en journée, après avoir traversé des galeries pleines d’âmes en peine.

A la surface, la misère d’une vie solitaire et ses souvenirs l’attendent. Jusqu’au jour où il craque et détruit l’équilibre fragile de sa vie d’esclave lâche et complaisant pour poursuivre une idée, un rêve, dans l’U-Zone, cette grande région de non-droit qui entoure les quelques poches citadines anonyme où l’humanité survit petitement. Il sera accompagné par un ersatz de sa fille, sous la forme d’un répliquant détraqué en fin de vie mécanique et d’une hyène de garde, génétiquement créée et modifiée pour lui obéir en toutes circonstance. Que fera cet homme désespéré, brisé, lorsque son histoire personnelle le rattrapera ?

Et bien il faudra lire le bouquin pour le savoir. Court roman, dur, froid et désespéré, Di Rollo, comme Number Nine, Archeur ou encore La lumière des morts, signe un voyage presque personnel, une étude psychanalytique d’un homme brisé qui a perdu sa raison d’être et de vivre et qui s’enfonce toujours plus loin dans ses illusions. Di Rollo ne se dit pas influencé par K. Dick pour rien : il parvient à dresser en quelques paragraphes disséminés ci et là le portait d’un monde futuriste affreux dont les règles, parfois plus symboliques que pratiques, entraîne invariablement le protagoniste dans une descente aux enfers où souvenirs et présent, où réalité et fictions se mêlent dans un flou violent et presque absurde. Désespérément beau, Di Rollo a également le sens de la fulgurance et la capacité à toucher son lecteur avec quelques tableaux impressionnistes où les trajectoires de vie se croisent et s’éteignent.

A réserver à ceux ne s’enfoncent pas eux-mêmes dans des spirales négatives lorsqu’ils lisent celle d’un autre. Et à classer dans ce genre finalement très française du postapocalyptique personnel, psychologique et pratiquement absurde (le Mondocane de Barbéri m’est revenu en tête à plusieurs moments). Un bon roman, pour autant qu’on est sensible à ce que Di Rollo tente de démontrer. Et pour autant qu’il tente effectivement de démontrer quelque chose et pas simplement de plonger son lecteur dans une expérience de l’absolu, sans concession à la bienveillance ou même au récit en tant que tel.

Cyberpunk’s Not Dead

Sous-titré : Laboratoire d’un futur entre technocapitalisme et posthumanité

De Yannick Rumpala, 2021.

Dernier volume en date de la collection Parallaxe du Belial’, nous avons à nouveau entre les mains une étude magistrale consacrée à la littérature de genre. Ici, Yannick Rumpala, prof de sciences po à Nice, s’attaque à un sous-genre qui n’aura que partiellement survécu au tournant du millénaire : le cyberpunk. Malgré le fait que le terme était fort à la mode début d’année avec la sortie du jeu tellement attendu sur PC/PS4/PS5 (et tellement critiqué depuis), force est de constater en effet que le genre littéraire lié n’est plus tout à fait à la mode. Même les adaptations sur grands et petits écrans se font relativement rares (exception notable : Altered Carbon, qui remplis à peu près toutes les cases relevées par Rumpala dans son essai) ces dernières années (dans son acception stricte du genre, précision importante). Et c’est la première question du bouquin : est-ce un sous-genre mort ? Est-ce qu’il est obsolète ? Nous raconte-t-il quelque chose sur l’époque que nous vivons aujourd’hui ?

Rumpala essaie de répondre à ces questions dans une approche qui divise le sujet en plusieurs chapitres. L’auteur se penche donc successivement sur la dimension technique, sur le lien entre les grandes corporations des romans concernés et l’avenir du capitalisme, sur la dimension urbaine et sociale du futur décrit, sur l’invasion du corps futur par la technologie, sur la dimension subversive de cette littérature et de ces héros (après tout, on parle bien de punk dans cyberpunk !) et sur la notion du cyberespace comparé à que l’Internet est aujourd’hui en comparaison de ce que l’on imaginait à l’aube des années 80, période dorée du sous-genre qui vécut jusqu’à la fin des années 90. Et Rumpala de conclure son livre avec texte syncrétique qui, à partir des conclusions de ces différents chapitres, envisage cette littérature comme une littérature de contre-utopie (ou, plus exactement, se pose la question de savoir s’il s’agit réellement de contre-utopies).

Le bouquin ratisse donc assez large dans le champ des sciences humaines, comme les autres bouquins de la collection. Et la démonstration est fort intéressante même si, il faut l’avouer, elle souffre sans doute un peu d’un jargon parfois hermétique. Je n’en veux pas particulièrement à Rumpala, qui rédige ici un texte qui pourrait être publié tel quel dans une publication scientifique sur la littérature ou la philologie, par exemple. Pourtant, Parallaxe et le Bélial’ ne sont les PUF. J’ai déjà ici parlé plusieurs fois de textes d’Anne Besson, notamment publiée aux PUF et je n’ai pas de soucis à aller dans cette direction-là pour une lecture d’un type différent. Mais je pensais que Parallaxe avait avant tout une vocation vulgarisatrice. Roland Lehoucq, le directeur de la collection, avait réussi à maintenir cette ligne dans ses propres publications, à l’instar de La science fait son cinéma, dont nous avons parlé ici il y a peu. Le texte y était fluide et plaisant, n’hésitant pas à manier l’humour tout en conservant une démarche scientifique argumentée avec nombre de références très pertinentes. Dans ce Cyberpunk’s Not Dead, c’est moins le cas : on est davantage dans un texte savant.

Comme je le disais plus haut, la démonstration est intéressante et la multiplicité des focales envisagée rend la lecture réellement bien argumentée. J’ai cependant quelques réserves quant au corpus envisagé. Rumpala se concentre presque exclusivement sur l’œuvre de William Gibson, évidemment, et sur quelques ouvrages de Walter Jon Williams, Bruce Sterling et Pat Cadigan. Et c’est à peu près tout. On a là évidemment l’essence du sous-genre, mais on ne prend absolument pas en compte l’évolution des thématiques qui y furent abordées dans des œuvres plus tardives. Bien sûr, les unifs américaines (essentiellement) et européennes (plus sporadiquement) se sont surtout concentrées sur Gibson, comme un étudiant en littérature se concentrera surtout sur Alain Robbe-Grillet quand il se penchera sur le Nouveau Roman, et la littérature scientifique sur laquelle Rumpala peut se baser navigue donc dans ce périmètre réduit. C’est, cependant, selon moi, une vision réductrice d’un « mouvement » ou d’un sous-genre de contre-culture.

Il me semble par exemple qu’on se prive d’un matériau fort intéressant en n’envisageant pas les sources (Philip K. Dick est à peine mentionné alors que l’adaptation de Blade Runner est un influence majeure -et pas seulement visuelle- de Gibson, sans parler de ce que Spielberg a fait de son Minority Report qui coche également toutes les cases du sous-genre) ni les évolutions. Alors qu’il prend dans son corpus quelques romans de la seconde partie des années 90, il ne passe que très rapidement sur le manga et les adaptations animées successives de Ghost in the Shell. Et il ne s’intéresse aucunement aux dizaines d’autres titres dans la BD japonaise, américaine ou européenne sur la thématique. Rumpala semble en effet enterrer définitivement le genre à la sortie de Matrix en 99. Or, Altered Carbon, que j’ai cité plus tôt, est sortir en roman en 2002 et a été adapté par Netflix en 2018, pour la première saison. Autre exemple : les BD de Mathieu Bablet (pas tellement Shangri-la, mais bien Carbone & Silicium)…

Bien sûr, les tropes du genre ont évolué. Et les dimensions mésestimées dans les romans fondateurs (la dimension de genre, la question du changement climatique et de la limitation des sources d’énergie, par exemple) font bien partie du texte/de l’image, désormais. Et je ne parle même pas des autres médias : le jeu vidéo regorge de titres qui exploitent une imagerie et des thématiques cyberpunk (à l’instar, à nouveau, de Cyberpunk 2077 que j’ai déjà cité). Ou des jeux tout courts, d’ailleurs, comme le légendaire CCG Netrunner de Richard Garfield (le même qui a invité Magic The Gathering) édité pour la première fois en 1996 et qui est pile poil dans la thématique. Même des auteurs français comme Laurent Kloetzer s’y sont frottés bien après la mort annoncée du genre, avec par exemple CLEER, dont j’avais parlé il y a longtemps dans ces colonnes (sans pour autant l’apprécier outre mesure).

Bref, ce Cyberpunk’s Not Dead est un essai érudit et intéressant intellectuellement parlant, mais qui a des limites évidentes. Le corpus étudié est à mon sens trop réduit pour gloser sur la mort éventuelle d’un genre ou sur la pertinence de son propos à l’égard de la réalité de la société (parfois dystopique, il est vrai) dans laquelle nous vivons actuellement. Le style, parfois volontairement alambiqué, ferme également quelques portes chez le lecteur curieux. Et c’est bien sûr un dommage. Reste un ouvrage intelligent qui pose de bonnes questions et qui apportent des réponses qui font avancer le débat. Mais, avec beaucoup de limites et de frustrations, je dois l’avouer.

La science fait son cinéma

De Roland Lehoucq & Jean-Sébastien Steyer, 2018.

Le premier volume de la collection Parallaxe m’avait, pour une raison x ou y, échappé il y a quelques années lors de sa parution originale. Pourtant, le programme est alléchant : des scientifiques qui s’attaquent à la représentation de la science-fiction au cinéma. Considérant que je regarde majoritairement des films de SF ou des films fantastique et que le principe même du « mythbuster« , popularisé par le programme télé de Discovery Channel du même nom, me séduit, le livre était fait pour moi. C’est d’autant plus agréable de constater que Lehoucq et Steyer, malgré leurs cursus universitaires impressionnants, ne se prennent pas au sérieux. Ils manient en effet avec brio l’humour pour porter leur propos.

En résumé, la mécanique du bouquin est assez simple à saisir : les auteurs analysent scientifiquement la véracité/crédibilité de ce que l’on nous montre à l’écran dans quelques grands films de science-fiction des 30 dernières années. Et, évidemment, ça coince à tous les étages. Je ne vais pas faire l’exercice de citer l’ensemble des films qui passent au gril, mais pour donner une idée du contenu, je ne peux m’empêcher de donner deux exemples qui m’ont frappé particulièrement (attention, ça va forcément spoiler !). Le premier concerne le Gravity de Cuaron. Le film, qui se veut réaliste, mésestime un élément important auquel je n’avais jamais réfléchi : il est impossible que les débris du satellite qui viennent frapper la station au début du film reviennent la frapper une seconde fois, en fait. Simplement parce que l’orbite des débris n’est pas stable et que ceux-ci s’éloigneront invariablement de l’orbite de la station, de l’ordre de quelques degrés (ce qui donne tout de suite quelques kilomètres de différences, hein) soit vers la Terre, soit vers l’espace. Du coup, le compte à rebours auquel Clooney et Bullock font face n’est simplement pas réaliste.

Deuxième exemple, toujours dans un film qui se veut réaliste (jusqu’à un certain point) : le trou noir de l’Interstellar de Nolan. Malgré le fait que le réalisateur se soit adjoint les services d’un spécialiste mondialement reconnu en la matière, la liste des incohérences et des imprécisions (dans la représentation graphique comme dans les effets du trou noir sur les objets stellaires qui l’entourent, humains compris) est en fait trop longue pour être détaillée. Et ce ne sont que deux exemples parmi les dizaines de films qui sont passés au crible par nos deux compères. Citons entre autres Prometheus, Seul sur Mars, Godzilla, The Thing ou encore Ant-man et Pacific Rim. Il y a là des problèmes que l’on connait ‘instinctivement‘ (non, un être biologique de la taille de Godzilla ou d’un kaiju ne peut en fait pas vivre sur Terre ; l’apesanteur et la pression atmosphérique leur rendraient tous mouvements simplement mortels, sans parler de l’impossibilité de leur régime alimentaire ! Et, dans le même registre, la quantité d’énergie, même nucléaire, qui serait nécessaire à faire fonctionner des robots géants de la taille de ceux de Pacific Rim est tellement ridiculement élevé qu’il serait tout bonnement impossible de les faire bouger !) et d’autres que l’on ne soupçonne pas si l’on ne se pose pas deux minutes pour y réfléchir (Interstellar, donc, mais aussi l’anthropomorphisme désespérant dont l’écrasante majorité des représentations d’aliens, qui ne colle pourtant pas avec le développement de vie intelligente ‘alternative‘).

Et Lehoucq et Steyer de nous faire remarquer tout cela avec un amour certain pour le matériau de base. Si leur but est réellement de réfléchir « comme des scientifiques« , ils n’en demeurent pas moins des spectateurs qui sont conscient qu’il existe quelque chose appelé la suspension de l’incrédulité lorsqu’on se prend un paquet de pop-corn dans une salle obscure. Si leurs démonstrations cassent un peu la magie de certains films, ils sont aussi bien conscient qu’un film comme Pacific Rim n’entends aucunement être réaliste et que ce n’est donc pas son propos. Mais quel petit garçon (ou petite fille, soyons inclusif !) ne s’est jamais rêvé à la tête d’un robot géant pour défendre l’humanité contre des extra-terrestres démoniaques arrivés d’une autre dimension ! Simplement, Lehoucq et Steyer nous disent que le robot géant ressemblera plus probablement à un tank (ou à des petits drones, c’est encore plus efficace) et que ces monstres géants, s’ils ont cette taille, feraient mieux de rester dans l’eau (et, si possible, pas dans la fosse des Mariannes, comme Pacific Rim nous le fait croire, car ils imploseraient tout simplement sous l’effet de la pression sous-marine… :-))

Lehoucq et Steyer sont aussi des amateurs de cinéma et, à ce titre, n’hésitent pas à tacler les films qu’ils apprécient moins, pour utiliser un euphémisme. La grande victime de leur bouquin n’est autre que Prometheus, dont ils critiquent à peu près tout, de la réalisation, au design en passant par le scénario et le jeu des acteurs. On sent bien qu’Alien fut un film important pour eux dans la construction de leur passion pour le cinéma et la science et qu’ils ont assez mal vécu l’élucubration délirante d’un Ridley Scott sur le retour (bien que d’autres critiques crient au génie devant Prometheus, qui m’a personnellement laissé franchement indifférent, tout comme sa suite). Mais ces écarts plus critiques ne sont pas légions. Lehoucq et Steyer restent la plupart du temps sur leur cahier de charge : débusquer ce qui est vrai, ce qui est approximatif et ce qui est totalement à côté de la plaque scientifiquement parlant dans les blockbusters de SF récents et moins récents. Et, comme vous l’aurez compris : ça marche. C’est ludique, intéressant, documenté sans prétendre à la thèse de doctorat. Moins magistral que les autres bouquins de la collection, ce premier Parallaxe ouvrait, il y a trois ans déjà, la voie à une collection qui parlent aux amateurs de la littérature (et du cinéma) de genre et qui a pour ambition de les (nous ?) rendre plus intelligents. Je cautionne à 100% !

Le Messie de Dune

De Frank Herbert, 1969.

Il y a un peu moins d’une année, je signais ici une assez longue critique du premier tome de la saga Dune, en préparation de la nouvelle version ciné de Villeneuve (qui n’est toujours pas sortie à ce jour !). Il est temps, aujourd’hui, de plonger plus avant dans la saga fleuve SF des années 60 et 70. Herbert aura mis quatre ans pour rédiger et publier la suite à son premier opus, le Messie de Dune, sorti en 1969. Nettement plus court que son prédécesseur, ce deuxième tome fait l’impasse, assez logiquement, sur des chapitres introductifs nous présentant l’univers de Dune ou la vie et la destinée de ces principaux protagonistes. Il n’en constitue cependant pas une suite directe. Si Paul Atréides, connu désormais sous le nom de Muad’dib, l’Empereur-Dieu de Dune, est toujours le « héro » de notre histoire, il s’est passé une dizaine d’année entre la fin de Dune et le début de ce tome.

Et la situation a changé en dix ans. Le djihad, tant redouté par Paul a eu lieu en son nom. Des mondes innombrables ont basculé dans la guerre au nom de la nouvelle foi, au nom du nouvel Empire. On l’apprendra plus tard dans le roman, des centaines de millions (s’agissait-il de milliards ?) de personnes sont mortes dans des guerres de conquête locales, le mouvement religieux lancé par et centré autour du prophète Muad’dib ayant des vocations prosélytes assez agressives (c’est un euphémisme, pour ceux qui n’auraient pas capté). Mais ce n’est pas de ceci que parle le Messie de Dune. Cela n’est que l’arrière-plan qui nous mène à l’intrigue réelle du roman.

Le Messie de Dune est en fait, pratiquement, un huis-clos. Une série de quelques personnages issus du premier tome, à savoir la révérende-mère du Bene Gesserit qui avait testé Paul dans sa jeunesse, un représentant de la Guilde Spatiale, la propre femme de Paul, fille de l’ancien Empereur déchu, et, nouvel antagoniste, un Danseur-Visage tleilaxu (sorte de métamorphe aux ordre de la Bene Tleilax, une école de pensée et groupe d’influence qui crée des mentats -les ordinateurs humains- « tordus ») se rassemble pour ourdir un complot visant à renverser Paul et reprendre leurs droits, tant économiques que philosophiques, sur la galaxie et l’Empire en particulier. Pour cela, ils veulent offrir à Paul un cadeau particulier, qui le déstabilisera et leur offrira un moyen de pression bien utile.

Et tout le tome, pendant ses 250 pages, ne nous contera que la mise en place de ce piège, entrecoupé par des passages d’introspection où Paul et sa sœur se posent des questions sur leurs pouvoirs, leur influence, leur rôle dans le devenir de l’humanité. Il est bien sûr question d’Arakis, mais Herbert laisse largement le world-building dans ce tome pour s’attarder surtout sur ses personnages, sur la tragédie classique qu’il construit pierre par pierre (ou grain de sable par grain sable, bien sûr… ouarf-ouarf-ouarf, qu’est-ce qu’on se marre). A tel point d’ailleurs, que le livre, pour ses deux premiers tiers, est essentiellement théâtral. Des scènes de dialogue succèdent aux scènes de dialogues sans que l’histoire ne progresse réellement, les décisions (et surtout l’action) étant systématiquement repoussées.

Et cela donne, à nouveau, comme dans le premier tome, un roman de SF avec un rythme très étrange. Lent, introspectif, volontairement mystique, voire obscur, Le Messie de Dune m’a fasciné et frustré à la fois. Fasciné car il y a quelque chose de grandiose à assister à l’inéluctable destin d’un prophète maudit, d’un futur Dieu qui n’a pas choisi ce qui lui arrive. Il devenait déjà de plus en plus antipathique vers la fin du premier tome. Il connait dans ce second opus à nouveau quelques émotions humaines, notamment et surtout envers sa femme et sa sœur, accentué encore l’arrivée du « cadeau » des conjurés [SPOILER], à savoir un Duncan Idaho, fidèle lieutenant de feu le père de Paul et véritable mentor dans sa jeunesse, ressuscité ici par les bons soins des technologies tleilaxiennes [/SPOILER]. Mais elles ne sont que passagères ou accessoires. Paul, omniscient et présent dans plusieurs réalités/temporalités, n’est plus vraiment un humain. Il est autre chose. Il est le prophète ultime, le Dieu vivant qui craint, regrette et anticipe son destin tout à la fois.

C’est en cela que Dune reste une œuvre magistrale et passionnante : elle nous plonge aux confins d’un univers de SF très construit et de la création d’une véritable religion avec toutes les incompréhensions, injustices et horreurs que cela provoque. Cependant, je disais également que la lecture du Messie de Dune était une expérience frustrante. Les défauts qui m’avaient dérangé dans le premier tome, à savoir une certaine tendance au verbiage technico-ésotérique hermétique et un rythme extrêmement lent, sont ici poussé un cran plus loin. Il ne se passe virtuellement rien dans ce roman avant le dénouement annoncé dès les premières pages. Et ça bavarde beaucoup. Pire, ça bavarde sans s’écouter. Les protagonistes se lancent systématiquement dans de grandes tirades à double-sens, abusant d’un vocabulaire très marqué qui n’est que partiellement défini dans les annexes du roman (copiées-collées des annexes du premier tome), et se coupent l’un l’autre pour assener à l’autre leur propre vérité (ou leur propre sous-entendu, beaucoup plus souvent). Cela donne des dialogues assez abscons, qui plongent volontairement le lecteur dans des abimes d’incompréhension. Et j’avoue avoir toujours un peu de mal avec ce principe. Boileau disait voilà déjà quelques siècles « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement« . Hebert aurait mieux fait de s’inspirer davantage de la maxime : ses dialogues, qui constituent la très large majorité du roman, sont tout sauf clairs, rendant son propos parfois confus, souvent pénible.

Reste un acte nouveau, une transition nécessaire entre un premier opus qui constitue la Genèse de l’œuvre et sa suite. C’est une pierre nécessaire dans l’édifice magistral que Herbert construisait alors. Mais est-ce un bon livre pour autant ? Eh bien, j’hésite. Je suis heureux de l’avoir lu et, comme à la fin de l’article consacré au premier tome, je reste persuadé que je lirai les prochains opus. Mais ne peux subjectivement prétendre avoir vécu une superbe expérience de lecture. Disons que c’est une histoire passionnante malgré la forme. Je suis impatient de savoir comment les diverses forces en présence se positionneront à la suite des évènements qui concluent ce tome et j’anticipe, malheureusement, de devoir faire un effort de lecture et de compréhension pour aller au-delà d’une forme lourde et volontairement obscurantiste.