La profondeur des tombes

De Thierry Di Rollo, 2003.

Cela faisait bien des années que je n’avais pas relu du Di Rollo. Pourtant, son style enjoué, sa plume picaresque et l’humour omniprésent font de ses œuvres de vraies parties de plaisir ! … Naaaaan, je déconne. Ça ne rigole pas des masses, dans les romans de Di Rollo. Que du contraire : le nihilisme, le désespoir et l’horreur à échelle humaine suintent de chacune de ses pages. Et La profondeur des tombes, comme son titre le laisse entendre, est du même tonneau que les autres bouquins que j’ai lu de lui.

Dans un futur postapocalyptique, causé non par la guerre mais par l’extinction des ressources énergétiques qui pousse collectivement l’humanité à retomber sur le charbon, quitte à détruire encore plus vite ce qui lui reste de futur, un homme seul erre au sens propre comme au sens figuré. Porion dans une mine dantesque où la vie humaine n’a que peu de prix, il est chargé de vérifier le travail des uns et des autres et d’amener un nouvel animal synthétique à un « fouineur » chargé de dénicher les nouveaux filons de centaines de mètres sous terre. Il remonte dans la nuit continue, sous un ciel continuellement sombre et dans le froid ambiant causé par la couche de pollution qui voile le soleil faiblard en journée, après avoir traversé des galeries pleines d’âmes en peine.

A la surface, la misère d’une vie solitaire et ses souvenirs l’attendent. Jusqu’au jour où il craque et détruit l’équilibre fragile de sa vie d’esclave lâche et complaisant pour poursuivre une idée, un rêve, dans l’U-Zone, cette grande région de non-droit qui entoure les quelques poches citadines anonyme où l’humanité survit petitement. Il sera accompagné par un ersatz de sa fille, sous la forme d’un répliquant détraqué en fin de vie mécanique et d’une hyène de garde, génétiquement créée et modifiée pour lui obéir en toutes circonstance. Que fera cet homme désespéré, brisé, lorsque son histoire personnelle le rattrapera ?

Et bien il faudra lire le bouquin pour le savoir. Court roman, dur, froid et désespéré, Di Rollo, comme Number Nine, Archeur ou encore La lumière des morts, signe un voyage presque personnel, une étude psychanalytique d’un homme brisé qui a perdu sa raison d’être et de vivre et qui s’enfonce toujours plus loin dans ses illusions. Di Rollo ne se dit pas influencé par K. Dick pour rien : il parvient à dresser en quelques paragraphes disséminés ci et là le portait d’un monde futuriste affreux dont les règles, parfois plus symboliques que pratiques, entraîne invariablement le protagoniste dans une descente aux enfers où souvenirs et présent, où réalité et fictions se mêlent dans un flou violent et presque absurde. Désespérément beau, Di Rollo a également le sens de la fulgurance et la capacité à toucher son lecteur avec quelques tableaux impressionnistes où les trajectoires de vie se croisent et s’éteignent.

A réserver à ceux ne s’enfoncent pas eux-mêmes dans des spirales négatives lorsqu’ils lisent celle d’un autre. Et à classer dans ce genre finalement très française du postapocalyptique personnel, psychologique et pratiquement absurde (le Mondocane de Barbéri m’est revenu en tête à plusieurs moments). Un bon roman, pour autant qu’on est sensible à ce que Di Rollo tente de démontrer. Et pour autant qu’il tente effectivement de démontrer quelque chose et pas simplement de plonger son lecteur dans une expérience de l’absolu, sans concession à la bienveillance ou même au récit en tant que tel.

Premier sang

D’Amélie Nothomb, 2021.

Comme chaque année, en août, vient le temps de chroniquer le nouveau Nothomb. Et la vendange précoce est plutôt bonne, en 2021. Nothomb nous habitue depuis des années maintenant à alterner entre les textes de fiction pure et les textes (plus ou moins) autobiographique. Celui-ci est à ranger parmi les derniers. Elle n’y parle cependant pas d’elle, mais bien de son père, Patrick Nothomb, baron et diplomate, qui fut longtemps en poste en Asie, ce qui explique la jeunesse chinoise et japonaise de l’auteure à chapeau. Et l’on apprendra dans cet opus que son premier poste, à l’orée des années 60, était au tout jeune Congo indépendant d’alors et que l’affectation ne fut pas de tout repos.

Alors que le roman s’ouvre sur son père dans la vingtaine, en poste dans l’ancienne colonie belge, face à un peloton d’exécution composé de rebelles indépendantistes de l’Est du pays (60 ans plus tard, les choses n’ont pas réellement changé, doit-on amèrement constater), Nothomb digresse bien vite sur la jeunesse de son père. Elle nous sert alors la trajectoire de vie, sans doute largement fantasmagorique et exagérée, de son géniteur. Pas de prénom étrange cette fois-ci, mais bien une famille désaxée, où la mère (et grand-mère d’Amélie), veuve trop jeune, n’a que peu d’amour à offrir à ce fils délicat et intellectuel, qu’elle confiera à ses propres parents pour mener une vie dans le gotha belge de l’époque.

De constitution fragile et entouré essentiellement par des femmes, le petit Patrick est, selon son grand-père maternel, colonel à la retraite de l’armée belge, peu armé pour affronter la vie. On l’enverra alors pendant les mois d’été apprendre la vie à la dure dans le château du grand-père paternel, le baron Nothomb qui erre, un peu perdu dans ces premières décennies du XXème siècle, dans son château décrépit de la campagne luxembourgeoise (la province belge, pas le Grand-Duché). L’homme en question, poète raté, est à la tête d’une famille nombreuse où les enfants plus jeunes sont laissés plus ou moins à l’abandon, devant se débrouillé pour survivre jusqu’à l’âge adulte malgré les assiettes souvent vides et le confort inexistant. De ces vacances d’été et d’hivers, le jeune Patrick apprendra la vie en communauté, le sentiment de faire partie d’une bande et, surtout, l’instinct de survie, qui sera la clé du reste de sa vie.

Et Nothomb d’enchaîner avec la suite de la vie de son père, de manière plus brève mais toujours décalée avant de rattraper le présent et d’offrir dans les derniers chapitre la conclusion de la situation tendue qui ouvrait le roman. Impossible de dire, à la lecture de Premier sang, ce qui relève de l’histoire et ce qui relève de la licence poétique (dont l’arrière-grand-père d’Amélie usait et abusait comme cache-misère, visiblement, malgré la fascination qu’il exerçait chez ses interlocuteurs). Mais qu’importe. Le style Nothomb, la mécanique de ses portrait sociaux de personnage hors norme et ses diverses obsessions nourrissent à merveille ce portrait qui se veut plus intimiste, moins moralisateur et sans doute plus franc que ses œuvres plus romanesques. Il y a, en effet, une sorte de proximité qui s’installe entre le lecteur et les personnages, proximité plus grande que dans ses récits de fiction, qui rend l’ensemble plus touchant, plus vivant, plus humain.

Si je regrettais l’année passée qu’elle n’ait pas creuser davantage la veine de Soif, qui la faisait davantage sortir de ses sentiers battus, je ne peux qu’avouer être séduit par ce retour aux affaires qui rapproche ce Premier sang d’un Journal d’hirondelle ou de Ni d’Eve ni d’Adam. Une bonne cuvée, malgré les vendanges précoces habituelles pour Amélie Nothomb qui aime à ouvrir la rentrée littéraire avec sa courte fulgurance, comme chaque année depuis 30 ans maintenant.

La maison aux fenêtres de papier

De Thomas Day, 2009.

Il est toujours intéressant de revenir à Thomas Day, de temps à autre, quand on est en forme. C’est toujours un coup à vous mettre une bonne grosse déprime. Enfin, pas réellement une déprime : plutôt une rage impuissante. Day adore en effet malmener ses personnages. Et ses lecteurs. Et dans cet opus de 2009, il n’hésite pas. Hommage avoué à Fukasaku Kinji, Takashi Miike et Quentin Tarentino (avec de grosses influences de « Beat » Takeshi Kitano et Urostukidoji), le livre fait dans le gore et le dérangeant. En résumé, deux démons règnent sur la pègre japonaise. Et ce n’est pas une image : ce sont réellement des Oni, avec les cornes et tout le tintouin. Ils sont nés en 45 à Hiroshima et à Nagasaki à trois jours d’intervalle, au coeur de leur fournaise nucléaire respective. Et ils ont pris le contrôle de grands clans de yakuza. L’un est sombre, l’autre est clair. Tous deux sont d’horribles monstres, littéralement.

Nagasaki Oni, le sombre, a « éduqué » Nagasaki Sadoko, une femme panthère qu’il destine à sa propre succession. Attention aux âmes sensibles, l’éducation en question est gore et très très malsaine. Comme Sadoko le professe dans le roman, l’amour est sale par nature et elle ne connait que cela. Et cet amour la transformera en assassin extrêmement efficace, sur la piste de son fils perdu et d’un avenir où elle serait enfin libre d’être elle-même. Je n’en dirais pas plus sur l’histoire principale, histoire d’éviter de vous gâcher le plaisir de lecture. On notera cependant que le livre s’ouvre et se ferme sur deux contes sud-asiatiques, deux légendes qui concernent la vengeance, la trahison, la chasse au démon et l’origine de l’arme épique qui permet de terrasser les démons. Comme les deux faces d’une même personnalité, le blanc et le noir, le ying et le yang.

La faconde de Day porte tant les contes que le récit principal avec une plume sans concession. Ça saigne beaucoup, ça torture allègrement et ça se lance de temps à autre dans des envolées lyriques sur la liberté, le sexe, la vengeance ou la loyauté. Il en profite aussi pour partager avec nous son amour de la (contre-)culture japonaise, sa fascination pour les yakuzas, sa passion immédiate et inconditionnelle pour Kill Bill. Évidemment, on pourrait gloser également sur le côté un peu morbide de la chose. Je trouve, par exemple, que le coté très très trash de l’éducation sexuelle (si l’on peut appeler ça comme ça) de la pauvre Sadako est peut-être un peu too much. Thomas Day a clairement lu le marquis de Sade et ladite lecture l’a marqué et inspiré.

Mais peu importe si ça tombe de temps à autre dans une forme de provoc pour la provoc. De livre en livre, les quelques faiblesses de Day se reconnaissent facilement. Elles forment cependant un tout avec ses forces. Ce n’est qu’en détaillant l’horreur en pleine lumière qu’il sait créer des personnages inoubliables, toujours plus complexes et épais qu’ils semblent au premier abord. Il joue aussi très bien avec les clichés cinématographiques pour créer sa propre histoire, sa propre mythologie. Et nous embarque volontiers dans son trip. Est-ce que Day est la meilleure plume de la scène SFF francophone ? Construit-il des récits inoubliables qui marqueront les générations à venir ? Sans doute pas. Mais ça reste incroyablement efficace et jouissif quand on aime la littérature de genre. Et c’est déjà pas mal !

PS : cerise sur le gâteau, l’exemplaire que j’ai acheté en bouquinerie est signé par l’auteur ! Perso, je trouve un peu étrange de se séparer d’un bouquin dédicacé par son auteur (surtout quand la dédicace est personnelle, comme c’est le cas ici). Il se trouve en plus que je connais l’ancien propriétaire pour avoir travaillé avec lui pendant quelques mois il y a des années (l’homme en question est un journaliste culturel belge dont la SF est le violon d’Ingres). Tant pis pour lui, je conserverai le roman à sa place !

Moi, Peter Pan

De Michael Roch, 2017.

Très court roman (140 pages, avec une case grande et des pages aérées), Moi, Peter Pan est un beau succès d’édition de la fantasy française de ces dernières années. Aidé sans doute par la réédition en poche chez Folio SF et la magnifique illustration de couverture signé par l’inévitable Aurélien Police, il s’agit d’une œuvre atypique, à la frontière de la poésie et de la contemplation. Roch, également connu pour avoir animé une chaîne youtube consacré aux livres pendant quelques années (la Brigade du Livre), n’en était pas à son coup d’essai. Malgré son relatif jeune âge, il avait déjà derrière lui une anthologie de nouvelles, une novella et un roman choral publiés les années précédentes. Depuis, le garçon a également signé Le Livre jaune, qui vient d’être réédité en poche, également chez Folio SF.

Revenons à Moi, Peter Pan. De quoi ça parle ? Eh bien, de Peter Pan, évidemment ! Roch s’approprie le garçon qui ne voulait pas grandir un peu plus de 100 ans après la pièce originale de J.-M. Barrie. Et il se l’approprie à sa façon : tout en poésie, en prose tranquille et en regrets à moitié exprimés. L’auteur prend en effet le parti de reprendre le personnage quelques temps (semaines, mois, années, décennies ? difficile à dire et finalement sans importance) après que Wendy est retournée chez elle pour finalement grandir. Peter cherche alors un sens à sa vie, à travers ses discussions avec Clochette ou Lily la Tigresse. Et la moindre des choses que l’on peut dire est que ces conversations prennent rapidement un ton philosophique, voire mélancolique.

On ne rit en effet qu’assez peu. On ne vit pas non plus de grandes aventures. Ce n’est pas le propos du livre. Le roman parle plutôt des thèmes fondamentaux de l’œuvre de Barrie : la séparation, l’absence, la sacralisation de l’enfance. Les passages avec Lily, en particulier, qui attend de Peter autre chose que ce qu’il est prêt à lui offrir, sont particulièrement douloureux. Le refus d’avoir une conversation adulte, avec les conséquences qu’elle peut avoir, démontrer toute l’impossibilité d’un personnage comme Pan. Roch, sans rédiger une thèse sur le syndrome de Peter Pan, nous parle en fait davantage du syndrome dans ses conséquences concrètes que de Peter Pan lui-même. Ce n’est cependant pas un texte lourd et misérabiliste : on est malgré tout dans un texte de fiction qui évolue de chapitre en chapitre, ressemblant à des contes philosophiques avec une morale souvent implicite.

C’est donc un court texte fort précieux que Michael Roch signe ici. Bien que je ne m’attendisse pas à cette vision mélancolique d’un mythe de la littérature pour enfant, je ne peux que tirer mon chapeau sur la relecture proposée ici. Fondamentalement, comme toutes les œuvres adaptées par Disney à la belle époque, Peter Pan contient intrinsèquement une part d’ombre. Spielberg l’avait bien compris dans la vision qu’il en a livré dans Hook ; Roch le comprend ici également et livre à son tour sa lecture adulte d’un phantasme d’enfants. C’est bien sûr un peu triste, mais c’est très fort. A découvrir certainement.

Le crépuscule des dieux de la steppe

D’Ismaïl Kadaré, 1978.

Ouvrons sur ce blog un chapitre sur la littérature russe. Et quoi de mieux, pour commencer cela, que de ne pas prendre un auteur russe ? Kadaré, en effet, est albanais et non russe. Et je sais très bien que la sensibilité balkanique n’est pas la sensibilité slave, loin de là. Mais, car il y a un mais, Kadaré est né et a vécu la majeure partie de sa vie sous la domination culturelle et bien réelle de l’URSS. Et sa littérature, souvent fantasque et toujours partiellement autobiographique, en est forcément marquée. Court roman publié en 78, Le crépuscule des dieux de la steppe s’inscrit tout à fait dans ce cadre. Kadaré y parle de lui-même, partant de ses vacances en Mer baltique jusqu’à son retour à l’Institut Gorki de Moscou, où il fait ses classes accompagnées d’une constellation d’auteurs « d’État » provenant des toutes les contrées reculées de la mère patrie.

Lu dans l’édition Bouquins de Robert Laffont, qui compte également le diptyque L’hiver de la grande solitude et Le concert, ce roman d’apprentissage, qui nous présente un Kadaré qui navigue entre son identité nationale qu’il rejette d’un part et une fascination presque morbide pour la dictature communiste sous laquelle il (sur-)vit, est une véritable gourmandise à mes yeux de lecteur. Aidé par une préface factuelle et intelligible, signée par Eric Faye, qui remplace l’auteur et son œuvre dans son contexte, je n’ai pu qu’apprécier le génie presque comique de Kadaré lorsqu’il croque habillement ses penchants et les travers de ses contemporains. Bildungsroman à la manière des Souffrances du jeune Werther, au rythme lent et à l’action pour ainsi dire inexistante, je vois dans Le crépuscule des dieux de la steppe un regard navré mais amusé sur la petitesse de l’être humain, inspiré par exemple des textes que Gogol signait un siècle plus tôt.

Loin du fracas romantique ou épique des grandes fresques de Tolstoï et autres grands conteurs russes, Kadaré signe un portait plus intimiste d’un artiste soumis à une dictature de la pensée unique. Si les affres sentimentales du personnage principal sont le moteur du récit, il n’en demeure pas moins que le véritable objet du roman est un voyage en absurdie. Confronté à la xénophobie rampante d’un nouvel empire qui se vantait pourtant d’avoir effacé toutes distinctions entre ses peuples et à un amour certain pour l’imagerie nationale albanaise (il n’est ici pas question de la glorification de leur dictateur à eux, mais bien d’une certaine idée du drame national, allant de l’importance du serment à l’hommage appuyé au folklore local, pillé par les autres républiques du bloc de l’Est), le protagoniste hésite. Il hésite entre sa compagne du moment, une moscovite blanche qui déteste les romanciers mais ne peut s’empêcher de les aimer, et une bataille plus noble, pour la survivance d’une culture alternative.

Ainsi, lorsque advint dans le récit la campagne de dénigrement savamment opérée contre Boris Pasternak suite à l’obtention du Nobel de littérature de ce dernier pour son Docteur Jivago, le lecteur ne pourrait s’empêcher de faire la parallèle avec Kadaré lui-même. Ses romans successifs, jusqu’à la chute de l’URSS en 89, firent l’objet d’une attention toute particulière des divers comités de censure de la mère patrie (et de l’Albanie elle-même). Kadaré, pourtant, et malgré les censures, les interdits et même les sanctions auxquels il dû faire face, s’en est toujours sortie. C’est également le cas du narrateur du crépuscule des dieux de la steppe : il n’est pratiquement jamais question de ses propres écrits ou de ses propres opinions. A travers lui, on découvre par touches discrètes et amusées, une caricature douce-amère des mécanismes de la censure, de la culture d’État et des écrivaillons qui se complaisent dans cet état de subvention artistique, de métier du et pour le peuple. Loin d’élever le débat, ils ne se font cependant que les chantres maladroits et oubliables du régime ou d’une idée passéiste de ce qu’est la culture slave. Et Kadaré n’est pas tendre avec lui.

Le seul personnage secondaire qui trouve grâce à ses yeux est un ex-révolutionnaire grec, qui a le courage de rester fidèle à ses opinions, même s’il n’a pas le courage d’affronter le nouveau régime d’alors en Grèce. C’est l’ami et confident qui l’aidera à aller de l’avant. Dans un contexte déjà crépusculaire (d’où le titre du roman), Kadaré constate en 1978 que l’édifice commence en effet à se fissurer de partout. Les petites républiques aux marches de l’ogre russe n’ont pas encore de véritables velléités d’indépendance que, déjà, la moquerie envers les dirigeants remplace petit à petit l’idolâtrie béate (ou forcée). Les identités locales, les traditions, comme celles, fortes, de l’Albanie, revivent. Même si ces pays sont, eux-aussi, à la merci de dirigeants idiots et abusifs, passés ou présents.

Le style de Kadaré, direct et parfois anecdotique, traduit avec maestria par Jusuf Vrioni, porte le propos à merveille. Il ne cherche pas à faire d’effet de manche, mais bien à retracer le mal-être et le désarroi de son protagoniste principal face à un monde et des valeurs en déliquescence. L’inévitable chapitre de beuverie (nous sommes à Moscou, face à l’adversité, la vodka est une alternative raisonnable) offre quant à lui un délirium tremens bien rendu dans des paragraphes et des dialogues de plus en plus imbibés et confus au fur et à mesure des pages. Le tout se lit donc d’une traite, avec un sourire navré aux lèvres. Non pas navré quant à la qualité de l’œuvre, mais bien quant à l’honnêteté et la justesse du portait. Le mal-être ayant cependant la curieuse habitude de produire de grands écrivains, classe à laquelle appartient sans conteste Ismaïl Kadaré. A découvrir pour en ressortir grandi. La prochaine fois, c’est promis, je prends un auteur russe pour continuer sur ma lancée !