La fantasy

D’Anne Besson, 2007.

Pour tous lecteurs de fantasy, Anne Besson est depuis près de vingt ans maintenant un nom incontournable. Elle fut l’une des premières universitaires françaises, officiant bien sûr dans une fac de lettres, à consacrer une large majorité de ses travaux à la fantasy. Aidée en cela par les maisons d’édition spécialisées (Bragelonne en premier, dont on retrouve ici le côté passionné, puisque publié des textes et autres actes de colloque de type universitaire n’est certainement pas une opération financièrement viable, mais aussi Vendémiaire pour sa référence, le Dictionnaire de la Fantasy), elle a contribué avec brio a faire de ce genre particulier un objet d’étude au même titre que les autres littératures.

Comprenez-moi bien : je ne suis pas un militant qui a voué sa vie à promouvoir la littérature de genre ou à considérer que celles-ci (car elles sont multiples) valent mieux que les autres courants littéraires. Mais j’aime simplement lire des essais et je suis toujours heureux d’en apprendre plus sur mes propres passions. Et c’est exactement ce que permet de faire ce brillant texte de l’universitaire artoise. Publié ici dans une collection dite des « 50 questions« , elle rédige long essai organisé selon, de fait, un découpage en 50 questions qu’elle estime essentielle pour aborder et développer le genre.

Une grande partie des premières questions est liée à la définition même du genre et à la différence des frontières d’icelui entre le monde anglo-saxon et la francophonie. Après ces longs prolégomènes épistémologiques, l’essai aborde finalement les caractéristiques fondamentales du genre et s’interroge sur ses grands auteurs, ses grands traits et sa pérennité. Au-delà des inévitables encarts sur Tolkien et Howard, Besson aborde également les précurseurs (C.S. Lewis, Mervin Peake, William Morris ou encore Lord Dunsany). Elle aborde également les développements plus tardifs du genre dans le domaine du jeu (de plateau, de carte, vidéo, en lige, etc.) et au cinéma (d’abord Conan puis, bien sûr, l’inévitable Seigneur des Anneaux, entrecoupé d’une décennie magique où l’on trouvait Excalibur, Legend, Willow et d’autres titres qui ont moins bien survécut au temps).

Et Besson de se poser la question (et d’apporter quelques éléments de réponses, bien sûr) sur l’incroyable succès éditorial de ce genre qui, à l’orée des années 2000/2010 semblait devoir remplacer la SF dans le paysage déjà saturé de la littérature de genre. Elle concluait en disant que le genre, par ses traits, ses thématiques et ses développements, semblait être là pour durer. Sa thèse, en effet, est que la fantasy n’est que le développement syncrétique du roman d’aventure, intégrant cependant une dimension du merveilleux qui est bien plus ancienne. Et si elle regarde d’un œil parfois navré les sous-genres qu’elle considère plus comme des modes passagères que de véritables avancées (l’urban fantasy, la detective fantasy, la bit-lit, etc.), elle estime que la vigueur du genre et sa prédominance réponde non seulement à un phénomène de société créé par l’engouement autour de l’adaptation ciné du SdA et de la saga Harry Potter, mais également à un besoin plus profond de la société moderne d’un « retour aux sources« , d’un « retour en enfance » qui n’est pourtant pas synonyme de replis sur soi ou d’infantilisation.

Force est de constater, plus de dix ans plus tard, que la fantasy est toujours bien là. Et qu’elle s’est effectivement développée dans une pléiade de sous-genre qui semble eux-aussi être là pour durer. La bit-lit a remplacé le roman à l’eau de rose pour nombre de jeunes femmes. La Dark Fantasy a remplacé les collections horreur pour nombre de lecteurs (adieu les tranches noires, bonjour les tranches argentées ou brunes de la fantasy). Même le steam-punk semble se créer une identité propre, dans la droite filiation des uchronies qui ne datent pas d’hier. Et ne parlons pas des dystopies (elles aussi, beaucoup plus vieilles qu’il n’y parait) qui inondent nos petits et nos grands écrans.

Le texte n’est pas prophétique pour autant et Anne Besson n’est pas un pythie des temps modernes. Elle nous offre simplement un regard d’une acuité rare sur un genre encore en plein développement. Du haut de sa courte histoire de quelques décennies, la fantasy comme genre littéraire commercial nous a déjà apporté de belles choses. Et un immense océan de titres médiocres et répétitifs, faut-il le rappeler. Il ne s’agit pourtant pas là d’une particularité relative du genre : tous les styles et genres produisent une majorité de titres commerciaux, sans intérêt, tablant vaguement sur une répétition d’une formule à succès. Il en va, pour la fantasy, simplement de même. Et c’est sans doute plus visible que dans d’autres genres (le lecteur habitué de mangas ne sera cependant pas perdu : il n’y a rien qui ressemble plus à un shônen qu’un autre shônen ! Et la big-selling-fantasy ne fonctionne pas différemment. Sous des autours différents, L’Epée de Vérité est en fait la même chose que La Roue du Temps ou que Shanara : des imitations plus ou moins heureuses du SdA).

Besson ajoute à cette analyse à l’emporte-pièce une caution universitaire et toute une série de références bien utiles et savantes aux étudiants en lettres qui se lanceraient dans le domaine. Le texte est érudit, agréable à lire sans être passionnant comme peuvent l’être certains historiens. Un néophyte sera rapidement perdu mais un assidu du genre y découvrira des réflexions intéressantes et des pistes à explorer. La forme des 50 questions imposent bien sûr quelques questions tartes à la crème, mais, dans l’ensemble, l’essai est vraiment intelligent en restant intelligible. Une bonne référence pour tout ceux que la réflexion critique autours de l’une de leur passion intéresse.

Les cathares

Sous-titré : Brève histoire d’un mythe vivant

D’Henri Gougaud, 2008

Profitant d’une escapade en Aude et dans l’Hérault (avec le masque, zone verte, je vous rassure), soit en plein pays cathare, je me suis permis une petite incartade livresque sur le sujet, une parenthèse historique sur une page de l’histoire de France qui reste, finalement, assez obscur. J’avais lu il y a quelques années, à la suite d’un voyage précédent dans les mêmes terres, l’imposant Le bûcher de Montségur, de Zoé Oldenbourg. Le livre était passionnant, mais assez sec. Essai historique, il nous décrivait au jour le jour la fin de l’hérésie albigeoise sur la dernière citadelle du vertige qu’était Montségur. Ma frustration, relative, à la lecture de ce passionnant récit érudit et complet était qu’il présupposait que le lecteur était familier avec les cathares en général. Or, l’hérésie en question restait relativement embrumée dans les limbes du temps à mes yeux de pauvre amateur frivole.

Je cherchais donc, cette fois-ci, un ouvrage plus proche d’une introduction au catharisme. Le petit ouvrage d’Henri Gougaud me fit donc de l’œil, posé dans un rayonnage obscur d’une petite librairie perdue aux pieds des Pyrénées. Ne connaissant pas l’auteur, mais charmé par la quatrième de couverture, je me lançais. Et je ne fus pas déçu. Si le livre n’était pas exactement ce que je pensais, il n’en demeure pas moins une introduction érudite à ce qui est pratiquement devenu, au fil des siècles et des réécritures de l’histoire, un mythe.

Le premier point qui frappe est le style. Gougaud, qui a publié de nombreux ouvrages sur les contes en plus d’être un parolier entre autres pour Gréco et Ferrat, est ce que l’on pourrait appeler un troubadour moderne. Avec une gouaille aux accents locaux (l’homme est né à Carcassonne, on fait difficilement plus local !), un phrasé presque aussi rocailleux que la garrigue brûlante, Gougaud nous donne sa version de l’hérésie albigeoise (dont il a par ailleurs traduit en Français moderne la Chanson de gestion en 1989 aux Lettres Gothiques du Livre de poche). Il l’a connu toute sa vie, il l’a vécu, il l’a rêvé enfant, adolescent et adulte en s’asseyant sur les ruines de leur passé. Gougaud n’est pas un historien : il choisit donc de nous parler de sa propre expérience, de la manière dont ce fantôme du passé a touché et influencé sa vie d’homme du XXème siècle, d’occitan éclairé. Il nous parle donc de ceux qui, à partir des traces que l’archéologie et les historiens ont pu identifier, auraient pu être les cathares. Ou les albigeois, puisqu’il est fort probable que les cathares ne s’appelèrent jamais cathare, la dénomination n’étant réellement apparue qu’à la fin du XIXème, soit près de 900 ans après les évènements.

Et j’ai maintenant compris que le catharisme n’est en fait qu’une forme de protestantisme avant l’heure. Qu’un groupe d’hommes pieux se soit un jour insurgé contre ce que devait l’Église de Rome, s’attirant ainsi les foudres du Pape qui n’eut de cesse des éliminer jusqu’au dernier. Gougaud, lorsqu’il arrête de parler de lui à travers le récit de l’autre, résume également les principaux épisodes de l’épopée cathare, de son expansion aux croisades et à l’inquisition. Livre d’ambiance, avec quelques imprécisions historiques que j’ai moi-même repéré alors que je suis loin d’être un spécialiste (Gougaud glisse dans son récit la fable que Charlemagne fut stoppé devant les murailles de Carcassonne alors qu’il est établi qu’il n’a jamais fait le siège de la ville), il nous emmène avec lui dans un royaume de France moyenâgeux, beau, sec, dur et impitoyable. Plusieurs fois, j’eus l’impression de me retrouver dans Le Nom de la Rose tant le texte est fluide et romanesque. Et, au-delà du plaisir de lecture, j’ai pu mieux comprendre qui étaient les cathares, ce à quoi ils croyaient et pourquoi ils disparurent en raison des ambitions plus politiques que religieuses du Vatican et du Roi de France.

Le livre n’est en effet qu’une « brève histoire« , comme le précise le sous-titre de la réédition poche. Et les trous que la rigueur scientifique de l’historien universitaire laisseraient pudiquement vides sont ici remplis par ce conteur qu’est Gougaud, qui se plait à imaginer une vie potentiellement réaliste à tous ces protagonistes qui restent, effectivement méconnus (seuls quelques rites écrits par les cathares eux-mêmes furent retrouvés, le reste de leur histoire et de leur pratique nous étant connu uniquement à travers les récits des vainqueurs – et l’on peut douter de l’honnêteté de cette sympathique institution que fut la très Sainte Inquisition qui fut, je l’ignorais, créée spécialement pour l’occasion). Gougaud partage donc avec nous un livre agréable, particulièrement bien écrit et qui ouvre une fenêtre, certes parfois romanesque, sur un passé passionnant. Il se paie même le luxe, en guise de conclusion, de nous éclairer sur la manière dont l’histoire s’est emparée du mythe à travers les siècles pour défendre tout et son contraire, de l’irrédentisme occitan aux fumeuses théories liées au Saint-Graal qui furent reprises par nul autre que le IIIème Reich. Érudit et éclairant.

Sexe !

Sous-titré : Le trouble du héros

D’Alexandre Mare, 2010.

Court essai d’Alexandre Mare sorti chez les Moutons électriques il y a dix ans déjà, la republication récente dans la collection Hélios est l’occasion de redécouvrir ce qui fut, à l’époque, l’une des premières études sérieuses à se pencher le comportement sexuel de nos personnages de fiction préférés. Depuis lors, les études psychologiques, sociologiques ou relevant d’autres volets des sciences humaines sur nos « héros modernes » se sont multipliées et il n’y a plus grand chose d’exceptionnel à gloser de manière très sérieuse sur un matériau de base qui l’est nettement moins. Mais est-ce bien le cas ? Est-il réellement moins sérieux, ce matériau de base ? C’est l’une des questions auxquelles Sexe ! […] répond par la négative.

Pour Alexandra Mare, il y a en effet beaucoup à apprendre par exemple en décortiquant l’organisation sociale de cette grande communauté gay-friendly qu’est le Village des Schtroumfs. Et il y a aussi des leçons à tirer du message contradictoire livré par Alerte à Malibu ! ; l’ostentation charnelle cacherait en fait une pudibonderie bien-pensante où le sexe libre est synonyme de mal et est puni par les scénaristes de manière forcément tragique. Et les pauvres Batman, Superman, Wonderwoman et Captain America sont logés à la même enseigne : comme idéaux, comme archétypes inatteignables du genre humain, ils sont soumis aux affres d’une sexualité impossible qui n’est que le reflet de leur ethos dérangé.

Oui, bon, je simplifie un peu. Pour être honnête, le livre alterne les coups d’éclats, les analyses brillantes et inattendues avec, malheureusement, une certaine forme de verbosité de psychanalyse de comptoir. J’exagère sans doute ici en versant dans l’hyperbole, pour le bien de la démonstration, mais c’est le risque avec ce genre d’interprétation : la surinterprétation. Vouloir donner du sens à tous les comportements humains revient de temps à autre à inventer des corrélations douteuses entre des statistiques qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre (et qui étaient, jusque-là, bien contentes de s’ignorer mutuellement). Du coup, si Alexandre Mare nous force à réfléchir et à nous poser des questions saines sur des comportements malsains, s’il nous amène intelligemment à jeter un regard nouveau sur des choses que l’on croyait connaître, je trouve qu’il est parfois un peu malhonnête dans son raisonnement.

Il le dit d’ailleurs lui-même dans son livre. Explicitement. Il n’a choisi que les éléments qui lui permettait de creuser son idée dans un corpus qui est souvent beaucoup plus large (et presque toujours plus nuancé) que ce qu’il a choisi de traiter. Le meilleur exemple est sans doute Conan, dont il ne traite que la première adaptation filmée de John Milius. Or, pour intéressante que soit son analyse, le premier film de Conan en dit certainement plus long sur la psyché dérangée de John Milius (et d’Oliver Stone, qui scénarisa le film contre toute attente) que sur le personnage imaginé par Robert E. Howard, infiniment plus riche et plus subtil que sa version « simplifiée » du long métrage. Et sans être un spécialiste de Marvel ou de DC, je suis à peu près sûr que les choix établis pour Batman ou pour Captain America sont du même tonneau, peu ou prou.

Cette réserve majeure mise à part, le bouquin est amusant, ludique et m’a fait découvrir, en effet, des éléments que j’ignorais (notamment sur les origines de Superman et le lien très proche avec la violence dans les rapports physiques de ce dernier). C’est clairement l’œuvre d’un homme qui a une culture évidente dans le domaine des comic books et de la littérature de genre : il aime ce qu’il commente. Même Baywatch. Et cela explique aussi, au moins partiellement, la fascination de l’homme envers ces figures monolithiques, presque mythiques des héros modernes. Car Mare est également un roublard sur un autre aspect de son livre : au-delà des analyses très freudiennes sur les pratiques sexuelles des cas envisagés, il dévie largement vers d’autres analyses psychanalytiques, voire même sociétales, dans les différents textes qui composent cet ouvrage. Car, finalement, ces héros modernes ne sont que le recyclage des figures mythiques qui passionnent l’humanité depuis qu’elles existent. La conclusion de Sexe ! […] ne parle d’ailleurs pratiquement que de leurs ancêtres grecs et romains, puisque nos superhéros ne sont jamais que des avatars modernisés de ces modèles classiques (Hercule, Achille, etc.) D’où la deuxième entourloupe : ce qui nous est présenté ici comme un texte « révolutionnaire » s’inscrit en fait dans la longue tradition de l’analyse des textes antiques, avec, il est vrai, un angle particulier. Car pourquoi jaser sur l’homosexualité latente de Batman ? En quoi est-elle différente de celle d’Achille qui fut, et pour une période beaucoup plus longue que le fana de chauves-souris, un modèle pour l’humanité dans son ensemble (de virilité, qui plus est) ?

Reste entre nos mains un petit livre amusant, par moment un peu trop verbeux, mais qui se lit vite et permet de briller en société avec toute une série d’anecdotes qui vous feront passer pour un vieux sage qui sait prendre du recul sur ce qu’il lit. Et ça, c’est déjà pas mal !

PS : et je ne ferais pas de commentaire (en fait si, c’est ce que je suis en train de faire 🙂 ) sur le titre un peu putassier de l’ouvrage. Le fait d’utiliser le mode Sexe ! en grand sur la couverture alors que l’analyse va bien au-delà de cela revient un peu à un mécanisme bassement mercantile pour attirer le chaland. Et le fait que je sois tombé dans le panneau à pieds joints dit sans doute quelque chose sur mon propre équilibre mental ! 🙂

Station Métropolis, direction Coruscant

Sous-titré : ville, science-fiction et sciences sociales

D’Alain Musset, 2019.

Le Bélial’ est définitivement une maison d’édition précieuse pour la science-fiction en francophonie. Leur collection Parallaxe, débutée fin 2018, laisse la place à des essais d’universitaires très sérieux qui s’expriment sur leur domaine de prédilection (la linguistique, la physique, la géographie) dans un corpus imaginaire : la science-fiction au sens large. Alors que la sortie du quatrième tome de la collection se fait attendre en raison du COVID-19, c’est l’occasion de se pencher sur le troisième et dernier en date : Station Métropolis, direction Coruscant.

Alain Musset est un géographe de plus de 60 ans maintenant qui s’est essentiellement intéressé dans sa longue carrière universitaire aux villes et aux sociétés urbaines. Directeur d’études depuis plus de 20 ans à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS, ah, les français et leur amour des acronymes !), il a développé au fil des ans une approche transthématique qui englobe l’ensemble des sciences sociales dans les textes scientifiques qu’il continue à signer régulièrement. D’abord spécialement dans les communautés urbaines sud-américaines, il a ouvert ses horizons en publiant par exemple un essai remarqué sur la justice spatiale et la ville.

Mais Alain Musset a aussi un violon d’Ingres : il est un amateur plus qu’éclairé de SF. Et il a, à plusieurs reprises, marié ses deux passions pour produire des textes comme Le Syndrome de Babylone : géofictions de l’apocalypse, Géographie et fiction : au-delà du réalisme ou encore De New York à Coruscant : essai de géofiction. C’est pourtant la première fois qu’il quitte les sages (mais souvent confidentielles) presses universitaires pour se lancer à l’assaut d’un éditeur (il est vrai indépendant mais néanmoins) mainstream de SF. Il y sera toujours question de géographie de la ville, bien sûr. De sciences sociales, évidemment. Et de Star Wars, cela tombe sous le sens ! 🙂

L’essai se divise donc en quatre grands chapitres qui abordent la question des villes sous des angles différents. Le premier chapitre est consacré à la démesure des mégapoles, qui se transforment en mégalopoles et, enfin, en monstruopoles, les cités planètes et autres monades chères à Silverberg. On y trouve des réflexions intéressantes sur le devenir des villes, le challenge purement géophysique de les créer et d’y subvenir aux besoins d’une population pléthorique. Le second chapitre s’ancre davantage dans la sociologie classique et identifie le phénomène des castes et des classes sociales et de leur répartition géographique au sein des cités imaginaires.

Le troisième chapitre est lui consacré au volet paranoïaque et anxiogène des cités du futurs. On y croisera les bidonvilles, les ghettos ou encore l’omniprésence du crime (Gotham étant le mètre-étalon dans le genre). Enfin, le dernier verse plus volontiers encore dans la dystopie avec une analyse assez juste des risques de contrôle accrus que facilite un environnement urbain futuriste (et forcément technologique). Big brother is watching you. Le livre se conclut enfin aimablement sur un texte qui tient davantage de l’opinion et qui laisse au lecteur le choix d’une perspective utopiste ou au contraire révolutionnaire de la ville de demain, telle que l’auteur l’imagine et telle qu’il a pu l’observer dans nombres d’œuvres de SF (ou dans la réalité, qui ne court jamais bien loin derrière elle).

Station Métropolis, direction Coruscant est un ouvrage passionnant et bourré de références intelligentes et intelligibles. C’est un vrai travail de chercheur, n’en doutons pas. Bien que Musset se soit sans doute auto-censuré pour ne pas surcharger son texte de références ou de notes en bas de page, le texte est clairement recherché et documenté comme il se doit. Fort de sa longue expérience universitaire et des multiples travaux qu’il a pu publier dans des revues à caractère davantage scientifique, il me semble évident que Musset nous présente ici un condensé de pensée, volontairement rédigé de manière fluide et directe, afin que ses messages soient perçus et compris.

Et si toutes les analyses et points de vue qu’il développe ne sont pas transcendantaux (je n’avais personnellement pas attendu Musset pour saisir qu’habiter en haut d’un immeuble étant souvent socialement mieux accepté qu’habiter dans les étages inférieurs), il est surtout passionnant de se rendre compte à quel point les auteurs de SF n’extrapolent finalement que très peu par rapport à la société que l’on connait au quotidien. Tout au plus ses mécanismes de différentiation sociale et de protection de groupes privilégiés y sont-ils magnifiés, exagérés pour la transparence de la démonstration (et, souvent, de la morale). Musset démontre par ailleurs une connaissance encyclopédique de la SF, en citant un très grand nombre d’œuvres qui viennent étayer sa démonstration. Et si certaines références sont elles-mêmes élitistes (disons que les lecteurs de Bifrost ne seront jamais perdus, mais l’amateur lambda, c’est moins sûr), Musset cite cependant volontiers les best-sellers ou les grands classiques (Métropolis, le cycle Fondation d’Asimov, Blade Runner, Le Cinquième Élément, Valérian, etc.) pour ne pas perdre un lecteur qui serait moins éclairé, moins versé dans le domaine.

Sans compter que l’auteur a par ailleurs un amour apparemment immodéré pour la saga Star Wars. Je n’ai pu m’empêcher de sourire en voyant qu’il cite à de nombreuses reprises non seulement les différentes trilogies cinématographiques, mais aussi et surtout nombre de romans de l’univers étendu (l’ancien, rebaptisé Star Wars Legend, et le nouveau, celui de Disney). Je ne pensais dans ma vie un jour lire dans un essai de sociologie des commentaires politiques sur la vision du monde développé dans des romans pour la jeunesse issus de l’univers Star Wars. Mais force est de constater que cela marche et qu’il y a visiblement des ambitions sociologiques qui m’étaient inconnues dans la production à la chaîne des romans Star Wars de ces 30 dernières années !

En résumé, je ne peux que vous conseiller de vous pencher sur cet essai qui est instructif, parfaitement documenté et parfaitement édité. Il faut, me semble-t-il, soutenir les éditeurs qui se lance dans ce genre d’aventure (comme je l’avais déjà signalé dans mon billet sur Fantasy & Histoire(s), le bel ouvrage sous la direction d’Anne Besson et édité chez ActuSF). C’est en soutenant ce genre de publication que l’on donne une place à l’analyse sérieuse du corpus de la science-fiction, encore trop souvent considéré comme un genre mineur. Bien sûr, le livre n’est pas donné considérant sa taille, mais il me semble logique de casser sa tirelire pour se coucher un peu plus intelligent qu’au matin, surtout dans un domaine que l’on croit déjà connaître sur le bout des doigts.

Dungeons & Dragons – Art & Arcana

Sous-titré : A Visual History

De Michael Witwer, Kyle Newman, Jon Peterson et Sam Witwer, 2018.

La période des fêtes fut riche en lectures diverses, mais je n’ai pas réellement eu le temps de les chroniquer ici-bas. S’occuper de gamins est chronophages ! Mais bon, trêves d’excuses. Débutons donc ces chroniques en retard par celle d’un joli cadeau reçu pour ce Noël 2019 : le très luxueux (et très pesant) Art & Arcana, une formidable déclaration d’amour de quatre geeks au roi des RPG papier, Dungeons & Dragons. Je ne peux croire, si vous lisez ces lignes régulièrement, que vous ignoriez ce qu’est Donjons et Dragons, cette pierre angulaire de la fantasy depuis les années 70 et jusqu’à nos jours. Je ne vais donc pas développer. Retenons simplement que, comme toutes les belles histoires qui débutent dans la décennie des papys-geeks (IBM, Micorsoft, Apple, etc.), celle de D&D débute dans un garage. Ou dans une cave plus précisément.

Cette somme historique, finaliste dans la catégorie « essai » du Hugo et du Locus 2018, nous emmène dès ses premières pages dans la vie d’un petit vendeur d’assurance du fin fond des États-Unis, qui a une passion certaine pour le wargaming et les pulps des années 30. Ce bonhomme, c’est Gary Gygax. Comme tous les self-made men, ce-dernier a un coup de génie au début des années 70 quand il « sent » le succès de Tolkien chez ses concitoyens et qu’il constate parallèlement qu’il est devenu honorable pour des adultes (ou de grands ados) de continuer à jouer avec ses petits soldats de plomb. Du coup, il ratisse ses fonds de tiroirs, fait appel à sa famille et à ses potes et parviens à produire une petite boîte en carton contenant trois fascicules de quelques dizaines de pages. Le premier « boxed set » de D&D était créé. Le tout tiré à 1000 exemplaires et vendu la modique somme de 10 dollars. L’un des auteurs de Art & Arcana s’amuse dans la conclusion de l’ouvrage à revenir sur le prix atteint par la vente de l’une de ces boîtes, pourtant utilisée, en 2008 sur eBay : la modique somme de 20.000 dollars (ici, une troisième édition à +4.000 € !)

Car oui, D&D, pour les intimes, est devenu très hype. Référencé dans à peu près tous les grands show mainstreams des dernières années (de Stranger Things à Big Bang Theory), D&D a quitté les caves de ses premiers utilisateurs pour devenir un gimmick culturel. Est-ce tant mieux ? Et bien le bouquin hésite, justement. Et bizarrement. C’est en cela qu’il s’agit sans doute d’un essai sincère, si l’on ne tient pas compte du dernier chapitre, véritable panégyrique en faveur de la 5eme (et dernière, à ce jour) édition du célèbre jeu de rôle. Entre les débuts modestes et l’expansion folle de la seconde édition, le livre s’attarde tant sur les bonnes idées de TSR que sur ses ambitions folles et ses échecs successifs (la série animée, par exemple). Art & Arcana résume bien l’incapacité des quelques geeks qui ont développé le produit original à maitriser et gérer l’industrie qu’il était devenu à la fin des années 80. Et comme dans le cas d’Apple, le parallèle est intéressant, cela s’est traduit par l’écartement pur et simple du concepteur original, dégagé par un board qui n’a pourtant pas su améliorer la balance financière de l’entreprise après coup.

En effet, si la deuxième édition d’AD&D (pour Advanced Dungeons & Dragons) est sans doute la meilleure et la plus diversifiée (pensez donc, ils éditèrent en l’espace de seulement quelques années les campagnes Forgotten Realms, Spelljammer, Dark Sun, Ravenloft ou encore Planescape !), elle fut aussi le synonyme pour la maison-mère d’une folie des grandeurs qui segmenta le marché à tel point qu’ils devinrent leur propre concurrent. Avec autant de lignes de produits en parallèle, les joueurs et leurs fameux maîtres du jeux ne savaient plus où investir leurs pièces de bronze, d’argent ou d’or. Bref, leurs deniers. Et, ce, d’autant plus que les nouveaux concurrents n’étaient pas bien loin : c’est à cette époque que Vampire: The Masquerade s’envole. Ou encore GURPS. Pire : leur public s’éloigne début 90 pour se diriger vers une autre expérience de jeu amenée à devenir un modèle pour les années qui suivirent: Magic The Gathering, par nul autre que Wizard of the Coast (loisir qui coûte un bras, par ailleurs).

L’ironie voulant qu’à peine quelques années plus tard, c’est ce même Wizard of the Coast, responsable des derniers clous dans le cercueil de D&D old-school, qui racheta la licence avec tout son back-catalogue. WotC produira alors une troisième édition qui mélangera le très bon (le système D20 en licence libre, qui verra de nombreux petits acteurs du monde de la fantasy se lancer dans des produits compatibles avec les règles de base D&D) et le moins bon (la volonté affichée d’en faire un jeu de figurines avec la vente, selon le modèle de MTG, de boosters très chers avec des figurines pré-peintes, mais forcément moins courues que l’inaltérable Warhammer, déjà bien installé dans le segment « wargames » à l’époque). Du coup, cette hésitation entre le RPG de papa, avec feuilles blanches, crayons et dés et le wargame à la Warhammer en fit un produit vite dépassé par ses concurrents profitant de la licence ouverte. Et, pas de bol, WotC réagira en produisant quelques années plus tard une quatrième édition décriée par les aficionados pour son côté excessif. Exit le jeu de rôle réaliste et bienvenue à la mode MMORPG avec cette quatrième édition, où les XP caps ont disparus au profit d’une course au loot divin et aux arbres de compétences complexes et sans fin. Seulement, pas de bol, là où D&D première et seconde éditions donnèrent un modèle à suivre, les troisième et quatrième éditions s’efforçaient de copier la concurrence pour rattraper les joueurs perdus, symptôme d’un manque de vision flagrant de WotC sur le bébé qu’ils avaient dans les mains en rachetant la licence. Heureusement, cette sombre période vu aussi l’éclosion des jeux vidéo mythiques que sont les Baldur’s Gate et les Neverwinter Nights qui sauvèrent largement le nom de la marque auprès des amateurs de fantasy lambda.

D’après les auteurs, la cinquième édition, la plus récente (2014 à nos jours) reviendrait aux fondamentaux. Je ne la connais pas (m’étant personnellement surtout concentré sur la seconde, à l’époque), mais je doute de l’honnêteté intellectuelle des fan-boys ayant écrit le bouquin, sachant que rien n’est aussi vendeur qu’une belle histoire de rédemption (sauf que WotC n’est pas un paladin déchu repentant ; c’est juste une entreprise commerciale qui essaye de faire du profit). On notera également que le bouquin insiste aussi beaucoup sur le succès du trans-média : quand TSR comprit à l’époque des balbutiements du merchandising à outrance de Star Wars qu’il était aussi intéressant commercialement parlant de diversifier les produits, ils s’y sont donnés à cœur joie. Romans, comics, jeux vidéo, jeux de plateau, dessin animé mais aussi (et pourquoi pas ?) jeu de carte à collectionner, bonbons et serviettes de plage (je n’invente pas). On retiendra de cet « univers étendu » un nombre considérable de romans qui, bien qu’ils ne soient souvent pas des chefs d’œuvre, apporte une profondeur aux mondes créés par la marque. À tel point qu’il devinrent, avec les années, des mondes de fantasy à part entière qui réussirent à se détacher de leurs inspirations originales (le Seigneur des Anneaux, Conan ou encore le Cycle des Épées de Fritz Leiber).

Enfin, il me reste à parler du côté visuel de l’objet. En effet, le bouquin ne s’appelle pas « A Visual History » pour rien. L’histoire de la marque, intéressante en soi, ne serait rien sans le développement de son visuel. Et, là aussi, le parallèle avec Star Wars fonctionne à merveille : de débuts très amateurs où les livres de règle de la première édition étaient illustrés par des gamins du quartier ou de gentils bénévoles de la famille étendue de Gygax, il est frappant de voir à quel point l’évolution de l’illustration sert aussi la marque. Si les images étaient, dans un premier temps, informatives (le plan du donjon devait permettre au maître du jeu de s’y retrouver, le première Bestiaire monstrueux devait lui permettre de se faire une image mentale d’un mindflyer, d’un ettercap ou d’un owlbear), elles devinrent bien vite évocatrices. Voire épiques. Et si la quatrième édition fut malheureusement marquée par un virement très Marvel/WOW-like, la cinquième semble revenir à une certaine modestie. On voit aussi clairement à travers ces 45 ans d’illustrations que le concept visuel même de la fantasy a évolué : l’adaptation cinématographique du SdA et la série télé de GoT sont passées par là. On peut désormais être un véritable artiste peintre, certains proche du photoréalisme, en se limitant pourtant à illustrer des mondes imaginaires.

En résumé, Art & Arcana est un très bon « beau livre » pour les amateurs de D&D. Les textes fourmillent de détails qui mettent en lumière l’histoire d’un jeu de rôle qui, bien que dépassé par d’autres RPG plus matures et plus modernes, n’en reste pas moins l’alpha et l’oméga du genre. Le modèle sur lequel tous les concurrents se sont construits et continue à se construire. Le tout est magnifiquement illustré par des images issues des multiples extensions des différentes éditions, de photos des produits dérivés issus de collections privées ou encore d’archives inédites et de dessins de production de TSR. Mon seul bémol restera la conclusion probablement trop optimiste pour être honnête. Mais on pardonnera volontiers ce biais à la brochette d’auteurs qui ne pouvaient sans doute être objectifs jusqu’au bout avec ce qui constitua certainement une partie dorée de leur enfance. Faites un jet de test d’honnêteté intellectuelle -4 si vous ne me croyez pas ! 🙂

PS: J’ai lu et je chronique ici la version originale du livre, mais un version française est également disponible chez Huginn & Muninn.Vu l’éditeur, j’imagine qu’elle est certainement de très bonne facture également.