Fantasy & Histoire(s)

Sous la direction d’Anne Besson, 2019.

A défaut de pouvoir me rendre aux Imaginales, festival dédié à l’imaginaire jouissant d’une réputation très positive depuis de nombreuses années déjà, organisé chaque année dans la ville d’Épinal, nous ne pouvons que remercier les éditions ActuSF de nous proposer les actes de leur colloque 2018 dans une édition sobre et très agréable à lire. Sous la direction de l’inévitable Anne Besson (universitaire française très versée dans l’imaginaire, le fantastique et la fantasy, déjà éditrice du Dictionnaire de la Fantasy et dirigeant de nombreux thésards sur le sujet à travers la France), ces actes regroupent 16 contributions universitaires sur les liens divers et variés qui lient la fantasy et l’histoire.

Et comme dans tout objet littéraire de ce type, on alterne entre la réflexion très intéressante et des textes plus abscons dont la portée scientifique ou pédagogique pose question. Après un avant-propos et une préface relativement convenus, ces actes ont la bonne idée de débuter en laissant la parole aux écrivains. Fabien Cerutti, Jean-Laurent Del Socorro, Estelle Faye, le truculent Jean-Philippe Jaworski et le très discret Johan Heliot se répondent dans une table ronde orchestrée autours de l’importance de l’Histoire (avec un grand h) dans leur métier d’écrivain et la construction de leur fiction. Riche en anecdotes et éclairant, la table ronde aurait sans doute gagné à inviter l’un ou l’autre écrivain qui n’est pas spécialisé dans la fantasy historique (car, bien sûr, ils parlent d’une voie étant tous plus moins représentants de ce courant).

Après les minutes de cette table-ronde débute réellement la contribution scientifique de l’ouvrage. Le premier article, consacré au temps de la fantasy (temporalité cyclique et chronologie linéaire) est informatif mais ne laisse pas le souvenir d’une contribution essentielle. Le second article, consacré à la réécriture de l’Enéide dans le Lavinia d’Ursula K. Le Guin était à mes yeux plus pertinent (et m’a forcé à m’acheter ledit bouquin, qui n’était pas dans ma PAL interminable jusqu’alors). Riche et éclairant, cette contribution met bien en lumière la capacité de la fantasy, genre de but en blanc passéiste, à remettre à jour des mythes, à travers dans l’exemple étudié le militantisme féministe de son auteur. La troisième contribution, mineure, est consacrée aux liens entre légende et histoire dans l’œuvre de Tolkien (traitant le SdA, mais aussi et surtout les relectures de Kullervo, de Sigurd et Gudrun ou encore de Beowulf et la matière de Bretagne par le maître anglais). Je suis sans doute dur, mais il a déjà été tellement écrit, dans les facultés de philo et lettres, sur l’œuvre de Tolkien qu’il semble dur d’apporter une pierre pertinente à l’édifice.

S’en suivent deux contributions qui ne m’ont pas passionné sur les fées à travers l’histoire et la fiction et sur Mélusine en particulier. La thématique ne m’intéressant pas, je l’avoue, je les ai plutôt lues distraitement. Intervient alors la première contribution vraiment marquante de ces actes à travers l’article de Florian Besson consacré au rythme historique de la fantasy médiévale. L’article explore l’idée que le temps des récits de fantasy semble toujours figé dans un moyen-âge infini où la société n’évolue jamais. Seules les guerres et les « jeux de trône » semblent être les moteurs scénaristiques alors que l’histoire réelle démontre bien que les mutations sociales et l’évolution des techniques sont nettement plus importants dans le mouvement historique que le devenir de l’une ou l’autre lignée royale. L’article avance le fait que la fantasy médiévale gagnerait sans doute à évoluer comme l’étude de l’histoire la fait elle-même : dépasser la longue litanie des rois et reines et des champs de batailles pour se concentrer sur ce qui est réellement le moteur historique, à savoir l’évolution de la société elle-même.

Nous avons ensuite une contribution agréable à lire sur le rôle du barde et conteur et le rôle de celui-ci dans le façonnement de la réalité historique (réelle ou fictionnelle). Agréable à lire mais d’un intérêt, à mes yeux, limité. Nous poursuivons ces actes avec une contribution touffue et assez illisible, malheureusement, sur la recréation de l’histoire dans la fantasy polonaise (qui réussit l’exploit de ne citer qu’accessoirement la saga du Sorceleur). L’article suivant, consacré aux textes de E. R. Eddison est du même acabit : je ne vois pas trop ce que l’auteur entend démontrer.

Ensuite, nous avons une contribution assez convenue sur les liens entre l’univers d’Harry Potter et l’histoire de l’occident (chasse aux sorcière, fascisme, contestation sociale, lutte des classes, etc.) L’article est très agréable à lire, mais enfonce surtout des portes ouvertes. Dommage, surtout lorsqu’on le compare au texte suivant : la contribution de William Blanc sur la place de l’Orque dans les textes de fantasy et son évolution du début du XXème au début du XIXème est vraiment passionnante. Fort bien documenter, le texte démontre parfaitement son postulat de base : d’une allégorie raciale européocentriste, l’Orque a été réhabilité au fil du temps jusqu’à devenir le personnage principal de certaines fictions dans un contexte où la race n’est plus (ne devrait plus) être un sujet.

L’article suivant est du même tonneau : il s’agit d’une contribution fort intéressante sur le parallèle entre le post-colonialisme et la mouvance steampunk et l’uchronie. La fantasy devient alors un véhicule pour corriger l’histoire officielle et donner une voix aux opprimés et aux oubliés. C’est également la thématique du texte suivant consacré au Trône de Fer, qui démontre que la série de Georges R.R. Martin laisse la part belle aux évincés de l’Histoire, aux parias de la société et aux personnages secondaires au destin divers. Enfin, on aborde la dernière partie de l’ouvrage sur le lien entre jeu et histoire. Un premier article mineur analyse la saga Pirates des Caraïbes en y cherchant le vrai du faux. Pas fondamental. Le texte suivant, consacré au supplément AD&D dédié aux campagnes incorporant des vikings, est fort amusant mains un peu abscons : c’est drôle de voir appliqué une méthodologie universitaire classique d’analyse de contenu à un supplémentaire relativement méconnu de la seconde édition du JDR le plus connu depuis la création du genre. Enfin, les actes se concluent par un article intéressant sur le sexisme et la répétition de schémas sociaux passéistes dans les reconstitutions historiques et les GN. Ludique et frappant à la fois.

En résumé, que penser de ces actes du colloque des Imaginales de 2018 ? Eh bien, c’est simple : louons encore une fois l’éditeur, relativement mainstream, d’avoir eu le courage de sortir cela dans une édition abordable et suffisamment claire pour être lue comme un essai tout public et non une contribution universitero-universitaire confidentielle. Bien sûr, certains articles sont plus faibles, voire anecdotiques. Mais c’est le lot de ce type d’ouvrage. Cela démontre par ailleurs que l’étude de la fantasy comme objet littéraire est relativement neuve et que les contributions vraiment pertinentes ne sont pas légion (sans doute encore moins en francophonie). Mais le livre a le mérite d’exister et offre quelques pistes de réflexion très intéressante pour tous ceux qui aiment à réfléchir sur ce qu’ils lisent.

Pour une naissance sans violence

De Frédérick Leboyer, 1974.

Les livres se suivent et ne se ressemblent pas. Et c’est tant mieux pour l’agilité des quelques neurones qui me restent. Sur le point de devenir papa pour une seconde fois dans quelques semaines (inconscient que je suis !), ma femme a laissé très subtilement traîner Pour une naissance sans violence sur ma table de nuit. Ce qui signifie, en d’autres termes, qu’elle m’a obligé à lire l’essai avant de pouvoir entamer un autre roman ! 🙂 Curieux, je m’y jette donc avec intérêt, puisque nous avons choisis également, tant que cela est possible, d’aller dans la direction d’un accouchement sans douleur.

Eh bien, j’avoue être très positivement surpris par le bouquin ! Autant je trouve que nombre de publications sur la parentalité positive ou sur l’éducation alternative ressemble, dans leur forme et parfois dans leur fond, à l’honnie « littérature » managériale, autant cet essai-ci se démarque par une véritable qualité littéraire et un point de vue qui reste, près de 45 ans après sa publication originale, relativement inédit.

Le bouddhiste Frédérick Leboyer, aux lendemains de la révolution soixante-huitarde, a en effet choisi de rédiger un essai sur la naissance du point de vue du nouveau-né. Alors que les publications sur l’accouchement sans douleur, où la mère est évidemment le centre d’intérêt principal, ne se comptent plus, celles qui parle de la naissance sans violence pour l’enfant sont extrêmement rares. Et pourtant ce que raconte Leboyer dans son livre n’a rien d’extravagant ou d’iconoclaste : il dit simplement que l’accouchement est un évènement traumatique pour le nouveau-né. Quoi qu’il advienne. C’est un changement d’état soudain, un saut vers l’inconnu. Et comme tous les sauts vers l’inconnu, c’est également un traumatisme.

Le but de Leboyer est donc très simple : il veut ouvrir les yeux du lecteur sur ce qui peut être fait pour réduite au maximum ce trauma inévitable. Et c’est limpide : la pénombre, le moins de bruits possible, le plus de douceur possible (et, donc, laisser le cordon le plus longtemps possible pour que le bébé puisse « apprendre » à respirer avec son cordon qui assurer les fonctions vitales malgré tout), le contact direct et prolongé avec la mère, etc. Seul élément qui semble dater dans son texte : on ne donne plus un bain au nouveau-né avant 24h, alors que cela se faisait après une grosse heure dans le passé (et, ce, malgré les bienfaits potentiels d’un retour dans un environnement liquide). Il n’est donc pas nécessaire de faire hurler le bébé pour se rendre compte qu’il va bien. S’il hurle, c’est qu’il est fonctionnel… mais qu’il ne va pas bien.

Ceci à l’air d’aller de soi, mais, en effet, c’est encore loin d’être respecté dans toutes les salles d’accouchement du monde. Le court essai (lu en à peine une heure, au fil de ses 120 et quelques pages abondamment illustrées) de Leboyer met les points sur le i. Et c’est une confirmation pour les parents un peu éveillés sur les questions de parentalité douce, une révélation pour les autres (sans doute). Et au-delà du fond, dont je viens de livrer pratiquement toutes les clés, il reste la forme : l’auteur a choisi un style presque poétique, divisant ses phrases par des retours à la ligne incessant visant à donner une certaine rythmique à la lecture et à accentuer l’importance de certains mots. Du coup, cela se lit comme une sorte de musique, comme un mantra que l’on peut se répéter à l’envi. Les mots sont simples, les idées limpides et le message clair. Il ne reste plus qu’à le mettre en pratique.

La très sérieuse édition du Points ne s’est pas trompée en publiant ce petit pamphlet dans leur prestigieuse collection essais de sociologie. Un classique dans son domaine.

The Dark Powers of Tolkien

De David Day, 2018.

Voici un avis sur lequel je ne m’étendrai pas. Day, dont j’ai déjà parlé dans ses colonnes pour un essai mineur sur l’univers de Tolkien, récidive ici avec un livre toujours aussi court sur « les méchants » de l’œuvre du maître anglais. De Morgoth aux Nazguls, en passant par Shelob, Sauron et les Balrogs, l’auteur canadien condense, résume et agrège, façon Reader’s Digest, tout ce qu’il faut savoir sur les antagonistes qui peuplent The Hobbit, The Lord of the Rings et The Silmarillon.

Comme dans The Battles of Tolkien, un amateur un tant soit peu éclairé de l’auteur anglais n’apprendra pas grand-chose dans cet essai qui se lit en une petite heure. Je reconnais cependant que les textes de The Dark Powers […] sont de meilleure facture que ceux de The Battles […]. Ils ont pour avantage de se contenter d’être informatifs et ne cherchent pas des explications boiteuses aux écrits de l’auteur original. Et quand Day ne suppute pas, il fait un copiste passable.

Mais pourquoi parler du volume, dans ce cas ? Pourquoi l’avoir acheté, me direz-vous ? Parce que je suis un Tolkien fan-boy et que, même si la qualité du contenu n’est pas au rendez-vous, il faut reconnaitre que le tome, avec sa couverture similicuir, est un bel objet dans sa bibliothèque ? Pas seulement, en fait. Non, The Dark Powers of Tolkien a pour lui la même force que The Battles […] : ses multiples illustrations. Day, à défaut d’avoir du génie dans ses analyses et commentaires, a au moins pour lui se savoir s’entourer d’artistes méconnus mais talentueux. Si, comme moi, vous êtes toujours à la recherche de « vision d’artiste » sur les Terres du Milieu, les quelques poches de Day constituent de fait une alternative abordable aux « grands livres d’art » consacrés aux illustrateurs et artistes plus courus qui ont mis en image l’univers de Tolkien. Et, pour ce simple (et unique) fait, il valait sans doute la peine de parler de ce bouquin.

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : ce n’est certes pas un indispensable. Loin de là. Mais l’objet est de belle facture et agréable à compulser. Il faut juste éviter de trop s’attarder sur les textes (bon… pour un livre, c’est malheureux, évidemment).

PS: Le problème de l’identification des artistes est cependant toujours bien présent. Leurs noms sont cités en vrac et en petits caractères dans le colophon publié en frontispice du livre. Au moins cette fois-ci n’y a-t-il plus ces assez laides cartes qui n’amenaient rien à la lecture du précédent opus.

Le guide Howard

De Patrice Louinet, 2015.

Maintenant que l’œuvre de Robert E. Howard est finalement réhabilitée dans son texte original, disponible en VO comme en VF, on peut désormais pleinement profiter de l’un des plus grands noms du pulp sans limite. Robert E. Howard, le père de Conan, de Kull ou encore de Solomon Kane est, avec Howard Philip Lovecraft, l’un des pères fondateurs du fantastique américain du début du XXème. Et qui d’autre que Patrice Louinet pour nous aider à défricher le terrain, à développer notre connaissance, à mettre à mal certaines idées reçues et à nous conseiller ses plus grands textes ?

Patrice Louinet, pour ceux qui l’ignore, est l’un des plus grands spécialistes mondiaux de Robert E. Howard. Malgré qu’il soit français, c’est lui qui est appelé par les anglais de Wandering Star qui souhaitaient publié l’intégrale des nouvelles de Conan dans leur version originale et non dans les versions remaniées/trahies par Lyon Sprague De Camps et Lin Carter. Ces mêmes intégrales publiées quelques années plus tard par Bragelonne en français dans une version nouvellement traduite par … Patrice Louinet ! S’en suivront une série d’autres beaux tomes (malheureusement assez chers) chez Bragelonne qui couvriront non pas l’intégralité mais l’essentiel des écrits de l’auteur texan (ses autres nouvelles de fantasy, mais aussi d’horreur dans la veine de Lovecraft ou encore de western, genre qu’il affectionnait particulièrement).

Qui d’autre, donc, que Louinet pour nous faire (re)découvrir l’œuvre d’Howard ? Le guide Howard, format compact chez Hélios, est une magnifique porte d’entrée pour les néophytes. Et, pour les aficionados, une mine de renseignements intéressants. Il s’agit vraiment d’un guide, d’une entrée en matière signée de la main d’un véritable passionné. Louinet navigue dans les œuvres du maître avec un brio certain : il éclaire les textes essentiels en les présentant de manière synthétique et amusante et ne fait pas l’impasse sur les faiblesses d’autres textes mineurs. C’est l’une des forces du guide ; Louinet est peut-être l’un des plus grands fans d’Howard, cela ne l’empêche pas d’être lucide.

Commencer le tome en tordant le cou à quelques idées reçues et légendes urbaines sur l’auteur (c’est une force de la nature, il n’avait pas de connaissance des femmes, il avait un méchant œdipe non résolu, etc.) est une bonne entrée en matière. Cela permet à Louinet de directement mettre les points sur le i et d’identifier l’ennemi : c’est le traite Lyon Sprague de Camps qui, tel un vampire assoiffé de dollars, a dévoyer les textes de l’auteur en les martyrisant au possible, en les censurant et en y ajoutant ses propres pastiches comme faisant partie du canon. Il ira même jusqu’à inventer des pans entiers de la biographie d’Howard pour que celle-ci correspondent au « personnage » de Sprague de Camps avait inventé pour coller à ses propres dires. L’aide ponctuelle de Lin Carter (un tâcheron relativement modeste) dans cette réécriture ne semble pas avoir joué un grand rôle (même s’il est amusant de lire que Sprague de Camps a tenté de rejeter la faute sur ce dernier quand les dents ont commencé a grincer sur les coupes claires des Conan dispo dans le commerce).

Louinet nous présente aussi une série de textes d’Howard qu’il juge essentiel, titillant volontiers l’intérêt du lecteur en en disant juste assez. Il a également rédigé une bio assez courte de l’auteur, fort documentée et intéressante, même si elle n’a aucunement l’ambition d’être exhaustive. Enfin, Louinet consacre les derniers chapitres de son guide à l’influence d’Howard et les adaptations de l’œuvre de ce dernier. On constate directement le « choix » éditorial de Louinet quand il indique qu’il n’y a aucune adaptation cinématographique des œuvres d’Howard à l’heure actuelle. Il considère en effet que les films « inspirés » d’Howard ne sont pas des adaptations. Exit donc le Shwarzie de John Milius (pourtant légendaire), sa suite ridicule ou encore le remake totalement insignifiant avec Jason « Aquaman » Momoa dans le rôle principal. Exit également l’adaptation, elle aussi ratée malgré un bon casting pour le rôle principal, de Solomon Kane.

Bref : Le guide Howard est une bonne porte d’entrée pour les curieux qui connaissent mal l’homme et son œuvre et un bon compagnon pour ceux et celles qui seraient plus familiers avec ces récits (… of high adventure! – sur la BO de Basil Poledouris, of course). Pas cher, intéressant : que demande le peuple ? Moi, en tous les cas, cela m’a donné envie de me plonger dans les récentes rééditions de Conan, que ce soit l’intégrale prestige (format pavé) de chez Bragelonne, ou la version poche plus accessible et plus pratique du Livre de Poche.

Un voyageur en Terre du Milieu

Sous-titré : Mon carnet de croquis de Cul-de-sac au Mordor

De John Howe, 2018.

Peu d’artistes ont su imposer « leur » vision d’un monde imaginaire comme John Howe. Avant même les trilogies néo-zélandaises de Peter Jackson, John Howe était déjà l’illustrateur à peu près officiel des œuvres de Tolkien. Son collègue Alan Lee, l’autre peintre de la Terre du Milieu engagé par Jackson comme designer/concepteur graphique sur les adaptations cinématographiques, est probablement le seul qui s’en rapproche. Car qui connait Ted Nasmith (en dehors des geeks de Tolkien) ? Ou qui se rappelle de Pauline Baynes, l’illustratrice originale des quelques œuvres publiées du vivant de Tolkien ? Ou qui visualise les illustrations de Tolkien même lorsque l’on évoque ses œuvres (là, j’exagère sans doute : plusieurs générations de lecteurs ont forgé leur image des hobbits à partir des rares illustrations du maître lui-même) ?

Tout cela pour dire que, depuis des années, c’est surtout John Howe qui a « forgé » le visuel de la Terre du Milieu et, même, sans doute, de la fantasy en général. Ses peintures les plus célèbres sont les images rémanentes que tout amateur de Tolkien a dans son esprit lorsqu’on évoque l’un ou l’autre épisode de la Guerre de l’Anneau, du Hobbit, de la Chute de Gondolin ou encore de la saga des Enfants de Húrin (bien que les couvertures des deux derniers soient signées… Alan Lee !)

John Howe, grand échalas barbu d’un âge désormais respectable, que l’on imagine aisément aussi amusant qu’un ascète après 10 mois de jeune, vit depuis de nombreuses années en Suisse, parmi les plus belles montagnes du monde, dont certaines ont inspirés l’auteur anglais dans ses écrits. Grand amateur du moyen-âge, il est également forgeron et n’hésite pas à enfiler une armure de plates lors de reconstitutions dont il est (fut ?) friand.

Mais, au-delà de ses anecdotes, il est également un artiste doté d’un coup de crayon exceptionnel. Et c’est cela que l’on retrouve dans le très beau livre objet publié fin de l’année passée chez Christian Bourgeois, l’éditeur classique de Tolkien en français. Pourquoi en français, me direz-vous ? Et bien parce que le livre est un cadeau (et qu’il fut acheté lors d’une dédicace en Belgique où seul le livre français était dispo). Et que, étant très largement graphique, cela n’a finalement que peu d’importance. Alors, bien sûr, je fus un poil perturbé par les traductions de certains noms et endroits, mais on retrouve vite ses chats (de la Reine Berúthiel ? -seuls les fanatiques de Tolkien saisiront-).

Que dire ? Le livre est superbe, bien sûr. Ayant opté pour une grande majorité de croquis dessinés (un peu plus de 200 crayonnés pour une quarantaine d’illustrations couleurs plus classiques), le format réduit de la publication ne gêne pas. De fait, on a l’impression de tenir le carnet de croquis que John Howe trimballa à travers la Nouvelle-Zélande pendant quelques années (quelques mois pour Le Seigneur des Anneaux, deux ans pour la trilogie du Hobbit, étalés sur plus de dix ans). Et on y voyage, en effet, de Bag-Ends (désolé, c’est plus fort que moi : je dois utiliser les noms anglais !) au Mordor en passant par Rivendell et Myrkwood. Les dessins sont d’un réalisme et d’une poésie rare, comme toujours avec Howe.

Le format de ce blog se prête mal à une galerie de photos visant à illustrer mes propos (d’autant plus que ces images sont toutes protégées par des copyrights amplement mérités), mais je gage que vous saurez faire une petite recherche dans Google image si vous ne connaissez pas le travail de Howe. Et même si cela ne devait pas être le cas : croyez-moi sur parole, Un Voyageur en Terre du Milieu vaut son pesant de cacahouètes pour tout amateur de Tolkien ou de médiéval-fantastique en général.

Les textes, courts, commentent les dessins pour ceux qui ne connaîtraient pas ou peu les épisodes illustrés. Pour les rares dessins qui ne couvrent ni le SdA ni le Hobbit, les commentaires seront donc utiles pour les néophytes. Pour les autres, vous n’apprendrez sans doute pas grand-chose à leur lecture. Cependant, reconnaissons que Howe a une belle plume et maitrise amplement son sujet. Les textes sont donc très agréables à lire malgré tout, même si le véritable objet du livre est et reste son côté graphique.

Intelligemment construit par thématique, on parcourra les diverses régions de la Terre du Milieu et les cités des diverses civilisations qui la peuple (des hobbits aux nains en passant par les efles et les hommes, bien entendu, sans oublier les orcs et autres trolls). Les quelques pages consacrées aux dragons, araignées, nazgûls et balrogs sont bien sûr à couper le souffle. Seul regret, peut-être : dommage qu’il n’y ait pas davantage de portraits. Bien qu’il soit un maître incontesté du paysage « épique« , Howe est également un très bon portraitiste, comme en témoignent les quelques exemples qui émaillent cet excellent carnet de croquis (easter egg amusant : Tom Bombadil, le grand absent de l’adaptation ciné, y est représenté avec le visage de … Peter Jackson !).

Un livre d’art accessible, tant par son prix que par sa taille, qui se doit de figurer dans la bibliothèque de tout amateur de fantasy ou de Tolkien en particulier. Même s’il réserve une part assez large à la trilogie du Hobbit (assez logiquement, puisque Howe a plus travaillé sur celle-ci que sur la première), le livre et son auteur ont aussi l’intelligence de se distancer suffisamment des films pour faire la part belle à l’œuvre fondatrice, aux écrits de Tolkien eux-mêmes et non à leur(s) adaptation(s). On est triste, au final, que le voyage ne soit pas plus long.