Leçons du monde fluctuant

De Jérôme Noirez, 2007.

J’ai rarement été plus mal à l’aise à prendre ma plume pour chroniquer une lecture qu’aujourd’hui. Il me semble pouvoir affirmer sans beaucoup de doutes que la dernière fois fut sans doute lorsque je commentais ici Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline. Et c’est, malheureusement, pour les mêmes raisons. Sans vouloir faire de parallèle entre les deux œuvres (Voyage étant à ranger au rayon des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale, les Leçons qui nous occupe aujourd’hui à celui de la fantasy intelligente), elles posent toutes deux la question de distinguer l’œuvre de son auteur. Si d’un point de vue purement judiciaire, le crime de l’aîné est probablement pire que ceux de notre contemporain, si l’on se place au niveau moral, il me semble vain de vouloir établir une quelconque gradation.

Car Noirez, jeune auteur de la scène fantastique française il y a encore quelques années, est désormais persona non grata. Ses éditeurs, s’ils n’ont pas retiré ses livres de la vente, se font très discrets sur l’homme. Noirez, en effet, est blacklisté. Et pour une très bonne raison. Il a été condamné en 2016 pour possession et diffusion d’images à caractère pédopornographique. Les sites traditionnels de la SFFF francophone, à l’image de l’entrefilet d’Elbakin, n’ont que relayé l’information de manière assez éludée, sans doute dans l’intention de ne pas choquer l’éventuel jeune lecteur. Car Noirez, au-delà de sa production adulte, fut également un auteur pour la jeunesse, ce qui nous fait tous, j’imagine, encore plus froid dans le dos.

En cherchant un peu sur l’Internet, on retrouve cependant quelques archives qui démontrent bien l’existence du vice, la noirceur de l’individu, l’horreur de son crime. Je n’ai, c’est évident, aucune forme de pitié pour cela. Un article assez intéressant de Marianne revient sur l’histoire compliquée que la littérature et certains de ses auteurs respectables (Gide, Montherlant, Tournier et quelques autres) entretiennent avec la pédophilie. L’article, bien construit, démontre comment l’histoire des mœurs a évolué au long du XXeme pour transformer ce qui fut une lubie malvenue mais tolérée comme une tare d’artiste en ce qu’elle est vraiment : un crime inacceptable. Étant de la génération des jeunes ados de l’affaire Dutroux, j’ai comme tous mes contemporains été confronté à cette triste réalité de manière frontale par cette affaire surmédiatisée. Elle eut le mérite, s’il faut en trouver un, de nous ouvrir les yeux.

L’article de Marianne, cependant, se trompe. Je le cite : « Jérome Noirez, auteur de science-fiction, condamné pour diffusion de matériel pédopornographique en 2016, a vu son éditeur retirer de la vente tous ses livres, pourtant totalement exempts d’allusions pédophiles. » C’est peut-être vrai pour sa production jeunesse, que je ne connais pas, mais ce n’est pas le cas pour sa production adulte.

Leçons du monde fluctuant, dont il est question ici, en contient en effet de nombreuses. Ce qui rend cet article d’autant plus compliqué à écrire et le jugement sur l’œuvre d’autant plus trouble. Noirez, dans ce roman fantastique et largement absurde, nous plonge dans une Londres alternative de la fin du XIXeme. Ce Londres est sous l’hégémonie de la Grande Reine Victoria qui dirige son empire sur le principe de l’éducation. C’est l’éducation et uniquement elle qui doit sortir les peuples de l’ignorance, qui doit vaincre la pauvreté. Le programme est joli, la réalité nettement moindre : sous ce principe se cache une société totalitaire, extrêmement conservatrice qui n’hésite pas à pratiquer le châtiment corporel sur ceux qui n’apprennent pas (assez vite, assez bien), enfants ou adultes sans distinction. Le savoir est érigé en principe fondateur jusqu’à l’absurde. Et c’est sans ce monde que Noirez nous introduit à son personnage principal : Charles Lutwidge Dodgson. Qui, dans le monde réel, le nôtre, finit par prendre un pseudonyme pour sa carrière d’auteur fantaisiste : Lewis Carroll.

Et vous saisissez maintenant pourquoi le livre est extrêmement ambigu. L’auteur d’Alice au pays des merveilles a en effet lui-même une histoire personnelle qui sent le soufre. Si son livre phare a traversé les décennies, soutenu par le fait qu’il fut définitivement absous en étant adapté en classique par nul autre que Disney, cela n’empêche de très nombreuses voix modernes de se questionner sur les troubles penchants de l’auteur anglais. L’autre personnage principal du roman est un (très) jeune fille du nom de Kematia, une indigène d’une île lointaine ressemblant à une Madagascar fantasmagorique. Elle est morte au début du récit, des suites de ce que l’on apprendra plus tard être une excision s’étant mal passée. Elle se réveille alors dans un purgatoire local et n’aura de cesse de comprendre ce qui lui sera arrivé, pourquoi cela lui est arrivé et comment faire pour réparer cette injustice, même dans l’autre monde.

Le bouquin, construit sur des chapitres mettant en scène alternativement les mésaventures de Dodgson, chassé de son université pour ses penchants inavouables et envoyés aux confins de l’Empire car cela arrange bien tout le monde, et la quête de Kematia, le bouquin, disais-je, est plutôt bon. Noirez a des facilités d’écriture évidentes et maîtrise déjà une construction relativement complexe. Il développe des personnages intéressants, troubles, gris et invente une version « adulte » du délire de Lewis Carroll avec, il faut bien l’avouer, un certain brio. Le bouquin, en somme, est original et, finalement, agréable à lire.

C’est d’autant plus troublant pour le lecteur quand on se rend compte que Noirez use de ce trouble, de cette zone grise, pour finalement rester lui-même très flou sur certains aspects du récit qui prennent une tout autre dimension quand on connait la face cachée de l’auteur. La critique parue dans un Bifrost de l’époque expliquait ceci : « Charles Dodgson et Kematia nous apparaissent donc comme des victimes de leurs sociétés respectives : lui, condamné sans preuves par une société où il n’a jamais pu trouver sa place (Noirez évite de se prononcer sur la véracité des penchants pédophiles de son héros, là n’est pas son propos), elle, morte à cause d’une vieille tradition inhumaine. » La parenthèse du texte, que je ne reproche bien sûr pas à l’auteur de la critique rédigée in tempore non suspecto, fait maintenant réfléchir.

Il me semble évident que Noirez, personnage malade et dangereux pour la société comme cela est désormais démontré par la justice, s’est projeté dans ce double imaginaire de Carroll. Il le dépeint largement comme couard, faible, hésitant et honteux de ses pulsions. Mais Dodgson est, malgré lui peut-être, le héros de Leçons du monde fluctuant. Il s’en sort, contrairement à tous les autres personnages. Il est, dans une certaine mesure, triomphant. Sans, comme le précise Bifrost, avoir été confronté en une quelconque manière à ses penchants inexcusables et horribles. C’est donc en même temps un très bon roman de SFFF et un livre à mettre à l’index, définitivement, tout comme son auteur.

Si vous vous demandez pourquoi je l’ai lu, c’est assez simple : je ne savais rien de Jérôme Noirez avant de lire le bouquin et ce n’est qu’en faisant quelques recherches sur le net pour rédiger cette critique que j’ai compris réellement ce que je venais de lire/ce que j’avais entre les mains. La conclusion de ce long article est plus simple à écrire, cependant, que dans l’article sur Voyage au bout de la nuit. Leçons d’un monde fluctuant est sans doute aucun un bon livre fantastique ; cela ne fait cependant pas de lui un monument de la littérature. L’antisémitisme de Céline est, à nouveau sans gradation dans le mal, aussi inexcusable et condamnable que la pédophilie de Noirez. Mais son œuvre, à Céline, est bien autre chose. Et le débat mérite donc d’être mené. Dans le cas de Noirez, ce n’est pas le cas. Passez votre chemin et laissons l’histoire oublier jusqu’à l’existence de ce pauvre être humain. Il y a bien d’autres livres à lire et bien d’autres auteurs à découvrir. Noirez ne sera qu’un secret honteux de la SFFF française que l’on aura oublié d’ici quelques années. Et c’est tant mieux.

Les Agents du Dreamland

De Caitlín R. Kiernan, 2017.

Nouvelle incartade dans l’excellente collection Une Heure Lumière et nouveau texte d’inspiration lovecraftienne (décidément ! je ne le fais pas exprès, je vous assure !) pour ce texte de Caitlín R. Kiernan, dont j’ignorais tout jusqu’à la publication de cette novella. Après quelques recherches, je peux facilement comprendre pourquoi : l’autrice irlandaise n’a pratiquement jamais été traduite en français, malgré une production plus qu’honorable et une reconnaissance critique certaine côté anglo-saxon. Mais, la lecture de l’interview de Mélanie Fazzi, excellente autrice elle-même et traductrice attitrée de Brandon Sanderson, dans le hors-série 2020 de la collection en donne sans doute la raison : traduire Kiernan n’est pas une entreprise facile.

Et, malgré tout le brio que l’on peut reconnaître à la plume acérée de Fazzi, Les Agents du Dreamland démontre certainement la difficulté d’adapter un texte ultra-référencé. Dans une courte poste-face, Fazzi explique d’ailleurs que, en accord avec l’éditeur, elle a choisi de ne justement pas expliciter ses références par d’abondantes notes en bas de page. Le Bélial’ a en effet estimé que le texte original jouait sciemment sur un flou artistique, baladant le lecteur de fausses pistes en fausses pistes et mettant en scène des personnages aussi mystérieux qu’inquiétants.

Force est de constater que c’est réussi. Plus d’une fois, je me suis en effet perdu dans le texte. Il y a, pour moi, une différence entre une construction complexe et une construction alambiquée. Je n’ai rien contre le fait qu’un texte ne prenne son sens que dans ses derniers chapitres, mais là, j’ai trouvé ça un peu trop tiré par les cheveux. Pourtant, le texte regorge de bonnes idées : Kiernan, ayant digéré son Lovecraft, y ajoute toute la mythologie moderne de l’Area 51, des sectes apocalyptiques, des conspiracy theories diverses et variées. Et, grâce à ce syncrétisme des sources, elle nous conte l’histoire de deux agents de services très spéciaux (l’un américain et l’autre anglais, si j’ai bien compris) qui cherchent, ensemble, à comprendre et lutter contre une invasion d’extra-terrestres fongoïdes.

Bizarrement, le texte m’a fait penser à une certaine Amérique des années 50, partagée entre un développement économique sans précédent et une guerre froide sous-jacente. Bizarrement car le texte ne se déroule pas dans les années 50. Enfin, pas tout à fait puisqu’un des deux agents semble faire fi du temps, ce qui rend le texte encore plus complexe à suivre. Kiernan signe donc une belle modernisation de l’univers lovecraftien, parvenant à le rendre toujours aussi horrifique alors que sa forme classique est sans doute un peu surannée (ce qui ne m’empêche pas de l’apprécier, bien sûr). Mais une modernisation dans laquelle j’ai eu personnellement beaucoup de mal à entrer.

La construction en poupée gigogne du texte et le peu d’explications fournies sur les faits et les protagonistes en font une lecture exigeante et, par moment, frustrante. Cette difficulté, que je juge un peu artificielle pour finir, puisque l’histoire racontée est finalement assez classique, m’a je l’avoue sorti du texte. Et dans une novella d’une centaine de page, c’est un problème qui ne pardonne pas. Bref, je saisi bien l’intérêt du texte, mais ça n’a pas marché avec moi. Dommage.

L’Appel de Cthulhu

De Gou Tanabe & H.P. Lovecraft, 2019.

Ki-oon poursuit son excellente initiative de publier les grandes œuvres de Lovecraft mises en image par Gou Tanabe. Après Les Montagnes hallucinées, La Couleur tombée du ciel et Dans l’Abîme du temps, c’est donc au tour d’un autre texte fondateur du reclus de Providence de tomber sous les pinceaux de Tanabe. L’Appel de Cthulhu, déjà adapté de très nombreuses fois par de très nombreux auteurs, est _le_ texte à la base de la mythologie moderne lovecraftienne. Ce n’est pourtant ni le premier à aborder les grands anciens ni même le meilleur texte de Lovecraft, mais il n’en demeure pas moins l’un des plus visuels, des plus cinématographique et, donc, l’un de plus aisément adaptables.

Et Gou Tanabe s’en est donné à cœur joie : son trait précis sert à merveille les univers cyclopéens chers à Lovecraft. Il se permet même quelques libertés pour dramatiser les évènements qui nous sont comptés. Bien sûr, l’adaptation reste fidèle à la construction enchâssée du texte d’origine : on a toujours affaire avec un jeune héritier qui découvre dans les papiers de son oncle, à postériori, les recherches universitaires de ce dernier sur un culte aussi ancien que mystérieux. Et de les poursuivre lui-même à la recherche de témoins clés, de l’artiste maudit ayant produit des sculptures démoniaques dans un épisode de folie, aux confessions d’un inspecteur de police confronté au culte au plus profond des bayous de la Louisiane. Sans oublier, bien sûr, le récit glaçant d’un marin norvégien directement témoin de l’indicible.

A l’instar des précédents titres dans la même collection, Gou Tanabe s’approprie réellement le texte de Lovecraft pour y mettre sa touche personnelle. Les yeux de ses personnages, en particulier, ne peuvent que marquer le lecteur occasionnel de bande-dessinée. Très loin des graphismes habituels du manga, le trait est très recherché et finalement très européen. Et c’est un choix graphique construit de la part de Tanabe, si j’en crois le nettement moins connu The Outsider, publié il y a déjà quelques années chez Glénat. Ce recueil de nouvelles mises en image, débutant déjà par une adaptation de Lovecraft avec la nouvelle éponyme, faisait la part belle à des récits plus japonais dans la forme comme dans le fond. Et ses histoires d’horreur au temps d’Edo ressemblent davantage à ce que fit, par exemple, Hiroaki Samura sur L’Habitant de l’Infini pendant de nombreuses années.

Glénat doit d’ailleurs se mordre les doigts d’avoir laissé les droits d’adaptation de Tabane filer chez Ki-oon. La maison d’édition, relativement modeste, est parvenue à imposer sa collection Lovecraft en tête de gondole dans la plupart des librairies spécialisées ou généralistes, réalisant en cela sans doute les meilleurs chiffres de vente de seinen depuis la publication des Taniguchi chez Casterman. C’est d’autant plus intéressant que Tanabe n’est pas, comme Taniguchi, présenté partout comme « un auteur à l’européenne« . Ce phénomène d’assimilation propre à une certaine culture francophile a épargné l’auteur des Chefs-d’œuvre de Lovecraft, lui laissant ainsi son identité culturelle propre, tablant tant sur les fans de mangas que sur les fans de fantastiques, deux marchés de niche s’alliant pour un meilleur résultat.

L’Appel de Cthulhu de Tanabe est une superbe adaptation. Si elle force le trait sur l’action, là où le texte de Lovecraft est évidemment moins visuel, elle modernise réellement l’œuvre en la rendant accessible à un public qui en est peut-être moins familier. L’adaptation graphique de Thomas Baranger, sortie voilà déjà deux ans chez Bragelonne, est également une œuvre exceptionnelle. Mais, si elle est également spectaculaire avec ses formidables illustrations, elle n’en demeure pas moins plus classique, plus froide. Le passage à la BD, surtout à la BD japonaise qui bénéficie traditionnellement d’une pagination beaucoup plus importante que sa cousine européenne, rend le récit dynamique, fidèle et effrayant. A consommer sans modération.

The Mountains of Madness

De Adam Fyda, 2020.

Résultat d’un financement participatif sur Kickstarter lancé en 2020, le comics indépendant, édité par la petite maison d’édition Blue Fox Comics, est arrivé voilà quelques semaines déjà par la poste. Maintenant que je l’ai lu, vient donc le moment de la sentence. En résumé : on sent que c’est du comics indépendant, de l’artisanat plutôt que du professionnalisme des grosses maisons d’édition, mais le résultat est finalement très sympathique. Adam Fyda, grand amateur de H.P. Lovecraft, a bien saisis le potentiel commercial du reclus de Providence, surtout chez les geeks qui traînent sur KS. Mais au-delà de l’opportunité, on sent à travers le comics le véritable amour que Fyda a pour l’œuvre d’origine.

Sur le fond, Fyda ne propose rien de moins qu’une suite à l’un des plus grands textes de Lovecraft. Nous retournons donc dans les montagnes maudites du Pôle Sud, deux ans après les faits explorés dans Les Montagnes Hallucinées (1936). De braves scientifiques, originaires forcément de la petite ville d’Arkham et de l’Université de Myskatonic, retournent donc dans le grand Sud pour retrouver les traces de la précédente expédition, dont les journaux de l’époque n’ont évoqué que le retentissent échec, sans entrer dans les détails de la catastrophe.

Tous les lecteurs familiers avec l’œuvre de Lovecraft savent déjà qu’il s’agit là d’une bien mauvaise idée. Et c’est bien sûr ce que nous raconte ce comics de 80 courtes planches : les avatars malheureux qui tombent sur la tête (ou, plus précisément, sous les pieds !) de nos braves explorateurs-scientifiques. Et le comics ne surprend pas, en cela. Il s’inscrit en droite ligne dans l’hommage à Lovecraft : on y croise des scientifiques dont la personnalité est peu explorée, des monstres abyssaux ou sidéraux qui sont proches de l’indicible et un rythme pour finir assez lent, partagé entre une fascination pour l’architecture des lieux étranges et une apparition progressive mais inéluctable de l’horreur. L’idée de faire une suite a pour désavantage de réduire un peu la nouveauté, bien sûr, puisque les monstres stellaires dont il est question sont évidemment les mêmes que ceux d’origine.

Fyda, par ailleurs, semble être un meilleur dessinateur et scénariste que dialoguiste. J’ai noté à plusieurs reprises que les dialogues étaient un peu poussifs et semblaient peu naturels. Bien sûr, avec le style ampoulé de Lovecraft et le choix de l’hommage, c’est difficile de faire moderne. Mais Gou Tanabe dans sa version des Montagnes Hallucinées (l’original), dispo chez Ki-oon, rend une copie plus travaillée certainement à ce niveau-là, tout en étant forcément plus proche du texte original, puisqu’il s’agit là d’une adaptation et non d’une suite hypothétique. Le crayonné de Fyda, pour finir, est assez brut. On le sent plus à l’aise avec les décors, les bâtiment ou les architectures étranges qu’avec ses protagonistes humains, résumés parfois à quelques traits peu expressifs.

L’ensemble respire cependant la fraîcheur d’un artiste peut-être encore un peu jeune (dans sa maîtrise technique, pas forcément dans son âge) qui s’est avant tout fait plaisir à lui-même en prolongeant un texte classique d’un grand maître de l’horreur fantastique. Et qui a voulu partager ce plaisir avec un public de convaincus (dont je fais bien entendu partie). Une curiosité pour les collectionneurs du mythos lovecraftien, dont la naïveté est finalement assez rafraichissante. Et puis, c’est toujours une bonne œuvre que de soutenir des éditeurs indépendants et de ne pas donner son argent à Dark Horse, pour une fois.

Les Carnets Lovecraft: Les rats dans les murs

De Howard Philip Lovecraft & Armel Gaulme, 2020.

Bragelonne, qui a senti le filon, persiste et signe avec ses diverses publications lovecraftiennes. Ils ont débuté il y a peu de temps la publication en petit format poche de « grands textes » de l’homme de Providence, mais je n’en parlerai pas ici, car je me réserve pour l’intégrale de Mnémos qui est toujours quelque part en cours de traduction. Amusant de constater d’ailleurs que ces nouvelles éditions de Bragelonne bénéficient elles-aussi de nouvelle traduction, ce qui fait que certains classiques de Lovecraft auront connu jusqu’à 3 ou 4 nouvelles traductions FR en quelques années. Un beau cas d’école pour des étudiants en fac de traduction qui chercheraient un sujet de mémoire ! Malgré le hype commercial, je n’ai cependant pas résisté au plaisir de redécouvrir Les rats dans les murs, illustré avec toujours beaucoup de brio par Armel Gaulme, dans leur mini-collection Les Carnets Lovecraft.

Alors que 2019 avait connu deux publications, Dagon et La cité sans nom, Les rats dans les murs devrait être le seul ajout pour cette année bizarre qu’est 2020. Le prochain carnet est en effet annoncé pour 2021 (sans préciser de mois, les éditeurs se montrant de plus en plus prudents avec cette crise qui n’en finit pas de finir). Il nous faudra donc se contenter de cette nouvelle pour cette année-ci.

Comme pour les deux premiers carnets, le choix s’est porté sur un texte relativement mineur. Les rats dans les murs, publié en 1924, est plus un hommage à Edgard Allan Poe et son La Chute de la maison Usher qu’un vrai texte du mythos Lovecraftien. On y trouve un homme, héritier d’une vieille famille anglaise, qui, après avoir perdu son unique enfant pendant la guerre 14-18, retourne dans l’Angleterre de ses aïeux pour prendre possession de la vieille demeure familiale, un ancien prieuré décrépit, laissé à l’abandon pendant des dizaines d’années. Les locaux fuient la propriété et refuse d’aider le protagoniste principal dans ses travaux de restauration en raison des nombreuses rumeurs jetant une aura maléfique sur la vielle bâtisse. Peu après avoir terminé les travaux, le nouveau propriétaire commence à faire d’affreux cauchemars lors desquels il entend des armées de rongeurs courir dans les murs.

Après avoir fouillé la demeure, ils se rendent bien évidemment compte qu’elle est construite sur un réseau de cavernes antiques. Ni d’une ni de deux, le baron de la Poer en titre (i.e. notre protagoniste) décide de rassembler quelques scientifiques londoniens pour une expédition vers les insondables abysses. S’en suit une conclusion relativement logique et très lovecraftienne, dont je vous épargne cependant les rebondissements pour vous préserver un plaisir de lecture au cas où le texte ne vous est pas familier (vous pouvez toujours le lire ici en version originale, les textes de Lovecraft étant dans le domaine public).

Gaulme, comme à son habitude, enrichi réellement la lecture du texte par ses croquis, ses crayonnés comme toujours centrés sur l’architecture des lieux et quelques portraits. Les dessins sont beaux et servent vraiment le texte pour installer une ambiance déliquescence au récit, nourrissant notre imagination par exemple avec la dissection de l’un de ces fameux rats, alors même qu’il n’est nullement question de ceci dans le texte. J’émets également ma réserve habituelle : l’écrin est très cher pour un plaisir de lecture et un plaisir visuel aussi court, mais cela reste bien sûr un objet de collectionneur.

Dernier point anecdotique mais qui a malgré tout son importance alors que l’auteur semble toujours inspiré davantage d’écrivain : il n’y a pas un mot sur un élément pourtant révélateur d’un racisme ordinaire de Lovecraft que l’on retrouve dans le texte qui nous occupe. Dans la préface de l’excellent The New Annotated Lovecraft: Beyond Arkham, l’auteur Victor LaValle (La Ballade de Black Tom, dans la collection Une heure lumière, inspiré très largement de l’œuvre lovecraftienne) insiste précisément sur ceci. Le chat du baron, dans Les rats dans les murs, est un chat noir comme la nuit. Pudiquement traduit par « noiraud » dans la traduction de Bragelonne, l’orignal a pour nom « Nigger-man« . LaValle, lui-même afro-américain, explique longuement qu’il a été choqué du terme quand il fut en âge de comprendre son sens profond. Sans tomber dans la frénésie BLM (très largement justifiée, ne me comprenez pas mal !), LaValle explique dans sa jolie préface à quel point cela l’a bloqué pendant des années sur les textes de l’homme de Providence jusqu’à qu’il apprenne à séparer l’homme de l’œuvre. A contextualiser un comportement sans l’excuser. Et c’est bien dommage que Bragelonne n’ai pas profiter de l’occasion pour faire un encart sur ceci, sans tomber dans la polémique mais bien pour reconnaitre que, de tout temps, le racisme reste un fléau qu’il faut comprendre pour pouvoir le combattre. Avoir choisir d’ignorer la question en optant pour une traduction politiquement correcte ne me semble pas du plus grand courage…