Hadès Palace

De Francis Berthelot, 2005.

Je ne connaissais Francis Berthelot que pour l’essai Bibliothèque de l’Entre-mondes consacré aux transfictions, publié chez Folio SF en 2005 déjà. Mais je n’avais encore jamais rien lu de sa production romanesque. Voilà qui est chose faite avec ce court roman fantastique, lui aussi publié initialement en 2005. Tome 6 du grand œuvre de Berthelot, la saga Le Rêve du démiurge en comptant au total 12, Hadès Palace peut cependant parfaitement se lire indépendamment des autres titres. Si j’ai bien saisis le concept, si certains personnages sont communs à l’univers et se croisent d’un tome à l’autre, il n’en demeure pas moins que chacun nous conte une histoire indépendante.

Hadès Palace nous confronte avec le personnage haut en couleur qu’est Maxime Algeiba. Il s’agit d’un artiste de cirque/cabaret, connu pour ses capacités exceptionnelles de mime. Forte tête, volontiers crâneur, il est plus que flatté lorsqu’un inconnu qui se présente comme l’imprésario de l’Hadès Palace le contacte un soir dans un bar interlope où il vient de se produire. L’Hadès Palace a une réputation sulfureuse dans le milieu artistique : c’est the place to be, mais c’est aussi un endroit d’où l’on ne revient que rarement, visiblement, puisque nombre d’artistes ont rejoint ses rangs pour disparaître complètement de la circulation par après. Maxime accepte, bien sûr, de rejoindre les rangs de la troupe du mystérieux maître des lieux, Bran Hadès.

Cependant, il va bien vite déchanter : entraînements éprouvants, brimades, service de sécurité interne qui a la main lourde, torture au minimum psychologique, le Palace n’est pas aussi sympathique que les dorures qu’il exhibe a ses riches clients. Et il semble impossible de s’en échapper, par on ne sait quel obscur lien qui unit les artistes pleins d’espoir qui ont accepté de s’y produire et leur ténébreux hôte… Rondement mené, Hadès Palace nous ouvre les portes de l’imaginaire de Berthelot : gothique, par bien des aspects, glauque, parfois et ironique, souvent. La plume de Berthelot, intelligente sans chercher à impressionner, sert ce récit simple d’une littérale descente aux enfers d’un anti-héros qui n’a pas l’intention de se laisser faire.

On y croisera une galerie de personnages hauts en couleur, un amour certain pour les métiers de la scène, l’attirance au milieu du chaos ou encore la présence de quelques monstres très classiques sortis d’un film de la Hammer remis au goût du jour. Hadès Palace est donc un roman qui mélange les genres, qui s’attarde tant sur le développement de ses éléments fantastiques que sur une étude de mœurs dans un contexte quasi-carcéral. L’un dans l’autre, le roman est agréable à lire et se parcourt très vite. Peut-être même un peu trop. Et c’est probablement son défaut : à vouloir enchaîner les scènes rapidement, peu de personnages sont finalement développés et l’on reste par moment sur notre faim par rapport à certaines pistes évoquées au détour d’un chapitre. Évidemment, cette impression fragmentaire est sans doute corrigée par la lecture de l’ensemble de la saga, mais j’hésite encore à poursuivre plus avant. Si le livre est agréable, je n’en garde pas pour autant un souvenir impérissable et d’autres sagas dans ma PAL me font bien davantage de l’œil. Bilan finalement assez mitigé, donc.

Lovecraft Country

De Matt Ruff, 2016.

Après le hype de la blogosphère il y a quelques années et le hype de la série télé l’année passée, il était temps pour moi d’ouvrir le roman de Matt Ruff et de tenter de me faire ma propre opinion. Pour une fois, j’ai choisi de lire le bouquin avant de regarder la série télé, sachant que la série va sans doute, du coup, me décevoir. Mais peu importe, je n’ai de toute façon pas l’occasion de regarder beaucoup de séries ces dernières années. Bref. Lovecraft Country, c’est un concept malin : mixer l’ombre de Lovecraft et un sujet hautement politique et indirectement lié, le mouvement BLM (né en 2013, déjà). Pourquoi indirectement lié ? Et bien parce que, nous l’avons déjà abordé de nombreuses fois dans ces colonnes, Lovecraft était d’un racisme crasse envers la communauté afro-américaine. Et que les auteurs de SF ont du mal à vivre avec ce poids sur les épaules.

Du coup, Matt Ruff a choisi l’approche la plus directe : la frontale. L’auteur, relativement peu prolixe et qui ne se cantonne pas à la SF ou à la fantasy dans son œuvre, signe donc ici un hommage tantôt comique tantôt dramatique, à une culture de l’horreur propre à l’Amérique des années 50/60, encore en pleine ségrégation raciale sous le coup des lois Jim Crow. On y suit, notamment, la vie d’Atticus Turner, un black sortant de l’armée et travaillant en Floride rappelé dans sa Chicago natale suite à une mystérieuse lettre de son père. Ce dernier, peu proche de son fils, lui apprends dans son courrier avoir finalement, après de longues années de recherches, trouvé la trace des ancêtres de la mère d’Atticus, décédée voilà déjà quelques années. Interloqué, Atticus rentre donc chez son oncle qui lui apprends que son père a disparu il y a quelques jours après avoir suivi un blanc dans une berline de luxe. Ce qui est totalement contraire aux principes de son père, proche des éditeurs du Green Book et farouche défenseur des droits civiques des afro-américains, suspicieux par réflexe face à n’importe quel compatriote blanc.

Tenter de retrouver son père amènera Atticus sur les traces d’un culte étrange et satanique, vivant reclus dans un village perdu du Sud raciste, où il apprendra finalement qui il est vraiment. Et, sans développer davantage, il ne s’agit là que de la première nouvelle ou récit du roman. En effet, alors que je m’attendais à lire un roman relativement classique dans sa forme, Lovecraft Country est en fait un collage de pas moins de huit récits, pratiquement des nouvelles, interconnectées dont la première donne son nom au roman. Chaque récit met en avant l’un des personnages de l’entourage d’Atticus et ses démêlées avec le culte étrange dans une Amérique encore profondément ségrégationniste, avant de rejoindre les différents fils cousus dans une dernière nouvelle chorale qui entends conclure l’arc narratif ouvert dans la première nouvelle et poursuivi tout du long.

Lovecraft Country se lit d’une traite. Ruff fait preuve d’un don évident pour nous tracer des personnages qui sont autant caricaturaux d’attachants. Montrose, le père d’Atticus, revêche et peu aimant, est par exemple l’un des personnages les plus sympathiques du bouquin. Tout comme l’est, d’une autre manière, l’antagoniste et chef du sombre culte Caleb Braithwhite. Le portait d’une Amérique passée et malheureusement encore actuelle est bien amené. De fait, si le livre dénonce le racisme et l’iniquité de l’outrageuse politique ségrégationniste et des Lois Jim Crown, il le fait de la même manière que le récent Green Book de Peter Farrelly (2018) : c’est l’un des éléments principaux du récit, mais c’est aussi un argument de développement scénaristique et cela s’accompagne, aussi, d’une certaine forme de dérision face aux excès parfois ridicules du militantisme (des deux côtés).

Ce n’est donc pas tant un livre de combat qu’un livre qui choisi un cadre compliqué et qui l’utilise intelligemment. Lovecraft, dont l’ombre plane surtout sur la première nouvelle, est un argument finalement peu utilisé dans le roman, qui parle plus de magie que de créatures réellement monstrueuses. ça et là, une touche d’horreur lovecraftienne ressurgit bien, mais ce n’est pas vraiment le propos : on est surtout là pour comprendre comment cette famille (dans le sens étendu du terme) de militants de la cause noire va s’en sortir face aux manipulations d’un sorcier blanc sûr de sa supériorité et qui semble toujours avoir deux coups d’avance sur eux. Et ça marche ! Le livre est réellement un page-turner, aussi agréable à lire qu’intelligemment construit. Un bon moment de lecture en perspective, donc, si vous n’avez rien à vous mettre sous la dent (sous les yeux ?) pour l’instant.

Or not to be

De Fabrice Colin, 2002.

Fabrice Colin hante ces colonnes depuis longtemps déjà et ses œuvres, toujours particulières, émaillent de leur éclat une production SFFF francophone sans doute trop sage. Or not to be, qui vient d’atteindre sa majorité (déjà 18 ans depuis la publication originale !) ne fait pas exception. Et L’Atalante a été bien inspirée de proposer ce classique alternatif dans sa collection poche et lui redonner, ainsi, une certaine visibilité depuis quelques années. Colin, qui a malheureusement quitté la littérature de genre depuis pour se consacrer à une carrière fructueuse et prolifique en littérature blanche, revenait avec ce texte shakespearien sur quelques-unes des obsessions abordées dans l’inégal mais enthousiasmant Arcadia en 1998. Il est à nouveau question du barde anglais, de l’Arcadie mythique et des mondes parallèles.

Moins délirant qu’Arcadia, cependant, Or not to be nous conte l’histoire de Vitus Amleth de Saint-Ange dans l’Angleterre des années 20. Amnésique, obsédé par les écrits autant que par la vie de Shakespeare, Amleth, à l’annonce de la mort de sa mère, s’échappe du sanatorium dans lequel il vient de passer sept longues années, protégé du monde extérieur. Partagé entre un sentiment de rejet et l’amour presque incestueux qu’il ressent encore pour cette mère-univers, c’est un jeune homme dérangé et perdu qui se lance en quête de ses souvenirs. Pour cela, il se rend au village de Fayrwood, bourgade perdue du Nord de l’Angleterre et absente de toute carte, village hors du temps où il a passé quelques semaines de vacances essentielles dans sa vie d’enfant. Il s’y était alors déjà perdu, plongeant sous les ombres des arbres de la vielle forêt voisine. Plongeant si loin qu’il y trouva un très vieil habitant, souvenir des temps anciens, souvenir qui inspira entre autres Songes d’une nuit d’été à son obsession littéraire…

Construit de manière asynchrone, les souvenirs se mêlant au récit, lui-même interrompu par le présent, ce texte érudit signé par Colin est une nouvelle fois exigeant, complexe et passionnant. Si les premières pages peuvent décontenancer, le roman trouve son vrai souffle après quelques chapitres et l’on ne peut que se plonger à corps perdu dans cette fractale étrange qu’est le destin d’Amleth. Ce voyage à travers la folie, le souvenir et l’amour connait ses moments d’extase et de félicité. A titre d’exemple, je n’ai que rarement lu une scène érotique plus intense que celle qui marque le point de non-retour dans la vie du personnage principal. Magnifiquement écrite, elle se justifie par ailleurs parfaitement dans la construction du récit et démontre que l’amour est aussi un combat, une extase et, forcément, une déception, dans une certaine mesure.

Roman adulte traitant d’un thème très classique en SFFF, à savoir l’histoire de Pan et de son petit peuple, Or not to be n’est certainement pas à ranger du côté des histoires de fantasy préfabriquées et prémâchées. Colin, comme à son habitude, devient parfois foutraque dans sa construction, égarant le lecteur dans des fausses pistes ou dans des digressions étranges. Si, dans l’ensemble, le texte est plus sage que Winterheim ou Arcadia, il n’en demeure pas moins un texte ardu. S’il me fallait le résumer en une phrase, je dirais que c’est Memento dans l’univers de Narnia. Ce n’est cependant pas lui rendre justice. La fin, abrupte, tombe un peu à côté du propos à mes yeux. Mais, à nouveau, rien de surprenant pour un bouquin de Colin qui est habitué du phénomène. Si l’on excuse ces quelques faiblesses, reste un texte passionné et passionnant et une très bonne manière de rentrer dans l’œuvre de son auteur, pour celles et ceux qui ne le connaîtrait pas encore.

Les Secrets

D’Andrus Kivirähk, 2020.

Illustrations de Clara Audureau.

L’Homme qui savait la langue des serpents fut une véritable découverte pour moi il y a quelques mois et reste l’une de mes lectures les plus marquantes de 2020. C’est donc avec anticipation que je me suis jeté sur le nouveau Andrus Kivirähk publié au Tripode en cette fin d’automne. Premier constat : le livre est nettement plus court que le précédent, environ 200 pages, illustrations comprises. Deuxième constat : si le ton est toujours féérique, il le reste cette fois-ci de bout en bout. Les Secrets, contrairement à L’Homme […] fait partie de la production « pour la jeunesse » de son auteur. Accessible dès une dizaine d’années. Qu’à cela ne tienne, jetons-nous dedans.

On y découvre donc la vie de la famille Jalakas, une gentille famille d’une middle class estonienne intemporelle, composée du jeune Siim (4/5 ans), de sa soeur Sirli (6/7 ans), du père, un type un peu looser qui aime regarder le sport à la télé, et de la mère, qui navigue entre son boulot la journée et son boulot de mère le reste du temps. Soit un picth à la Mes voisins les Yamada, pour ceux qui se souviennent de l’excellent yonkoma manga publié chez Delcourt (dans sa collection Shampooing) il y a des années, adapté en long métrage d’animation par nul autre qu’Isao Takahata, l’Estonie en prime. Et le parallèle n’est pas idiot. Car la famille Jalakas, à l’instar des Yamadas, se distingue surtout par les rêves que chacun d’entre eux poursuivent. Contrairement aux Yamadas, cependant, les rêves des Jalakas ne sont pas que des rêves. Siim se rend réellement dans son monde parallèle où il joue les magiciens démiurges. Sirli prend réellement l’ascenseur de leur bloc d’immeuble pour danser dans les nuages en partageant les potins avec le Soleil et la Lune, qui s’engueulent comme un vieux couple. La mère a également son véritable château de conte de fées et le père bat réellement tous ses « ennemis » lors d’évènements sportifs fantasmagoriques où il parvient toujours seul à remporter la victoire face à une adversité toujours plus forte.

La mécanique connait cependant des ratées avec l’arrivée dans le récit du gentil concierge, qui vit la plupart du temps dans le monde sous-marin de son placard à balais, et de la bataille qui l’oppose à l’irascible écrivain du 3e étage, le seul de ces personnages qui ne rêve pas et qui passe son temps à broyer du noir… Vous l’aurez compris, Les Secrets tient davantage du conte que du roman. Les chapitres, volontairement épisodiques jusqu’à la moitié du roman, nous font découvrir les protagonistes, leur vie prosaïque et leur vie rêvée tour à tour. Ce n’est qu’à la moitié du roman que les éléments s’entrecroisent réellement pour tisser la trame d’une « intrigue » principale dont le message est aussi simple que puissant : croyez en vos rêves. Ne les laissez jamais tomber. Ils ne feraient que grossir et noircir jusqu’à devenir une charge pour votre âme et pour tous ceux qui vous entourent.

Les Secrets est donc un récit optimiste, drôle, surréaliste, à 1000 lieues du récit complexe qu’était L’Homme qui savait la langue des serpents. On y retrouve une certaine plume, une admiration pour la naïveté et pour l’enfance qui met du baume au cœur. Si le livre touche forcément moins aux tripes que son aîné, Les Secrets, dans son genre, est une véritable réussite. A lire avec vos gamins quand ils ont un coup de bourdon ou qu’ils n’osent pas faire quelque chose. Kivirähk nous le dit et nous le répète de toutes les manières possibles : osez. Laisser faire votre imagination, poursuivez vos rêves, vous y arriverez.

PS : Les illustrations de Clara Audureau sont plaisantes mais n’apportent en définitive pas grand-chose au texte. Trop simples pour être envisagées comme œuvre à part entière et trop peu nombreuses pour être de véritables supports à la lecture pour les plus jeunes. Un coup dans l’eau.

La quête onirique de Vellitt Boe

De Kij Johnson, 2016.

Dans la longue tradition de ce blog d’arriver après la guerre, nous allons parler aujourd’hui de La quête onirique de Vellitt Boe, que toute la blogosphère SFFF a déjà chroniqué il y a deux ans quand le bouquin était sorti en grand format chez Bélial’ (le monde est petit). Et, une fois encore, nous allons parler de Lovecraft (qui, décidément, a beaucoup occupé mes lectures cette années, de manière souvent détournée, inspirée ou inspirante). Kij Johnson est une romancière américaine connue en francophonie surtout pour sa nouvella Un pont sur la brume qui participa au succès éditorial de la collection Une Heure Lumière à ses débuts. La novella, très poétique, insistait davantage sur l’ambiance d’un monde étrange que sur l’action réelle de son moteur narratif. Elle avait cependant marqué les esprits pour sa capacité d’évocation d’un monde à la marge.

Et c’est précisément ce qui fait aussi la force de sa Quête onirique de Vellitt Boe. Johnson a eu l’idée amusante d’imaginer La quête onirique de Kadath l’inconnue (H.P. Lovecraft, 1943 – publication posthume) à l’envers. C’est-à-dire d’imaginer la quête d’un habitant du pays des songes qui tenterait d’entrer dans le monde des hommes (le monde réel, de notre point de vue de lecteur). Le prétexte avancé tient la route : Vellitt Boe, une professeure au Collège pour femmes d’Ulthar est réveillée en pleine nuit. L’une de ses pensionnaires s’est enfuie avec un rêveur vers le monde des humains. La jeune femme en question, dont le père fait partie du conseil d’administration du collège en question, est également, incidemment, la descendante d’un Dieu endormis local qui n’apprécierait pas trop avoir perdu sa progéniture.

Dans ce monde onirique où les femmes n’ont qu’une importance toute relative et où l’existence même d’un collège pour femme est une grande victoire, un scandale pareil pourrait mener à la fermeture de l’établissement ou, pire, à la destruction complète de la cité par la déité dérangée. Bref ; aboutissement négatif ! Ni d’une ni de deux, Vellitt Boe, la cinquantaine bien frappée, décide de reprendre le bâton de pèlerin de sa propre jeunesse et de parcourir les contrées du rêve pour trouver un accès vers le monde réel et ramener la jeune femme dans son giron. Quitte à aller quémander une clé à son ancien amant, un certain Randoph Carter…

La quête […] oscille donc entre hommage et écrit militant. Johnson, on le découvre dans la postface sous forme d’entretien avec l’éditeur français, a toujours apprécié Lovecraft tout en étant consciente assez vite de son racisme crasse (comme je l’ai déjà dit dans ces colonnes, qu’il convient de contextualiser et non d’excuser). Son propos dans ce court roman est donc de rendre hommage à la vision de l’homme de Providence en « corrigeant » son propos. Pour cela, elle choisit évidemment une héroïne qui évolue dans un monde essentiellement féminin où les personnages sont LBGT et où les hommes « forts » sont plutôt lâches et faibles. D’où le militantisme féministe dont je parlais ci-dessus.

Quelques esprits chagrins sur le web y ont vu une exagération aussi déplacée que déplaisante. A la lecture du roman, cependant, cela ne m’a absolument pas sauté aux yeux. Évidemment, c’est sans doute cette démarche « à thèse » qui lui a valu de gagner un prix littéraire pour son roman (contre La ballade Black Tom, qui modernise également Lovecraft en l’attaquant sur son racisme, sans y ajouter toutefois la touche de féminisme qui semble être le combo gagnant). Mais peu importe. Le texte en lui-même est fort agréable et ces touches de militantisme ne gênent en rien la lecture. Cela rend au contraire le texte plus intéressant, car il jette un œil différent sur un imaginaire bien particulier très peu habité par les femmes.

Les amateurs de Lovecraft seront par ailleurs heureux de retrouver un texte qui respecte la mythologie lovecraftienne sans pour autant respecter le canon de l’œuvre dans son déroulé. En effet, Vellitt est un personnage actif là où les héros lovecraftiens subissent la plupart du temps le monde qui les entoure et les horreurs qu’ils vivent. Vellitt connait ce monde, l’a déjà parcouru et a déjà affronté ses dangers. C’est donc en toute connaissance de cause qu’elle traverse les contrées du rêve et se confronte tant aux dangers qui la guète qu’aux fantômes de son passé et aux espoirs déçus de sa vie. Le livre souffre peut-être d’un rythme hachuré, passant d’une exposition rapide à une seconde partie plus contemplative, presque guillerette par moment, qui tranche beaucoup avec une partie finale plus sombre et nettement plus explicite que tout ce que Lovecraft n’a jamais produit d’indicible.

L’un dans l’autre, La quête onirique de Vellitt Boe reste un bon roman d’aventure, un hommage intelligent qui tente également de faire passer un message. La plume de Johnson est agréable et elle n’hésite pas à plonger dans l’horreur quand le moment est venu de se confronter aux goules et autres ghasts. Elle confirme, quelques années après Un pont sur la brume, qu’elle est un nom sur lequel il faudra compter dans le paysage de l’imaginaire US, dans une veine assez proche de ce qu’a pu faire Nancy Kress ou Ursula Le Guin avant elle. Et le rapprochement est élogieux.