Hyperborée & Poséidonis

De Clark Ashton Smith, 1929-1957.

Troisième et dernier tome de l’intégrale des nouvelles de fantasy de Clark Ashton Smith, après Zothique et Averoigne, Hyperborée & Poséidonis nous plonge une nouvelle fois dans l’exquise plume de son auteur. Il se plait, comme dans les recueils précédents, à peindre des mondes imaginaires et déliquescent où la magie et la mort tiennent les rôles principaux. Ce dernier tome, que l’on doit toujours à l’inspiration éclairée des éditions Mnémos et aux contributeurs généreux du projet Ulule, verse plus volontiers encore que les deux précédents opus dans le sombre, l’horreur et le désespoir.

Passé une préface assez laborieuse de Scott Connors, le recueil de nouvelles s’ouvre donc sur les textes consacrés à l’Hyperborée, ce continent mythique situé dans l’actuel Arctique. Les savants du début du XXème y voyait le creuset de l’humanité, à une époque où une jungle luxuriante remplaçait alors les glaces éternelles. Le confrère de Smith, Robert E. Howard fut lui aussi très inspiré par ses textes scientifiques aussi imaginatifs qu’évocateurs et y plaça nombre de ses récits fantastiques lui-aussi. Cependant, Smith ne choisit pas de nous conter les premiers pas de l’Homme dans des récits protohistorique. Non, alternativement, il nous conte des épisodes de l’Hyperborée au temps de sa gloire, lorsque la civilisation humaine y atteignit son apogée et que ses représentants frayaient volontiers avec des dieux anciens, incarnés et impies, puis Smith nous offre également des histoires nettement plus tardives qui prennent place lorsque l’Hyperborée verte cède inexorablement sa place à un désert de glace, lui aussi proie à de sombres secrets et à des cultes aussi oubliés que périlleux.

Comme je l’expliquais dans les deux précédentes critiques concernant cette trilogie de recueils, les nouvelles de Smith ne respirent en rien la joie de vivre. Encore moins dans ce troisième opus que dans les deux premiers, peut-être. Là où les sirènes du pulp permettait à Smith de céder à quelques facilités dans Averoigne, notamment, avec quelques scènes érotiques propres à attirer le chaland, il n’en est rien dans Hyperborée & Poséidonis. A l’instar de Zothique, je vous mets au défi de trouver la moindre nouvelle se concluant positivement. Si certaines, notamment celles consacrées aux voleurs, sont plus légères, la très grande majorité de la grosse vingtaine de nouvelles du recueil nous plongent plus volontiers dans le désespoir que l’héroïsme. La seconde partie, consacrée à Poséidonis, l’île constituée des dernières émergées de la légendaire Atlantide, ne font même que renforcer ce trait.

Car, plus encore qu’en Hyperborée, les protagonistes de Poséidonis ont ancré dans leur âme la notion même de finitude, d’échec, de labeur inutile. Leur île est destinée à disparaitre et leurs efforts n’y feront rien. Les plus puissants nécromants qui l’habitent sont logés à la même enseigne que la populace : les contrats impies qui les lient aux engeances du mal ne les sauveront pas plus de la fin de leur histoire.

La plume de Smith, admirablement traduite par Vincent Basset, poétique, triste, désespérée par moment, sert parfaitement son propos. L’abus d’épithètes propre à une certaine époque, qui pourrait rendre le texte ampoulé et indigeste, permet au contraire au lecteur de se faire une idée des horreurs que croisent les narrateurs des diverses nouvelles qui composent le recueil. Plus explicite que son ami Lovecraft, Smith n’hésite pas à décrire par le menu les entités abyssales, les dieux oubliés qui émaillent ses récits. Et l’horreur, comme dans toute bonne histoire pulp qui se respecte, est au rendez-vous.

Le recueil se conclut par une postface de l’érudit S.T. Joshi, sans doute le plus grand spécialiste vivant de Lovecraft, qui nous livre une analyse pertinente et argumentée des textes présentés ici. Je me permettrais seulement de ne pas partager son point de vue quant à la satire qu’il lit dans ces nouvelles. Il me semble évident, en effet, que Smith était en complet décalage avec son époque, qu’elle soit littéraire ou simplement sociétale. Mais je ne vois pas réellement de satire dans ses textes. J’y vois surtout l’expression d’un mal-être profond que seul l’écriture a pu, même si ce n’est que partiellement, soigner. C’est probablement le meilleur des trois recueils, même s’ils sont tous les trois très bons, puisque s’exprime ici encore plus librement et complètement l’idée de la chute, de la perte, de l’inévitable fin de l’être. Je l’ai dit et répété : sans doute ce que l’on fait de mieux en pulp, aux côtés de ses pairs, H.P. Lovecraft et Robert E. Howard.

Averoigne & autres mondes

De Clark Ashton Smith, 1930-1951.

Après Zothique, Averoigne et autres mondes est le second des trois tomes poches couvrant l’ensemble des textes fantastiques de Clark Ashton Smith. Le bouquin, assez épais, regroupe deux tomes de l’intégrale de luxe qui avait été publiée à la suite d’un financement participatif en 2017 par les éditions Mnémos, à savoir le tome consacré à Averoigne et celui consacrés aux autres mondes abordés par Smith au gré de ses publications dans les magazines pulps des années 30. La grande majorité des textes du recueil date des années 1930 à 1935, avec quelques textes courts plus tardifs.

Il est évidemment impossible (et peu souhaitable) de chroniquer ici les 23 nouvelles et les quelques poèmes qui concluent l’ouvrage. Le schéma narratif des nouvelles est connu : il s’agit de textes d’une grosse dizaine de pages qui développent un épisode fantastique ou macabre dans l’un des mondes imaginaires de Smith. Peu de nouvelles sont connectées, à quelques exceptions près où des personnages (qu’ils soient bons ou mauvais) se voient évoquer ou jouer des rôles importants dans plusieurs nouvelles. Le point commun principal des textes est davantage le monde dans lequel ils sont développés et l’ambiance que cela crée. Alors que Zothique nous plongeait dans un Proche-Orient sombre et maléfique, Averoigne est une version légèrement décalée de l’Auvergne moyenâgeuse. On y croise de preux chevaliers qui luttent contre les forces du mal, qu’elles revêtent les habits de vils nécromants ou de terribles stryges.

Et, comme dans Zothique, l’amusant est de constater que les gentils ne gagnent pas forcément. Bien que pur produit de la littérature pulp, Smith, comme vous le savez maintenant, fut fort proche des deux géants de l’époque : Lovecraft et Howard. Et comme eux, il livre des récits qui mêlent le fantastique au macabre. L’horreur est alors forcément gothique et ces références se sentent dans les récits souvent désespérés que Smith livre sur ce moyen-âge fictif. Il en profite également pour écorner la religion chrétienne, rappelant au lecteur que la tentation du mal n’est jamais bien loin des saints hommes qui peuplent alors les monastères isolés, au cœur de sombres et inextricables forêts qui ponctuent ce paysage français imaginaire.

Les histoires que Smith développe, toujours efficace et prenante, représentent toujours le haut du panier de ce que les pulps ont pu livrer dans leurs quelques décennies d’existence. Cependant, je dois l’avouer, le décors, moins exotique et donc probablement un peu plus convenu, place pour moi ce deuxième tome de l’intégrale un peu en-deçà du premier tome que j’avais réellement dévoré. Preuve en est : alors que cela fait de longs mois que je l’ai terminé, je ne prends la peine de vous en parler que maintenant, puisque la sortie récente du troisième et dernier tome de l’intégrale a fait remonter l’auteur dans mes priorités de lecture prochaine. Ne nous méprenons pas : c’est toujours très bon, à n’en pas douter. Mais le « sense of wonder » a simplement un peu moins fonctionner pour moi dans ce tome, le médiéval fantastique d’inspiration européenne étant un territoire de l’imaginaire tellement balisé depuis qu’il devient difficile d’en être encore surpris.

Les « autres mondes » dont il est question dans le titre de l’ouvrage sont constitués de trois nouvelles sur Mars, où de braves explorateurs auront la malchance de tomber sur des « grands anciens » locaux (ce qui n’est jamais une bonne nouvelle, Howard Philip pourra le confirmer ! 🙂 ) et de textes épars relatifs à d’autres mondes et contrées imaginaires. On y croise quelques perles de textes malsains et réellement macabres (notamment une nouvelle où un seigneur local use des pouvoirs de son sorcier pour créer un véritable cauchemar de botaniste en greffant des morceaux d’humains aux arbres et plantes de son sombre jardin). A l’instar de Zothique, Averoigne & autres mondes ne laisse pas beaucoup de place aux rires et à l’émerveillement. Je parlais de dark fantasy dans ma précédente chronique et cela est toujours vrai pour celui-ci. Et si quelques textes se concluent sur le succès du héros vertueux (qui, contrairement à ce qui se passait dans Zothique, parvient ici à sauver la dame en péril), nombre de texte restent noirs et amoral. Les amateurs de pulp noir au style travaillé en auront pour leur argent. Le troisième et dernier tome est pour bientôt dans ces colonnes.

Un peu de ton sang

Suivi de Je répare tout.

De Theodore Sturgeon, 1955-1961.

Court roman d’horreur de Theodore Sturgeon, Un peu de ton sang est un texte dérangeant. La postface de l’édition Folio-SF de Steve Rasnic Tem colle tout à fait avec mon ressenti : Rasnic Tem y explique qu’il a été déçu par le texte dans sa jeunesse, s’attendant à découvrir un texte noir et plein d’aventures pour se retrouver finalement avec un texte assez sobre entre les mains. Mais qu’il est revenu encore et encore dans sa vie sur ce texte car il y a trouvé quelque chose d’indéfinissable qui hantait sa mémoire. La nouvella nous conte l’histoire, d’abord par l’échange épistolaire entre deux militaires dont un psychologue, puis par une longue confession rédigée à la manière d’un journal personnel, de George Smith. Le brave George est l’enfant d’un couple de redneck bouseux du ventre mou et agricole des États-Unis. On comprend vite que le bonhomme n’a pas de chance dans la vie, avec une mère hystérique et un père porter sur la bibine et qui n’hésite pas à distribuer les coups. George, rejeté par ses camarades de classe, devient une espèce de brute craint par son entourage et fuyant tous contacts sociaux.

Mais voilà, à l’armée (car quel meilleur endroit pour parquer un bonhomme fort, pas très malin et qui a besoin d’une routine confortable dans sa vie que l’armée), il s’est fait dégager après avoir agressé son supérieur après que ce dernier lui ait avouer avoir lu sa correspondance personnelle. Pour quelle raison ? C’est le mystère que cette novella réserve au lecteur patient qui dépassera les échanges de courriers militaires qui imposent un faux rythme au début du texte. Sturgeon, comme nombre de ses collègues (en ce compris K. Dick), a bien digéré les avancées des travaux en psychologie qui suivirent les débuts de la discipline initiée par Freud. C’est donc à travers le prisme de l’explication psychologique plus que sociologique que les protagonistes essayent de comprendre George. Ses silences et ses raccourcis dans sa confession/journal intime cachent évidemment un sombre secret.

Classé dans la collection SF, le texte aurait sans doute davantage sa place dans une collection thriller/horreur, alors même qu’il ne fait guère frissonner ni haleter le lecteur par son rythme lent et sa construction à postériori. Non, Un peu de ton sang ne fait pas peur : il dérange. Le lecteur de fantastique aura saisi dès la lecture du titre qu’on frôlera le mythe du vampire avec ce texte de Sturgeon. Et c’est effectivement ce que l’on fait. Mais avec un angle tellement inattendu, froid, triste même, désopilant, que le texte marque. Il s’inscrit quelque part à l’arrière de votre subconscient comme une pierre dans votre chaussure : il gène, car il éclaire d’un jour nouveau une thématique que l’on croit maîtriser. Et, non, on peut donc être surpris par un texte sur les vampires, même s’il date de 1961.

Le texte suivant, qui donne quand même un peu de poids au livre, est une nouvelle du nom de Je répare tout. On y suit un autre handicapé social, un homme sans doute difforme, rejeté par ses connaissances qui récupère, par hasard, une femme sur le point de mourir sur un trottoir par loin de chez lui. Au lieu d’appeler les secours, le protagoniste connu pour « réparer tout » se met en tête de soigner l’étrangère et, ainsi, trouver un sens à sa vie. Là aussi, l’horreur (ici plus organique et plus explicite encore) cède sa place à une certaine tristesse pour ce personnage tordu, malheureux, visiblement pas adapté à la société qui l’entoure. La nouvelle fonctionne très bien, même si elle est moins marquante que la novella qui la précède.

Je commence donc à voir une certaine constance dans les textes de Sturgeon, après avoir chroniqué il y a déjà quelques temps Cristal qui songe : il aime les freaks, il aime l’horreur concrète, sensorielle, organique. Et ses textes laissent peu d’espace à l’espoir en un monde meilleur. Un peu de ton sang n’est pas une œuvre majeure de l’auteur, mais c’est une manière intéressante de sortir des sentiers battus et de poursuivre la découverte d’un auteur classique de la littérature de genre, trop souvent oublié à l’heure actuelle. Une lecture très rapide, mais des textes marquant dans leur genre.

L’œil de la Sibylle

De Philip K. Dick, 1947-1984.

Étrange petit recueil de nouvelles que L’œil de la Sibylle. Il regroupe une série de courts textes de Dick, rédigés sur une période de près de 40 ans (pour certains, la date de rédaction est approximative, sachant qu’ils ont été publié à titre posthume dans l’une ou l’autre anthologie de nouvelles de l’auteur), soit pratiquement sur toute la carrière littéraire de Dick. On plonge en plein dans les délires psychotiques, largement influencés par des psychotropes, habituels dans l’œuvre de l’américain.

Le recueil s’ouvre sur deux courts textes théoriques où Dick parle de SF, rédigés probablement à la demande d’éditeur pour introduire un recueil similaire à L’œil de la Sibylle. On y lit le rapport de Dick à la littérature de SF des années 50 et 60, on y découvre les textes qu’il aime et les auteurs qu’il déteste. C’est d’ailleurs l’occasion de voir que Dick participe au malentendu historique qui fait de Robert Heinlein un écrivain rétrograde et fasciste. L’auteur d’Étoiles, garde-à-vous ! (Starship Troopers) traine en effet une réputation sulfureuse depuis de nombreuses années, en raison d’une lecture souvent trop premier degré de ses écrits. La lecture de ses textes plus tardifs devrait cependant démontrer à n’importe quel lecteur que, si Heinlein a bien une forme de fascination pour l’armée, il n’est en rien un belliciste passéiste convaincu, mais plutôt un cynique qui voit d’un œil critique les possibles dérives de l’avenir. Mais assez parlé de Heinlein.

Le premier texte de fiction du recueil est donc la nouvelle Stabilité. Rédigé en 1947 au plus tard, c’est le texte le plus ancien du bouquin. On y découvre un univers dystopique où un citoyen brise la loi immuable de la stabilité (à savoir : une société qui est arrivé à son développement maximal ne peut plus rien inventer de neuf sous peine de connaître le déclin) en participant bien malgré lui à la création du voyage temporel. Et il ramène avec lui un artefact dangereux pour l’humanité. La fin, particulièrement sinistre, vaut son pesant de cacahouètes. La deuxième nouvelle, L’Orphée aux pieds d’argile, joue, elle aussi, avec le voyage dans le temps. On y suit l’escapade d’un employé de bureau dans le passé (via une société privée ressemblant étrangement à celle de Total Recall) pour sortir de son train-train quotidien. Le package commercial promis est : plongez dans l’histoire pour inspirer à son auteur la création d’une de ses œuvres majeures. Et l’employé de choisir un écrivain de SF des années 60 qui ressemble à s’y méprendre à Dick lui-même. Le twist, classique dans une nouvelle de SF, est là aussi particulièrement efficace, même si peut-être un peu gros dans la conclusion de la nouvelle.

Une odyssée terrienne, troisième nouvelle du recueil, est un texte post-apocalyptique fort. On y suit le destin croisé de plusieurs protagonistes qui essayent tant bien que mal de s’en sortir dans une Amérique dévastée par une guerre que l’on devine nucléaire. Certaines obsessions de l’auteur (la perte d’identité, les drogues récréatives, etc.) remontent progressivement à la surface dans ce texte où l’espoir est illusoire.

La quatrième nouvelle, la plus longue du recueil, est aussi la plus étrange. Cadbury, le castor en manque, est je pense l’un des rares (sinon le seul ?) exemple de fantasy animalière dans l’œuvre de Dick. Mais on n’est pas dans la poésie champêtre du Vent dans les saules ou dans la critique sociale et politique de La ferme aux animaux ici. On est bien dans du Dick : Cadbury déteste sa vie et sa femme. Il la fuit dans les psychotropes divers en cherchant par ailleurs une maîtresse aussi intangible qu’intransigeante. Perte d’identité, rêves et délires maniaco-dépressifs sont au programme dans cette farce qui finit à nouveau de manière très pessimiste.

Le très court Au revoir, Vincent vient ensuite. Il s’agit d’un texte plutôt anecdotique sur une mystérieuse concurrente à la poupée Barbie. Amusant mais oubliable. Puis vient la nouvelle éponyme du recueil : L’œil de la Sibylle nous plonge une nouvelle fois dans les affres du temps où la figure classique de la sibylle tente de prévenir l’humanité, à différents âges de la civilisation, des risques qu’elle encourt. Un joli texte plein de poésie.

Le texte suivant, Le jour où Monsieur Ordinateur perdit les pédales, est plus classique dans sa forme. Dick imagine un monde où l’humanité à confier l’ensemble de ses responsabilités à un ordinateur central (de la gestion des feux de circulation à l’utilisation de votre cafetière). Mais, pas de bol, que ce passe-t-il quand cet ordinateur devient dépressif. Comme tout le monde, il a besoin d’un psy. On creusera donc encore davantage les relations difficiles de Dick avec Freud et Jung ainsi que, de manière détournée, sa propre relation avec sa mère. Enfin, le recueil se conclut sur la nouvelle Étranges souvenir de mort, où un homme imagine la vie d’une de ses voisines expulsées par le nouveau propriétaire de son immeuble. Il est ici à nouveau question de la définition de la folie et de la toute petite nuance qui sépare les fous et les être sains dans la société contemporaine.

Lu très rapidement, ce court recueil (un petit 200 pages) nous plonge bien dans la difficile psyché de son auteur. Dick devait être un homme compliqué à comprendre et encore plus compliqué à fréquenter. Si les nouvelles ont des qualités littéraires certaines, leur développement torturé et leur conclusion parfois surprenante mette en lumière les difficultés que Dick éprouvait avec la notion d’identité, de valeur ou encore d’équilibre mental. Bien qu’il ne s’agisse pas de textes majeurs de l’œuvre dickienne, c’est certainement une lecture intéressante pour tous ceux qui s’intéressent à l’homme derrière Blade Runner, Total Recall, Ubik et bien d’autres classiques de la SF. Ou, d’ailleurs, pour tout amateur de SF intelligente et paranoïaque.

Sjambak

De Jack Vance, 1946-1958.

Pour m’attaquer à Vance, légende de l’âge d’or de la Sci-Fi américaine, au même titre qu’Asimov, Heinlein, Bradbury et leurs collègues, je ne souhaitais pas me lancer dans l’une des sagas fleuves qui firent la renommée de l’auteur. Des Chroniques de Durdane, en passant par la Geste des Princes-démons, le Cycle de Tshaï ou encore Planète géante, Vance a marqué durablement les années 50 et 60 de la littérature de genre américaine. Comme ses collègues, cependant, il a bien sûr débuté par des nouvelles dans tout un tas de magazine pulp. Sjambak, recueil inédit publié en 2006 au Bélial’ en marge du projet VIE (Vance Integral Edition), regroupe quelques-unes des ces nouvelles précoces ainsi qu’une novella un peu plus longue, datée de 1958. Cela me semblait une bonne porte d’entrée à l’œuvre d’un auteur réputé être l’un des meilleurs conteurs de l’étrange du XXème siècle, spécialiste de l’exotique et du dépaysement.

On retrouve donc dans ce recueil une première nouvelle du nom de Les Maîtres de maison, publié en 1957 dans Saturn. Classique dans sa forme, elle voit une bande d’explorateurs humains débarquer sur une planète inconnue et rencontrer avec beaucoup de surprise des êtres humains qui leur parle en anglais et semble séparés en une caste de « maîtres de maison » et de « sauvage« . La nouvelle vaut surtout pour sa fin grand-guignolesque autant qu’elle est abrupte. Le second texte, La Planète de poussière, publié dans Starling stories en 1946, est la nouvelle la plus ancienne de l’anthologie. De fait, elle nous raconte la résistance d’un astronaute contre ses anciens compagnons de voyage qui ont décidé de l’abandonner dans l’espoir pour une sombre histoire d’arnaque à l’assurance. De l’aventure, des peuples extraterrestres et des explosions à gogo rythment ce texte très classique et très représentatif de la littérature pulp spectaculaire et divertissante.

Le troisième texte, qualifié de « roman » par l’éditeur, est plutôt une longue novella (200 pages à peu près), dénommé Parapsyché et publié dans l’Amazing Science Fiction Stories d’août 1958, ce qui en fait le texte le plus tardif de l’anthologie. On abandonne histoire les histoires d’exploration spatiale pour revenir sur le plancher des vaches terrestre. La novella, très didactique par moment, explore le domaine du surnaturel sous un angle alors sans doute assez osé : les protagonistes, ayant vu (ou cru voir ?) des fantômes dans leur jeunesse, n’ont de cesse d’explorer le domaine de la mort, du para-psychisme, de la télékinésie et des médiums. Le tout avec une démarche résolument scientifique et positive qu’ils opposent à l’obscurantisme prêché par l’antagoniste du récit, un pasteur illuminé qui prêche pour une Amérique propre, ordonnée et blanche. La charge virulente contre cette Église pentecôtiste, qualifiée ouvertement de fasciste par les héros de la nouvelle, me frappe réellement. Pour le reste, l’histoire tourne gentiment autours des expériences NDE (Near Death Experience) et me fait un peu penser à un épisode de X-Files où il n’y aurait eu que Dana Scully (la scientifique sceptique par excellence – au moins dans les premières saisons).

Sjambak, qui donne son titre au recueil, est la nouvelle suivante. Publiée en 1953 dans If, elle marque en effet le goût pour l’exotisme de Vance. Un reporter est largué bien malgré lui sur une planète perdue aux confins de l’univers connus où les colons, descendants croisés de cultures des îles du Sud-Est Asiatique et de la péninsule arabique, se livrent à des complots et autres djihads sous les apparats de cités états stables et pacifiques. C’est malin et plein de rebondissements, même si finalement assez anecdotique. Joe Trois-Pattes, le texte suivant, fut publié en 1953 dans Startling Stories. Conçu en quelque sorte comme un western de l’espace, où des prospecteurs de métaux ont maille à partir avec la faune locale d’un petit satellite tellurique. Amusant chassé-croisé où la tension monte pratiquement comme dans un huis-clos jusqu’à l’inévitable affrontement final.

Le Robot désinhibé, paru dans Thrilling Wonder Stories en 1951, est pour le coup un récit franchement malin qui oppose un employé un peu looser d’une société de transport interplanétaire avec une intelligence artificielle extra-terrestre qui déraille. Les passages de dialogue, à grand coup d’énigme mathématique (qui font sourire, quand on voit le temps que la brave machine met pour faire des opérations qu’un ordinateur digne de ce nom mettrait quelques millièmes de seconde à réaliser – mais bien sûr, nous sommes alors en 1951 et les ordinateurs fonctionnent avec des cartes perforées et font la taille d’un grand salon), sont particulièrement truculent. Je n’avais pas vu venir la fin, à nouveau plein de rebondissements et d’aventures en tout genre. Enfin, le recueil se termine par Le Diable sur la colline du Salut, publié en 1955 dans une anthologie éditée par son collègue Frederik Pohl. Cette dernière nouvelle est un peu plus hermétique et met à nouveau à mal l’ordre établi et la bonne foi chrétienne du missionnaire américain typique. Le texte est malin, même si cela se termine plutôt en queue de poisson.

Que penser de tout cela ? Et bien que c’est une entrée en mode mineure sur l’œuvre de Vance. Bien sûr, je vois dans ces textes pas mal de scories qui sont l’ADN des textes des magazines pulp des années 50. Ils sont relativement simples et mettent surtout en avant le côté extravaguant de l’exploration spatiale, le dépaysement des décors et des civilisations extraterrestres. On y trouve beaucoup d’action, d’explosions et de vengeance, mais également quelques sympathiques réflexions plutôt anarchiques que je ne soupçonnais pas à première vue. La novella Parapsyché en particulier semble être un texte plus personnel de l’auteur où il nous dit tout le mal qu’il pense d’une certaine frange catho intégriste américaine qu’il accuse à demi-mot d’être un frein à l’évolution, à la modernité et à la connaissance.

Ce n’est sans doute pas le meilleur recueil de nouvelle que j’ai lu ces dernières années, mais cela se lit vite et cela fait certainement voyager dans ces temps où les murs qui nous entourent pourraient vite se transformer en prison mentale (merci le confinement du au COVID-19…) Sjambak -le recueil dans son ensemble, pas la nouvelle éponyme- ne m’a cependant pas entraîné plus que ça dans l’univers de Vance, même si je lui reconnais volontiers une certaine faconde pour raconter des histoires captivantes. Il faudra que je retente l’expérience avec l’un ou l’autre de ses textes cette fois-ci considérés comme majeurs, textes qui hantent mon interminable PAL depuis de (trop) nombreuses années.