Underwater

De William Eubank, 2019.

« In the abyss, no one hear your scream. » Voilà comment pourrait être résumé Underwater, un film de monstres sous-marins sorti fin 2019 dans un anonymat plus ou moins général. La campagne de publicité autours du film fut fort discrète, sans doute car Disney, nouveau propriétaire des studios de la 20th Century Fox, ne savait pas trop quoi faire avec ce film de genre. Du coup, il est resté dans les caves du distributeur pendant de très longs mois (le tournage ayant eu lieu début 2017, soit près de 3 ans plus tôt !). Et sa sortie n’a été que fort peu médiatisée, laissant ça et là apparaître un trailer ou l’autre, une affiche mettant en avant la nouvelle coupe de Kristen Stewart plutôt que l’objet réel du film. Résultat : catastrophe au box-office. Et catastrophe dans la réception critique qui, en résumé, y voit un enfant illégitime et mal aboutit d’Alien et d’Abyss.

Bien sûr, on ne peut pas leur donner tort quant aux origines très référencées du long métrage. Underwater est effectivement un Alien subaquatique, à n’en pas douter. Il capitalise sur une riche histoire de films sous-marins catastrophe où le rôle du monstre est la plupart du temps joué par un gros requin (The Meg, Deep Blue Sea, etc.). L’histoire n’est pas originale pour un sou, bien sûr : on y suit une héroïne (dont le nom m’échappe), qui vit dans une station de pompage d’hydrocarbure au fond de la fosse des Mariannes, le lieu sous-marin le plus profond de la planète. Au-delà de l’absurde de la situation (même en cas de station de pompage sous-marine, il est évident que ce sont des robots qui descendent et entretiennent le matériel pendant que les humains restent bien tranquillement en surface – il est plus simple de construire une base lunaire qu’une base à 15.000 mètres sous l’eau, où la pression est autrement plus mortelle que le vide spatial, bizarrement). On la découvre occuper à se brosser les dents quand la station autours d’elle commence à grincer bizarrement.

Et, quelques minutes après, les diverses parties de la station sous-marine commencent à imploser sous la pression extérieure, lançant l’héroïne et quelques courageux survivants à l’explosion initiale dans une course contre la montre pour atteindre un site B où des capsules de sauvetage leur permettraient de rejoindre la surface sans encombre en respectant les paliers de décompressions. C’est sans compter sur le fait que, là où l’on pense dans un premier temps que des tremblements de terre sous-marins sont responsable de l’accident initial, on voit en fait apparaître subrepticement à l’écran ce qui semble être des créatures marines humanoïdes qui ne nourrissent pas que des sentiments honorables à l’encontre des braves ouvriers/mineurs de grand fond.

S’en suit une heure trente de courses poursuites, de plans sombres et tremblotants filmés caméra à l’épaule où l’on distingue à peine la menace. Le développement des personnages tient sur un timbre-poste, mais on s’en fiche puisque ce n’est absolument pas le propos du film. Reprocher l’unidimensionnalité des protagonistes à Underwater reviendrait à se demander pourquoi les personnages secondaires de Cliffhanger n’ont pas un background psychologique ultra développé. Car Underwater, malgré ses gros moyens, n’est finalement qu’un superbe film de genre ; une série B pleine de moyen.

Et quand on le prend comme ça, c’est une véritable réussite ! N’en déplaise aux critiques (professionnels et non-professionnels) qui semblent s’acharner sur ce film, William Eubank réalise ici un film très maîtrisé où la tension ne fait qu’aller crescendo. Si les mécanismes sont parfois éculés et que certains « jump scare » se sentent venir de loin, ils n’en demeurent pas moins efficace. Peut-être suis-je trop bon public pour ce genre de film, mais je l’ai réellement trouvé agréable à l’œil et finalement très divertissant. On n’apprend rien, c’est juste. Cela ne révolutionne pas le genre, en effet. Mais je préfère 1 Underwater à 100 The Iron Mask. Pour un budget équivalent, Eugan crée un station sous-marine glauque et angoissante et parvient à mettre sur pied une petite équipe de survivants qui, comme de coutume, tomberont les uns derrières les autres aux mains du monstre de service. Et lorsque l’on se rend compte [SPOILER] que le monstre en question est fortement inspiré du brave Cthulhu (belle représentation d’un kaiju, sans doute l’une des meilleures depuis Pacific Rim et depuis le récent reboot américain de Godzilla), cela ne peut faire que plaisir au fanboy que je suis ! [/SPOILER]

Bref, et pour ne pas s’étendre davantage, je dirais qu’Underwater mérite réellement d’être redécouvert dans une soirée pop-corn. Ce n’est pas du cinéma intelligent, mais au moins est-ce un bel hommage au genre, contrairement à Rampage, par exemple, qui a nettement mieux marché que lui sur des prémices pourtant similaires. Même Vincent Cassel, qui retrouve ici les caméras US, s’en sort plutôt bien dans son rôle de commandant désabusé. Non, définitivement, Undewater est une bonne surprise, surtout quand on considère la campagne de bouche à oreille désastreuse qui l’accompagne. Ne boudez pas votre plaisir : c’est régressif, mais ça fait du bien !

L’œil de la Sibylle

De Philip K. Dick, 1947-1984.

Étrange petit recueil de nouvelles que L’œil de la Sibylle. Il regroupe une série de courts textes de Dick, rédigés sur une période de près de 40 ans (pour certains, la date de rédaction est approximative, sachant qu’ils ont été publié à titre posthume dans l’une ou l’autre anthologie de nouvelles de l’auteur), soit pratiquement sur toute la carrière littéraire de Dick. On plonge en plein dans les délires psychotiques, largement influencés par des psychotropes, habituels dans l’œuvre de l’américain.

Le recueil s’ouvre sur deux courts textes théoriques où Dick parle de SF, rédigés probablement à la demande d’éditeur pour introduire un recueil similaire à L’œil de la Sibylle. On y lit le rapport de Dick à la littérature de SF des années 50 et 60, on y découvre les textes qu’il aime et les auteurs qu’il déteste. C’est d’ailleurs l’occasion de voir que Dick participe au malentendu historique qui fait de Robert Heinlein un écrivain rétrograde et fasciste. L’auteur d’Étoiles, garde-à-vous ! (Starship Troopers) traine en effet une réputation sulfureuse depuis de nombreuses années, en raison d’une lecture souvent trop premier degré de ses écrits. La lecture de ses textes plus tardifs devrait cependant démontrer à n’importe quel lecteur que, si Heinlein a bien une forme de fascination pour l’armée, il n’est en rien un belliciste passéiste convaincu, mais plutôt un cynique qui voit d’un œil critique les possibles dérives de l’avenir. Mais assez parlé de Heinlein.

Le premier texte de fiction du recueil est donc la nouvelle Stabilité. Rédigé en 1947 au plus tard, c’est le texte le plus ancien du bouquin. On y découvre un univers dystopique où un citoyen brise la loi immuable de la stabilité (à savoir : une société qui est arrivé à son développement maximal ne peut plus rien inventer de neuf sous peine de connaître le déclin) en participant bien malgré lui à la création du voyage temporel. Et il ramène avec lui un artefact dangereux pour l’humanité. La fin, particulièrement sinistre, vaut son pesant de cacahouètes. La deuxième nouvelle, L’Orphée aux pieds d’argile, joue, elle aussi, avec le voyage dans le temps. On y suit l’escapade d’un employé de bureau dans le passé (via une société privée ressemblant étrangement à celle de Total Recall) pour sortir de son train-train quotidien. Le package commercial promis est : plongez dans l’histoire pour inspirer à son auteur la création d’une de ses œuvres majeures. Et l’employé de choisir un écrivain de SF des années 60 qui ressemble à s’y méprendre à Dick lui-même. Le twist, classique dans une nouvelle de SF, est là aussi particulièrement efficace, même si peut-être un peu gros dans la conclusion de la nouvelle.

Une odyssée terrienne, troisième nouvelle du recueil, est un texte post-apocalyptique fort. On y suit le destin croisé de plusieurs protagonistes qui essayent tant bien que mal de s’en sortir dans une Amérique dévastée par une guerre que l’on devine nucléaire. Certaines obsessions de l’auteur (la perte d’identité, les drogues récréatives, etc.) remontent progressivement à la surface dans ce texte où l’espoir est illusoire.

La quatrième nouvelle, la plus longue du recueil, est aussi la plus étrange. Cadbury, le castor en manque, est je pense l’un des rares (sinon le seul ?) exemple de fantasy animalière dans l’œuvre de Dick. Mais on n’est pas dans la poésie champêtre du Vent dans les saules ou dans la critique sociale et politique de La ferme aux animaux ici. On est bien dans du Dick : Cadbury déteste sa vie et sa femme. Il la fuit dans les psychotropes divers en cherchant par ailleurs une maîtresse aussi intangible qu’intransigeante. Perte d’identité, rêves et délires maniaco-dépressifs sont au programme dans cette farce qui finit à nouveau de manière très pessimiste.

Le très court Au revoir, Vincent vient ensuite. Il s’agit d’un texte plutôt anecdotique sur une mystérieuse concurrente à la poupée Barbie. Amusant mais oubliable. Puis vient la nouvelle éponyme du recueil : L’œil de la Sibylle nous plonge une nouvelle fois dans les affres du temps où la figure classique de la sibylle tente de prévenir l’humanité, à différents âges de la civilisation, des risques qu’elle encourt. Un joli texte plein de poésie.

Le texte suivant, Le jour où Monsieur Ordinateur perdit les pédales, est plus classique dans sa forme. Dick imagine un monde où l’humanité à confier l’ensemble de ses responsabilités à un ordinateur central (de la gestion des feux de circulation à l’utilisation de votre cafetière). Mais, pas de bol, que ce passe-t-il quand cet ordinateur devient dépressif. Comme tout le monde, il a besoin d’un psy. On creusera donc encore davantage les relations difficiles de Dick avec Freud et Jung ainsi que, de manière détournée, sa propre relation avec sa mère. Enfin, le recueil se conclut sur la nouvelle Étranges souvenir de mort, où un homme imagine la vie d’une de ses voisines expulsées par le nouveau propriétaire de son immeuble. Il est ici à nouveau question de la définition de la folie et de la toute petite nuance qui sépare les fous et les être sains dans la société contemporaine.

Lu très rapidement, ce court recueil (un petit 200 pages) nous plonge bien dans la difficile psyché de son auteur. Dick devait être un homme compliqué à comprendre et encore plus compliqué à fréquenter. Si les nouvelles ont des qualités littéraires certaines, leur développement torturé et leur conclusion parfois surprenante mette en lumière les difficultés que Dick éprouvait avec la notion d’identité, de valeur ou encore d’équilibre mental. Bien qu’il ne s’agisse pas de textes majeurs de l’œuvre dickienne, c’est certainement une lecture intéressante pour tous ceux qui s’intéressent à l’homme derrière Blade Runner, Total Recall, Ubik et bien d’autres classiques de la SF. Ou, d’ailleurs, pour tout amateur de SF intelligente et paranoïaque.

Terminator: Dark Fate

De Tim Miller, 2019.

Un sixième Terminator… Était-ce vraiment nécessaire, après la gabegie de l’épisode 5, largement plombé par des acteurs à côté de leurs pompes (comme l’ignoble Jai Courtney, qui tue toutes les sagas dans lesquelles il joue, ou la pauvre Emilia Clarke, qui a du mal à reprendre le rôle iconique de Sarah Connor) ? Ne valait-il pas mieux laisser cette saga tranquille et simplement se rappeler avec bonheur des deux premiers opus ? Le troisième était déjà assez inégal (sauvé essentiellement par sa fin, à contre-courant de ce que l’on pouvait attendre). Le quatrième avait de bonnes idées mais était tiré vers le bas par un scénar franchement bancal. Le cinquième, cf. la première parenthèse : pour ma santé mentale, je préfère ne pas en parler.

Puis vint la lueur d’espoir dans l’œil de tous les fanboys de la planète. C’est le Dieu-des-geeks, l’homme du blockbuster par excellent, James Cameron lui-même qui allait à nouveau se pencher sur la saga qui a lancé réellement sa carrière. Le plan était clair : on oublie les épisodes 3, 4 et 5 et on relance (encore une fois) une temporalité parallèle. Nous aurions alors un nouvel épisode 3, celui que tout le monde espérait depuis plus de 20 ans maintenant. Il fut même question que le pape du box office dirige lui-même ce troisième opus, avant d’assez vite laisser le siège du réalisateur à toute une série de noms différents qui firent pendant quelques mois les choux gras de la presse geek internationale. Finalement, c’est le brave Tim Miller, auréolé du succès surprise d’un film de super-héros résolument adulte, à savoir Deadpool premier du nom, qui écopa de la lourde charge de s’atteler à la légende.

Cameron n’avait pourtant pas totalement déserté le projet : il s’est assis derrière son PC pour nous pondre une première version du scénar. Mais pas seul. Pour reprendre sa série fétiche, il s’est accordé les services de Josh Friedman (scénariste de la série télé de Terminator, du Guerre de Mondes de Spielberg ou encore des prochains Avatar), de Charles H. Eglee (beaucoup de séries télé et des films de série B) et, enfin, de David S. Goyer (qui a scénarisé à peu près tous les films tirés de DC Comics, du Dark Knight en passant par Blade ou Man of Steel). Du solide, donc. Mais, bien sûr, c’est oublier quelque chose : Terminator 2 avait pour ambition de finir la saga. Nous étions à une époque où les scénaristes osait « terminer » une saga sans laisser 150 portes ouvertes pour des suites juteuses financièrement parlant. Du coup, le scénar se suffisait à lui-même. Construire dessus relève donc de l’illusion, de l’inutile par nature.

Et il y a encore deux soucis majeurs qu’il faut aborder avant de parler du film proprement dit. D’abord et avant tout, commencer à jouer avec des temporalités alternatives dans un film (et à plus forte raison une saga) qui joue avec le temps, c’est casse-gueule par définition. La loi des paradoxes temporels n’est pas faite pour les chiens : au-delà de la destruction de l’univers, c’est surtout de l’incohérence des scénarios qu’elle protège. Ensuite, et c’est probablement une opinion moins populaire, Cameron ne peut pas être et avoir été. Il a vieilli le bougre. Il est bien loin, le temps où il nous racontait des histoires qui valait la peine d’être regardées. Titanic était un excellent film catastrophe. Mais il date de 1997. Depuis, la pêche est maigre : un reportage sur le vrai Titanic, Avatar (très jolie enveloppe vide au scénario ultra-cliché inspiré de la version Disney de Pocahontas) et Alita : Battle Angel, dont je me suis épargné la vision jusqu’à aujourd’hui (étant très fan du manga original mais étant toujours très navré des adaptations de mangas sur grand écran en live). Papy Cameron pédale dans la semoule depuis 20 ans, les gars. Il est loin, le temps des années 90 qui lui virent enchaîner Terminator 2, Strange Days (réalisé par sa femme d’alors) et True Lies. L’annonce en fanfare d’Avatar 2, 3, 4 et je ne sais pas combien, films que personne n’attend, démontre bien qu’il légèrement perdu le sens des réalités.

Est-il donc encore capable d’écrire une bonne histoire ? Terminator: Dark Fate en était le test. Il avait même prévu un Dark Fate 2 (Terminator 7) et un Dark Fate 3 (Terminator 8, à ce rythme-là, on va finir par rattraper les Fast & Furious). Les résultats en demi-teinte, pour être poli, du sixième opus en salles obscures va peut-être limiter les ambitions du canadien le plus célèbre du cinéma.

Mais soyons juste : Dark Fate n’est pas un si mauvais film que cela. Il assure au contraire le spectacle. On retombe dans un bon blockbuster d’action façon années 90. Explosions en tout sens, gros flingues, répliques cultes réutilisées à escient, course-poursuite et scènes de combat qui en mettent plein les mirettes. Tim Miller n’a pas à rougir de sa réalisation : le film est vraiment bien réalisé, même s’il reste très classique dans son genre. Question casting, Shwarzie réussi l’exploit de ne pas être ridicule en reprenant le rôle (alors qu’il l’était certainement dans le 5 !) et Linda Hamilton fait le taf avec sa gueule d’enterrement. Elle a vieilli, mais tu sens encore toute la haine dont elle pouvait faire preuve dans Judgement Day. Natalia Reyes, bien qu’un peu rushée dans son développement, assure le rôle de la nouvelle tête de pont sans trop de crainte : elle dégage effectivement le charisme nécessaire au rôle. Mackenzie Davis, qui joue l’humain « enhanced » (de manière nettement plus convaincante que Sam Worthingthon dans Renaissance) est un peu en deçà, mais n’a finalement que peu de scènes pour développer son personnage. Même Gabriel Luna, le nouvel antagoniste, parvient par moment à se rapprocher du T-1000 de Robert Patrick.

Non, ce qui coince, c’est évidemment le scénario et les problèmes de continuité/de logique. Le premier crève-cœur [SPOILER, évidement !] est la mort de John Connor dans les premières minutes du film. Mettons encore que Skynet ait choisi d’envoyer plusieurs Terminator dans le passé, à l’époque de T2, pour se débarrasser du leader de la résistance, comme cela est expliqué dans le film. Je veux bien le croire. Mais pourquoi avoir envoyé des T-800 et pas d’autres T-1000 ? Et pourquoi le gentil T-800 de T2 ne l’aurait pas signalé, puisque, apparemment, ils peuvent sentir « les modifications de l’espace-temps entraînés par les voyages dans le temps » ? Si le T-800 qui a tué John devient, au fil des années, presque capable d’avoir des sentiments, pourquoi envoyer des textos à Sarah pour qu’elle élimine les nouveaux Terminator ? S’ils n’ont plus de mission, les détruire est vain et inhumain, en fait. Et qui sont-ils, ces deux Terminator intermédiaires ? Ils ne peuvent avoir été envoyé par Skynet, puisque ce futur n’existe plus. Et s’ils ont été envoyé par Légion (le nouveau Skynet), il faut constater qu’ils sont assez nul si Sarah Connor seule a pu les buter… (sans parler de leur mission, du coup, sauf à considérer que c’est déjà la troisième fois que Légion tente de tuer Daniella ‘Dani‘ Ramos, la nouvelle cheffe de la résistance.

Au-delà de ça, la mort de John Connor a un autre grand défaut : elle supprime d’un seul coup tout l’intérêt de l’épisode 1 et de l’épisode 2. Si avoir empêcher Skynet de naître n’empêche pas l’humanité de tomber dans les mains d’une IA militaire qui décide de considérer les humains comme une menace, c’est que le temps résiste, malgré tous les efforts que l’on peut faire, et que le destin de l’humanité est de périr sous les coups des machines. Et, dans ce cas, le discours même de Dani Reyes, la nouvelle héroïne qui nous pousse à faire des choix car le destin n’est pas joué d’avance (le même discours que Sarah Connor à la fin de T2, mais en version positiviste) est alors une mascarade. La merde arrivera, quoi qu’on essaie. Ce qui tue tout enjeu narratif à l’histoire (on se demande même alors pourquoi Légion s’amuse à essayer de tuer Reyes, puisque la logique voudrait qu’il y ait toujours une résistance et que le chef sera simplement quelqu’un d’autre). Enfin, je ne me peux m’empêcher de sourire sur l’étonnante longévité d’un T-800 : le fait qu’il soit encore vivant et qu’il ait vieilli ne me dérange pas, mais je trouve formidable qu’il parvienne encore à faire jeu presque égal avec le nouveau modèle, le Rev-9. C’est un peu comme prétendre qu’une Ford T pourrait rivaliser sur un circuit avec une Chiron (ou alors, la Chiron est vraiment buguée de chez buggée…) [/SPOILER]

Et je ne vous parle pas non plus du discours vaguement politique et féministe qui navigue autours de ce nouvel opus. Je sais que cet aspect a dérangé quelques critiques acerbes, mais personnellement, cela ne m’a pas frappé plus que cela. Note positive bien qu’anecdotique, ce Terminator retrouve un ton sérieux et évite de tomber dans le grand-guignolesque. On a bien droit à quelques vannes de Shwarzie (la meilleure : … Also, this is Texas.) mais elles sont plutôt bien amenées et ne virent pas au ridicule.

En résumé, Terminator: Dark Fate est un film bancal. Il fait le boulot question divertissement, il est tourné et interprété correctement. Le scénar, indépendamment du reste de la franchise, tient la route comme un récit de sci-fi isolé. Le problème est que, dès que l’on commence à réfléchir un peu à ce que l’on vient de voir, l’édifice semble se fissurer de toutes part. Quatre scénaristes chevronnés n’y ont rien changé : il aurait mieux fallu mettre tous ces talents au profit d’une œuvre nouvelle (il y a tant d’excellents titres de SF qui méritent d’être adaptés au cinoch !) plutôt que dans une franchise que l’on ferait mieux de laisser mourir de sa belle mort. Une occasion ratée de se taire.

Sjambak

De Jack Vance, 1946-1958.

Pour m’attaquer à Vance, légende de l’âge d’or de la Sci-Fi américaine, au même titre qu’Asimov, Heinlein, Bradbury et leurs collègues, je ne souhaitais pas me lancer dans l’une des sagas fleuves qui firent la renommée de l’auteur. Des Chroniques de Durdane, en passant par la Geste des Princes-démons, le Cycle de Tshaï ou encore Planète géante, Vance a marqué durablement les années 50 et 60 de la littérature de genre américaine. Comme ses collègues, cependant, il a bien sûr débuté par des nouvelles dans tout un tas de magazine pulp. Sjambak, recueil inédit publié en 2006 au Bélial’ en marge du projet VIE (Vance Integral Edition), regroupe quelques-unes des ces nouvelles précoces ainsi qu’une novella un peu plus longue, datée de 1958. Cela me semblait une bonne porte d’entrée à l’œuvre d’un auteur réputé être l’un des meilleurs conteurs de l’étrange du XXème siècle, spécialiste de l’exotique et du dépaysement.

On retrouve donc dans ce recueil une première nouvelle du nom de Les Maîtres de maison, publié en 1957 dans Saturn. Classique dans sa forme, elle voit une bande d’explorateurs humains débarquer sur une planète inconnue et rencontrer avec beaucoup de surprise des êtres humains qui leur parle en anglais et semble séparés en une caste de « maîtres de maison » et de « sauvage« . La nouvelle vaut surtout pour sa fin grand-guignolesque autant qu’elle est abrupte. Le second texte, La Planète de poussière, publié dans Starling stories en 1946, est la nouvelle la plus ancienne de l’anthologie. De fait, elle nous raconte la résistance d’un astronaute contre ses anciens compagnons de voyage qui ont décidé de l’abandonner dans l’espoir pour une sombre histoire d’arnaque à l’assurance. De l’aventure, des peuples extraterrestres et des explosions à gogo rythment ce texte très classique et très représentatif de la littérature pulp spectaculaire et divertissante.

Le troisième texte, qualifié de « roman » par l’éditeur, est plutôt une longue novella (200 pages à peu près), dénommé Parapsyché et publié dans l’Amazing Science Fiction Stories d’août 1958, ce qui en fait le texte le plus tardif de l’anthologie. On abandonne histoire les histoires d’exploration spatiale pour revenir sur le plancher des vaches terrestre. La novella, très didactique par moment, explore le domaine du surnaturel sous un angle alors sans doute assez osé : les protagonistes, ayant vu (ou cru voir ?) des fantômes dans leur jeunesse, n’ont de cesse d’explorer le domaine de la mort, du para-psychisme, de la télékinésie et des médiums. Le tout avec une démarche résolument scientifique et positive qu’ils opposent à l’obscurantisme prêché par l’antagoniste du récit, un pasteur illuminé qui prêche pour une Amérique propre, ordonnée et blanche. La charge virulente contre cette Église pentecôtiste, qualifiée ouvertement de fasciste par les héros de la nouvelle, me frappe réellement. Pour le reste, l’histoire tourne gentiment autours des expériences NDE (Near Death Experience) et me fait un peu penser à un épisode de X-Files où il n’y aurait eu que Dana Scully (la scientifique sceptique par excellence – au moins dans les premières saisons).

Sjambak, qui donne son titre au recueil, est la nouvelle suivante. Publiée en 1953 dans If, elle marque en effet le goût pour l’exotisme de Vance. Un reporter est largué bien malgré lui sur une planète perdue aux confins de l’univers connus où les colons, descendants croisés de cultures des îles du Sud-Est Asiatique et de la péninsule arabique, se livrent à des complots et autres djihads sous les apparats de cités états stables et pacifiques. C’est malin et plein de rebondissements, même si finalement assez anecdotique. Joe Trois-Pattes, le texte suivant, fut publié en 1953 dans Startling Stories. Conçu en quelque sorte comme un western de l’espace, où des prospecteurs de métaux ont maille à partir avec la faune locale d’un petit satellite tellurique. Amusant chassé-croisé où la tension monte pratiquement comme dans un huis-clos jusqu’à l’inévitable affrontement final.

Le Robot désinhibé, paru dans Thrilling Wonder Stories en 1951, est pour le coup un récit franchement malin qui oppose un employé un peu looser d’une société de transport interplanétaire avec une intelligence artificielle extra-terrestre qui déraille. Les passages de dialogue, à grand coup d’énigme mathématique (qui font sourire, quand on voit le temps que la brave machine met pour faire des opérations qu’un ordinateur digne de ce nom mettrait quelques millièmes de seconde à réaliser – mais bien sûr, nous sommes alors en 1951 et les ordinateurs fonctionnent avec des cartes perforées et font la taille d’un grand salon), sont particulièrement truculent. Je n’avais pas vu venir la fin, à nouveau plein de rebondissements et d’aventures en tout genre. Enfin, le recueil se termine par Le Diable sur la colline du Salut, publié en 1955 dans une anthologie éditée par son collègue Frederik Pohl. Cette dernière nouvelle est un peu plus hermétique et met à nouveau à mal l’ordre établi et la bonne foi chrétienne du missionnaire américain typique. Le texte est malin, même si cela se termine plutôt en queue de poisson.

Que penser de tout cela ? Et bien que c’est une entrée en mode mineure sur l’œuvre de Vance. Bien sûr, je vois dans ces textes pas mal de scories qui sont l’ADN des textes des magazines pulp des années 50. Ils sont relativement simples et mettent surtout en avant le côté extravaguant de l’exploration spatiale, le dépaysement des décors et des civilisations extraterrestres. On y trouve beaucoup d’action, d’explosions et de vengeance, mais également quelques sympathiques réflexions plutôt anarchiques que je ne soupçonnais pas à première vue. La novella Parapsyché en particulier semble être un texte plus personnel de l’auteur où il nous dit tout le mal qu’il pense d’une certaine frange catho intégriste américaine qu’il accuse à demi-mot d’être un frein à l’évolution, à la modernité et à la connaissance.

Ce n’est sans doute pas le meilleur recueil de nouvelle que j’ai lu ces dernières années, mais cela se lit vite et cela fait certainement voyager dans ces temps où les murs qui nous entourent pourraient vite se transformer en prison mentale (merci le confinement du au COVID-19…) Sjambak -le recueil dans son ensemble, pas la nouvelle éponyme- ne m’a cependant pas entraîné plus que ça dans l’univers de Vance, même si je lui reconnais volontiers une certaine faconde pour raconter des histoires captivantes. Il faudra que je retente l’expérience avec l’un ou l’autre de ses textes cette fois-ci considérés comme majeurs, textes qui hantent mon interminable PAL depuis de (trop) nombreuses années.

Station Métropolis, direction Coruscant

Sous-titré : ville, science-fiction et sciences sociales

D’Alain Musset, 2019.

Le Bélial’ est définitivement une maison d’édition précieuse pour la science-fiction en francophonie. Leur collection Parallaxe, débutée fin 2018, laisse la place à des essais d’universitaires très sérieux qui s’expriment sur leur domaine de prédilection (la linguistique, la physique, la géographie) dans un corpus imaginaire : la science-fiction au sens large. Alors que la sortie du quatrième tome de la collection se fait attendre en raison du COVID-19, c’est l’occasion de se pencher sur le troisième et dernier en date : Station Métropolis, direction Coruscant.

Alain Musset est un géographe de plus de 60 ans maintenant qui s’est essentiellement intéressé dans sa longue carrière universitaire aux villes et aux sociétés urbaines. Directeur d’études depuis plus de 20 ans à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS, ah, les français et leur amour des acronymes !), il a développé au fil des ans une approche transthématique qui englobe l’ensemble des sciences sociales dans les textes scientifiques qu’il continue à signer régulièrement. D’abord spécialement dans les communautés urbaines sud-américaines, il a ouvert ses horizons en publiant par exemple un essai remarqué sur la justice spatiale et la ville.

Mais Alain Musset a aussi un violon d’Ingres : il est un amateur plus qu’éclairé de SF. Et il a, à plusieurs reprises, marié ses deux passions pour produire des textes comme Le Syndrome de Babylone : géofictions de l’apocalypse, Géographie et fiction : au-delà du réalisme ou encore De New York à Coruscant : essai de géofiction. C’est pourtant la première fois qu’il quitte les sages (mais souvent confidentielles) presses universitaires pour se lancer à l’assaut d’un éditeur (il est vrai indépendant mais néanmoins) mainstream de SF. Il y sera toujours question de géographie de la ville, bien sûr. De sciences sociales, évidemment. Et de Star Wars, cela tombe sous le sens ! 🙂

L’essai se divise donc en quatre grands chapitres qui abordent la question des villes sous des angles différents. Le premier chapitre est consacré à la démesure des mégapoles, qui se transforment en mégalopoles et, enfin, en monstruopoles, les cités planètes et autres monades chères à Silverberg. On y trouve des réflexions intéressantes sur le devenir des villes, le challenge purement géophysique de les créer et d’y subvenir aux besoins d’une population pléthorique. Le second chapitre s’ancre davantage dans la sociologie classique et identifie le phénomène des castes et des classes sociales et de leur répartition géographique au sein des cités imaginaires.

Le troisième chapitre est lui consacré au volet paranoïaque et anxiogène des cités du futurs. On y croisera les bidonvilles, les ghettos ou encore l’omniprésence du crime (Gotham étant le mètre-étalon dans le genre). Enfin, le dernier verse plus volontiers encore dans la dystopie avec une analyse assez juste des risques de contrôle accrus que facilite un environnement urbain futuriste (et forcément technologique). Big brother is watching you. Le livre se conclut enfin aimablement sur un texte qui tient davantage de l’opinion et qui laisse au lecteur le choix d’une perspective utopiste ou au contraire révolutionnaire de la ville de demain, telle que l’auteur l’imagine et telle qu’il a pu l’observer dans nombres d’œuvres de SF (ou dans la réalité, qui ne court jamais bien loin derrière elle).

Station Métropolis, direction Coruscant est un ouvrage passionnant et bourré de références intelligentes et intelligibles. C’est un vrai travail de chercheur, n’en doutons pas. Bien que Musset se soit sans doute auto-censuré pour ne pas surcharger son texte de références ou de notes en bas de page, le texte est clairement recherché et documenté comme il se doit. Fort de sa longue expérience universitaire et des multiples travaux qu’il a pu publier dans des revues à caractère davantage scientifique, il me semble évident que Musset nous présente ici un condensé de pensée, volontairement rédigé de manière fluide et directe, afin que ses messages soient perçus et compris.

Et si toutes les analyses et points de vue qu’il développe ne sont pas transcendantaux (je n’avais personnellement pas attendu Musset pour saisir qu’habiter en haut d’un immeuble étant souvent socialement mieux accepté qu’habiter dans les étages inférieurs), il est surtout passionnant de se rendre compte à quel point les auteurs de SF n’extrapolent finalement que très peu par rapport à la société que l’on connait au quotidien. Tout au plus ses mécanismes de différentiation sociale et de protection de groupes privilégiés y sont-ils magnifiés, exagérés pour la transparence de la démonstration (et, souvent, de la morale). Musset démontre par ailleurs une connaissance encyclopédique de la SF, en citant un très grand nombre d’œuvres qui viennent étayer sa démonstration. Et si certaines références sont elles-mêmes élitistes (disons que les lecteurs de Bifrost ne seront jamais perdus, mais l’amateur lambda, c’est moins sûr), Musset cite cependant volontiers les best-sellers ou les grands classiques (Métropolis, le cycle Fondation d’Asimov, Blade Runner, Le Cinquième Élément, Valérian, etc.) pour ne pas perdre un lecteur qui serait moins éclairé, moins versé dans le domaine.

Sans compter que l’auteur a par ailleurs un amour apparemment immodéré pour la saga Star Wars. Je n’ai pu m’empêcher de sourire en voyant qu’il cite à de nombreuses reprises non seulement les différentes trilogies cinématographiques, mais aussi et surtout nombre de romans de l’univers étendu (l’ancien, rebaptisé Star Wars Legend, et le nouveau, celui de Disney). Je ne pensais dans ma vie un jour lire dans un essai de sociologie des commentaires politiques sur la vision du monde développé dans des romans pour la jeunesse issus de l’univers Star Wars. Mais force est de constater que cela marche et qu’il y a visiblement des ambitions sociologiques qui m’étaient inconnues dans la production à la chaîne des romans Star Wars de ces 30 dernières années !

En résumé, je ne peux que vous conseiller de vous pencher sur cet essai qui est instructif, parfaitement documenté et parfaitement édité. Il faut, me semble-t-il, soutenir les éditeurs qui se lance dans ce genre d’aventure (comme je l’avais déjà signalé dans mon billet sur Fantasy & Histoire(s), le bel ouvrage sous la direction d’Anne Besson et édité chez ActuSF). C’est en soutenant ce genre de publication que l’on donne une place à l’analyse sérieuse du corpus de la science-fiction, encore trop souvent considéré comme un genre mineur. Bien sûr, le livre n’est pas donné considérant sa taille, mais il me semble logique de casser sa tirelire pour se coucher un peu plus intelligent qu’au matin, surtout dans un domaine que l’on croit déjà connaître sur le bout des doigts.