Leçons du monde fluctuant

De Jérôme Noirez, 2007.

J’ai rarement été plus mal à l’aise à prendre ma plume pour chroniquer une lecture qu’aujourd’hui. Il me semble pouvoir affirmer sans beaucoup de doutes que la dernière fois fut sans doute lorsque je commentais ici Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline. Et c’est, malheureusement, pour les mêmes raisons. Sans vouloir faire de parallèle entre les deux œuvres (Voyage étant à ranger au rayon des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale, les Leçons qui nous occupe aujourd’hui à celui de la fantasy intelligente), elles posent toutes deux la question de distinguer l’œuvre de son auteur. Si d’un point de vue purement judiciaire, le crime de l’aîné est probablement pire que ceux de notre contemporain, si l’on se place au niveau moral, il me semble vain de vouloir établir une quelconque gradation.

Car Noirez, jeune auteur de la scène fantastique française il y a encore quelques années, est désormais persona non grata. Ses éditeurs, s’ils n’ont pas retiré ses livres de la vente, se font très discrets sur l’homme. Noirez, en effet, est blacklisté. Et pour une très bonne raison. Il a été condamné en 2016 pour possession et diffusion d’images à caractère pédopornographique. Les sites traditionnels de la SFFF francophone, à l’image de l’entrefilet d’Elbakin, n’ont que relayé l’information de manière assez éludée, sans doute dans l’intention de ne pas choquer l’éventuel jeune lecteur. Car Noirez, au-delà de sa production adulte, fut également un auteur pour la jeunesse, ce qui nous fait tous, j’imagine, encore plus froid dans le dos.

En cherchant un peu sur l’Internet, on retrouve cependant quelques archives qui démontrent bien l’existence du vice, la noirceur de l’individu, l’horreur de son crime. Je n’ai, c’est évident, aucune forme de pitié pour cela. Un article assez intéressant de Marianne revient sur l’histoire compliquée que la littérature et certains de ses auteurs respectables (Gide, Montherlant, Tournier et quelques autres) entretiennent avec la pédophilie. L’article, bien construit, démontre comment l’histoire des mœurs a évolué au long du XXeme pour transformer ce qui fut une lubie malvenue mais tolérée comme une tare d’artiste en ce qu’elle est vraiment : un crime inacceptable. Étant de la génération des jeunes ados de l’affaire Dutroux, j’ai comme tous mes contemporains été confronté à cette triste réalité de manière frontale par cette affaire surmédiatisée. Elle eut le mérite, s’il faut en trouver un, de nous ouvrir les yeux.

L’article de Marianne, cependant, se trompe. Je le cite : « Jérome Noirez, auteur de science-fiction, condamné pour diffusion de matériel pédopornographique en 2016, a vu son éditeur retirer de la vente tous ses livres, pourtant totalement exempts d’allusions pédophiles. » C’est peut-être vrai pour sa production jeunesse, que je ne connais pas, mais ce n’est pas le cas pour sa production adulte.

Leçons du monde fluctuant, dont il est question ici, en contient en effet de nombreuses. Ce qui rend cet article d’autant plus compliqué à écrire et le jugement sur l’œuvre d’autant plus trouble. Noirez, dans ce roman fantastique et largement absurde, nous plonge dans une Londres alternative de la fin du XIXeme. Ce Londres est sous l’hégémonie de la Grande Reine Victoria qui dirige son empire sur le principe de l’éducation. C’est l’éducation et uniquement elle qui doit sortir les peuples de l’ignorance, qui doit vaincre la pauvreté. Le programme est joli, la réalité nettement moindre : sous ce principe se cache une société totalitaire, extrêmement conservatrice qui n’hésite pas à pratiquer le châtiment corporel sur ceux qui n’apprennent pas (assez vite, assez bien), enfants ou adultes sans distinction. Le savoir est érigé en principe fondateur jusqu’à l’absurde. Et c’est sans ce monde que Noirez nous introduit à son personnage principal : Charles Lutwidge Dodgson. Qui, dans le monde réel, le nôtre, finit par prendre un pseudonyme pour sa carrière d’auteur fantaisiste : Lewis Carroll.

Et vous saisissez maintenant pourquoi le livre est extrêmement ambigu. L’auteur d’Alice au pays des merveilles a en effet lui-même une histoire personnelle qui sent le soufre. Si son livre phare a traversé les décennies, soutenu par le fait qu’il fut définitivement absous en étant adapté en classique par nul autre que Disney, cela n’empêche de très nombreuses voix modernes de se questionner sur les troubles penchants de l’auteur anglais. L’autre personnage principal du roman est un (très) jeune fille du nom de Kematia, une indigène d’une île lointaine ressemblant à une Madagascar fantasmagorique. Elle est morte au début du récit, des suites de ce que l’on apprendra plus tard être une excision s’étant mal passée. Elle se réveille alors dans un purgatoire local et n’aura de cesse de comprendre ce qui lui sera arrivé, pourquoi cela lui est arrivé et comment faire pour réparer cette injustice, même dans l’autre monde.

Le bouquin, construit sur des chapitres mettant en scène alternativement les mésaventures de Dodgson, chassé de son université pour ses penchants inavouables et envoyés aux confins de l’Empire car cela arrange bien tout le monde, et la quête de Kematia, le bouquin, disais-je, est plutôt bon. Noirez a des facilités d’écriture évidentes et maîtrise déjà une construction relativement complexe. Il développe des personnages intéressants, troubles, gris et invente une version « adulte » du délire de Lewis Carroll avec, il faut bien l’avouer, un certain brio. Le bouquin, en somme, est original et, finalement, agréable à lire.

C’est d’autant plus troublant pour le lecteur quand on se rend compte que Noirez use de ce trouble, de cette zone grise, pour finalement rester lui-même très flou sur certains aspects du récit qui prennent une tout autre dimension quand on connait la face cachée de l’auteur. La critique parue dans un Bifrost de l’époque expliquait ceci : « Charles Dodgson et Kematia nous apparaissent donc comme des victimes de leurs sociétés respectives : lui, condamné sans preuves par une société où il n’a jamais pu trouver sa place (Noirez évite de se prononcer sur la véracité des penchants pédophiles de son héros, là n’est pas son propos), elle, morte à cause d’une vieille tradition inhumaine. » La parenthèse du texte, que je ne reproche bien sûr pas à l’auteur de la critique rédigée in tempore non suspecto, fait maintenant réfléchir.

Il me semble évident que Noirez, personnage malade et dangereux pour la société comme cela est désormais démontré par la justice, s’est projeté dans ce double imaginaire de Carroll. Il le dépeint largement comme couard, faible, hésitant et honteux de ses pulsions. Mais Dodgson est, malgré lui peut-être, le héros de Leçons du monde fluctuant. Il s’en sort, contrairement à tous les autres personnages. Il est, dans une certaine mesure, triomphant. Sans, comme le précise Bifrost, avoir été confronté en une quelconque manière à ses penchants inexcusables et horribles. C’est donc en même temps un très bon roman de SFFF et un livre à mettre à l’index, définitivement, tout comme son auteur.

Si vous vous demandez pourquoi je l’ai lu, c’est assez simple : je ne savais rien de Jérôme Noirez avant de lire le bouquin et ce n’est qu’en faisant quelques recherches sur le net pour rédiger cette critique que j’ai compris réellement ce que je venais de lire/ce que j’avais entre les mains. La conclusion de ce long article est plus simple à écrire, cependant, que dans l’article sur Voyage au bout de la nuit. Leçons d’un monde fluctuant est sans doute aucun un bon livre fantastique ; cela ne fait cependant pas de lui un monument de la littérature. L’antisémitisme de Céline est, à nouveau sans gradation dans le mal, aussi inexcusable et condamnable que la pédophilie de Noirez. Mais son œuvre, à Céline, est bien autre chose. Et le débat mérite donc d’être mené. Dans le cas de Noirez, ce n’est pas le cas. Passez votre chemin et laissons l’histoire oublier jusqu’à l’existence de ce pauvre être humain. Il y a bien d’autres livres à lire et bien d’autres auteurs à découvrir. Noirez ne sera qu’un secret honteux de la SFFF française que l’on aura oublié d’ici quelques années. Et c’est tant mieux.

Les Souffrances du jeune Werther

De Goethe, 1774.

Et pourquoi ne pas se plonger dans un vrai grand classique de la littérature ? Je le fais déjà de temps en temps, mais pas assez pour finir, préférant des lectures sans doute plus faciles (au niveau de la forme) après de trop longues journées de boulot. Il est pourtant aussi salutaire qu’édifiant de se lancer à l’assaut de monstres sacrés de temps à autre. Pour le simple plaisir de désacraliser et d’aller au-delà de l’apriori.

Goethe, Johann Wolfgang von Goethe de son nom complet, n’a que 24 ans lorsqu’il rédige Les Souffrances du jeune Werther, véritable best-seller de l’époque. Le roman, non content de trouver un très large public en son temps, a grandement contribuer à lancer le genre du Sturm und Drang (Tempête et Passion) dans l’Allemagne de la fin du XVIIIeme. Ceux qui ne sont pas familier avec le genre trouverons toutes les explications nécessaires sur Wikipédia, comme toujours. Pour les moins curieux, retenez simplement qu’il s’agit là du mouvement précurseur au romantisme qui marquera de son empreinte toute la littérature du XIXeme. Et il est effectivement question de tempête et de passion dans le roman de Goethe.

Construit majoritairement comme un roman épistolaire (à l’instar des Liaisons dangereuses de Laclos du Dracula de Bram Stocker), le livre suit les mésaventures successives de Werther, un jeune bourgeois/aristocrate qui découvre la vie adulte dans l’Allemagne champêtre de cette fin de siècle. Le brave jeune homme, plein de fougue et promis à un avenir brillant, tombe en pâmoison devant une jeune femme du nom de Charlotte. Problème : cette dernière est déjà promise à un autre sympathique jeune homme, absent au début du roman. L’amour impossible et inexprimé qui éclot alors plonge Werther dans des abîmes de mélancolie et dans la dépression. Il s’en ouvre dans de nombreuses lettres à un ami proche. Quittant alors cet amour impossible, il tente une carrière dans une province lointaine, carrière qu’il abandonne bien vite, trop obnubilé par la belle Charlotte pour consacrer son esprit à autre chose.

Le roman, à sa sortie, créa le scandale essentiellement par sa chute. Il est probablement difficile de spoiler un texte qui a près de 250 ans, donc j’éviterais les mises en garde habituelle : le suicide de Werther, résolument à l’encontre des mœurs de son époque, a suscité de bien vives réactions. Goethe, peut-être inconsciemment et bien qu’il s’en est par après vivement défendu, présente le suicide comme une solution honorable dans la diégèse du roman. Avec des yeux de lecteur du XXIeme siècle, c’est évidemment nettement moins choquant. C’est même, osons le dire, un peu niais. Et ce n’est pas commettre un acte de lèse-majesté qu’avoir un jugement sévère : Goethe lui-même, si j’en crois la préface de la Pléiade dans laquelle j’ai lu ce classique, était un peu mal à l’aise quant au succès de son texte et quant à son contenu même. Il avoua ne l’avoir relu qu’une seule fois, bien des années après sa publication originale et admis à ce moment-là qu’il aurait été bien incapable d’écrire à nouveau une œuvre similaire.

Pas pour des raisons de thématique ou de forme, mais plutôt pour des raisons de développement des protagonistes. Le titre est explicite : Werther est jeune. Et la fougue, la passion parfois aveugle de la jeunesse lui font perdre pied selon un mécanisme sans doute un peu trop net, trop linéaire. Son amour est si absolu qu’il en perd tout sens commun. Vous me retoquerez qu’il s’agit justement là de la définition même de l’amour dans le mouvement romantique. Cependant, et peut-être est-ce dû à notre époque hautement cynique, je n’ai pu m’empêcher de ricaner sottement face à la naïveté, l’ingénuité de l’ami Werther. L’obsession confine à la bêtise quand elle tend à idéaliser unilatéralement l’autre. Est-ce là réellement quelque chose qu’on apprends avec l’âge et l’expérience (j’ai aussi, comme tout le monde, connu des moments rétrospectivement totalement excessifs de déprime pour des histoires de cœur) ? Ou suis-je simplement un monstre a-sentimental ? Non, je pense plus simplement que Goethe a poussé à son paroxysme la notion d’idéal, jusqu’à son aboutissement le plus tragique. Et cela est toujours bien de notre temps : j’ai aussi connu dans ma jeunesse pas si lointaine (bon, ok, c’était un autre siècle… un autre millénaire !) des connaissances qui ont dramatiquement choisi cette voie-là, pour des raisons qui n’étaient pas beaucoup plus sérieuses ou rationnelles qu’un simple amour impossible.

Et c’est précisément ce qui fait la force de ce classique. Au-delà d’un ton parfois suranné et d’une situation dépeinte par moment de manière presque caricaturale, Les Souffrances du jeune Werther portent en elles le mal-être du passage à l’âge adulte. L’incroyable souffrance, en effet, que peut provoquer la passion, ici amoureuse. En cela, ce livre est universel et intemporel. Et cela en fait donc un classique indémodable sur lequel nombre de commentateurs nettement plus avisés que moi se sont penchés à travers les décennies. Reste un texte exigeant tout en étant abordable car peu marqué d’archaïsmes (sans doute dû à la très bonne traduction de la pléiade). Un premier pas dans la vie d’un auteur phare du XVIIIeme sur lequel je reviendrai certainement pour découvrir ses œuvres « adultes« .

La planète de Shakespeare

De Clifford D. Simak, 1976.

Roman tardif de son auteur, La planète de Shakespeare fait partie de ces romans de SF qu’il faut désormais chercher chez les bouquinistes. Édité en 1977 chez Présence du Futur/Denoël, il n’a pas connu l’honneur d’une réédition depuis. Et 43 ans maintenant, ça fait long. Cela ne m’empêche pas, cependant, de me jeter de temps en temps dans cette vieille collection de SF dont Folio SF se délecte régulièrement pour nourrir son « back-catalogue« , comme disent nos amis anglo-saxons.

J’avais déjà parlé de Simak dans ces colonnes à l’occasion de la lecture de son chef d’œuvre, Demain les chiens. Ce qui avait été une très bonne surprise sera-t-il confirmé par cette nouvelle lecture ? Eh bien, oui. Et non. La planète de Shakespeare s’ouvre sur un acte anthropophage. Un homme répondant au nom de Shakespeare demande à son compagnon d’infortune, un humanoïde répondant au doux nom de Carnivore, de se délecter de son corps avant son décès prochain des suites d’une maladie incurable. Et de ne rien laisser si ce n’est ses os blanchis par l’appétit dévorant de son « ami« .

Sans transition, le second chapitre nous présente le brave Horton. Horton est l’un des quatre astronautes d’un vaisseau ayant quitté la Terre des centaines d’années auparavant à la recherche d’une nouvelle planète habitable. La folie des hommes les amenant à détruire leur écosystème, leur salut était donc dans l’exploration spatiale. Pas de chance pour lui, Horton se réveille de sa stase prolongée comme seul survivant de l’expédition. Nicodème, le robot de service, n’a eu d’autre choix que de le sauver lui lors d’un incident technique quelques siècles auparavant car… il était dans la capsule n°1 et que son esprit logique lui a dicté de sauver le premier dans la liste.

A peine remis du choc, Horton découvre la planète sur laquelle le vaisseau pensant à choisi de se poser : un double lointain de la Terre, apparemment inhabité. Jusqu’à ce que Horton rencontre l’attachant mais étrange Carnivore et le crâne encore souriant du dénommé Shakespeare qui observe tout cela de ses orbites vides et amusées. La planète de Shakespeare est donc un planet-opéra tout ce qu’il y a de plus classique. On y croise des voyageurs dans l’espace lointain, des robots intelligents, des purs esprits tourmentés par leur éternité, des extraterrestres sympathiques, d’autres effrayants et, bien sûr, une jeune femme qui tombe forcément dans les bras du personnages principal (j’exagère, ce n’est pas aussi cliché que cela).

Je n’ai bien sûr rien contre un cocktail aussi classique. C’est souvent dans les plus vieilles marmites que l’on fait les meilleures soupes, comme le dit l’adage. Et Simak, vieux de la vielle de la SF (il est pratiquement né avec le XXème siècle a connu tant la SF des années 20 que celle des années 50), use et abuse d’un schéma déjà très connu. Pourtant, ce livre est, à mes yeux, assez bancal. S’il est trop lent dans ses premiers chapitres, il est au contraire beaucoup trop rapide dans les derniers. Simak ajoute d’ailleurs dans le désordre un être hors du temps, un dragon ou encore une représentation du mal absolu dans ces 35 dernières pages de ce court roman. Du coup, il dilue son récit en lui faisant prendre des virages aussi extrêmes que peu développés. A trop vouloir y mettre, on perd un peu le fil réel du bouquin et on se noie dans un catalogue sur space-opéra typé année 50.

Et c’est assez dommage, car le livre part sur de bons prémices et développe nombre d’idées intéressantes, plus ou moins abandonnées à mi-chemin (par exemple, le vaisseau spatial de Horton, dirigé par un triumvirat de cerveaux humains qui s’interrogent sur leur mission et leur devenir, est bizarrement développé dans un premier temps avant d’être plus ou moins laissé de côté au moment de conclure). Le bouquin est donc assez frustrant tout en offrant une vitrine sur une SF d’un autre temps, qui n’était déjà plus dans le ton de son époque lorsqu’elle fut publiée pour la première fois au mi-temps des années 70. Fenêtre ouverte sur un style en fin de vie, La planète de Shakespeare est un court roman de SF assez anecdotique qu’on réservera aux amateurs d’un SF surannée, intelligente il est vrai mais passéiste dans sa forme et ses gimmicks narratifs. Et aux inconditionnels de Simak, bien sûr, même si ceux-ci se font de plus en plus rares.

Dune

De Frank Herbert, 1965.

Comme je l’avais annoncé il y a quelques mois déjà, lors de l’avis sur la version « longue » du Dune de Lynch j’avais prévu de lire le roman d’Herbert pour me préparer à la nouvelle adaptation de Villeneuve toujours prévue pour la fin de l’année (2020). C’est désormais chose faite. Le roman de Dune et moi avons une longue histoire en commun. J’avais déjà essayé, dans mon adolescence, lors de ma première période de lecture de SFFF (un jour, je reviendrai sur ceci, mais ce n’est sans doute ni le lieu ni l’instant pour le faire), de m’attaquer au classique d’Herbert. Celui qui fut considéré comme le Seigneur des Anneaux de la SF par la génération du papy-boom m’était alors tombé des mains après une centaine de pages. Je ne sais si c’était la traduction parfois volontairement archaïque ou le rythme très particulier du roman qui était en cause, mais le fait est là : alors que j’éprouvais déjà une fascination un peu incompréhensible pour l’adaptation de Lynch, je restais hermétique à l’original.

Maintenant que je suis sans doute un lecteur plus sage ou, à tout le moins, plus endurant et ayant derrière moins nombre de classiques plus archaïques et difficiles d’accès, il me fallait à nouveau m’attaquer au monstre. Bilan de l’opération et pour ne rien vous cacher, je suis assez mitigé maintenant que ces 600/700 pages (divisées en deux tomes, stratégie commerciale bien connue de Pocket à l’époque et encore largement pratiquée par J’ai Lu actuellement) sont derrière moi. Pour tout un tas de raisons que je vais essayer de vous exposer ci-après.

D’abord et en premier lieu, ce qui me frappe est que l’adaptation de Lynch que je croyais assez foutraque est en fait très proche du roman. A tel point que nombre de dialogues du film, surtout dans sa première moitié, sont directement repris du roman (en ce compris les monologues intérieurs des nombreux personnages). Ce qui signifie que le gentil bordel de la seconde moitié (en gros, à partir du moment où Paul Atréides est exilé dans le désert) du film correspond aussi à un gentil bordel dans le roman. Pas avec le même but, cependant : là où le film développe Paul/Muad’Dib pour en faire un leader politique de la résistance fremen (en plus d’accomplir sa vengeance personnelle), le roman en fait un véritable messie. Voir un dieu. Avec ce que cela comporte de mystique et d’ambiguïté scénaristique.

Car si le film prend des libertés avec le roman (les fameux et un peu ridicules modules étranges, armes répondant à la voix de son porteur, n’existent simplement pas dans le roman ; nombre de personnages secondaires ont une importance beaucoup plus grande dans le roman, etc.), on ne peut réellement le lui reprocher : c’est le lot de toutes les adaptations. Résumer 650 pages en 2h30 implique de faire des choix. Même lorsque l’équipe a plus de 12h, des choix sont également faits (n’est-ce pas, Peter Jackson ?). Simplement parce qu’un film n’est pas un livre et que certains éléments qui marchent dans l’un ne peuvent pas marcher dans l’autre. J’en veux pour preuve la scène épique du roman où Paul chevauche un vers géant pour la première fois qui est, il faut bien l’avouer, assez ridicule dans le film.

Mais nous ne sommes pas là pour parler du film, même si l’on peut s’en servir comme contrepoint intéressant pour mettre en lumière d’éventuels défauts du roman. Pour faire simple, Dune, le roman, a un défaut assez clair : il est trop long. Je n’ai rien contre les romans longs. Lire 1000 pages quand elles sont passionnantes ne me rebutent pas. Mais Hebert, pour une raison que j’ignore, use et abuse de la redite dans son titre phare. Peut-être le caractère épisodique de la publication originale (Dune fut en effet publié en huit parties dans la revue de SF Analog entre 1963 et 1965 avant d’être réunies en un seul et même volume la même année) a-t-elle forcée Herbert à ces redites, ces re-contextualisations successives dans les diverses parties du roman, histoire de ne pas perdre le lecteur du « feuilleton » original ? A bien y réfléchir, c’est sans doute moins une question de longueur que de rythme… Quoi qu’il en soit, le roman piétine beaucoup dans sa seconde partie lorsque Paul est initié à la vie fremen dans toutes ses coutumes et ses tabous. On s’enlise. Ou, pour être plus précis, on s’ensable.

Et c’est peut-être là l’essence du deuxième point qui me gêne : si la première partie est très marquée SF, la seconde s’oriente bien davantage vers la fantasy. Bien sûr, ce n’est pas le seul « planet-fantasy » qui existe (Star Wars quelqu’un ?), mais cela me trouble quand on sait que Dune est consacré comme LE classique de la SF aux côtés du Fondation d’Asimov. Or, la technologie est finalement très accessoire dans le roman, ne servant que de cadre général nous expliquant dans les grandes lignes pourquoi les humains vivent sur diverses planètes. Le cœur du roman est et reste ce qui fut peut-être l’ambition de Herbert : écrire un Laurence d’Arabie de l’espace. A tel point que Herbert prêtera même dans sa bibliographie imaginaire de Paul Atréides/Muad’Dib un écrit dont le nom est très proche des fameux Les Sept Piliers de la sagesse de l’officier anglais. C’est une grille de lecture très simple du roman : Paul Atréides est T.H. Lawrence. Il est l’officier qui prendra la tête d’une révolte d’hommes du désert contre l’occupant étranger, mimant en cela le grand mouvement de décolonisation débuté aux débuts des années 60 tant en Afrique qu’en Asie.

S’arrêter à cette parabole aurait fait de Dune un grand roman d’aventure, accessoirement de science-fiction. Qui aurait sans doute été oublié, comme nombre de ses pairs. Mais Herbert est allé plus loin. Il ne s’est pas contenté d’adapter un salmigondis d’imagerie arabisante à une peuplade locale sur une planète inhospitalière. Il a également inventé des castes, des religions et des intérêts divergents qui précèdent la venue d’une véritable nouvelle religion. Car, en effet, quel est l’intérêt du Bene Gesserit si ce n’est de valider l’approche du surhomme dans la fiction ? L’eugénisme du Bene Gesserit et le fait que Paul prenne effectivement la tête d’une peuplade « sauvage » fait d’ailleurs assez froid dans le dos, quand on y réfléchit. Paul, sa mère, sa demi-sœur et quelques-uns de ses alliés ne sont en fait pas des héros.

A nouveau, je n’aurais pas de problème avec cette ambivalence (les personnages sont toujours plus intéressants quand ils sont gris que quand ils sont blancs ou noirs) si l’on ne nous présentait pas Paul comme réellement héroïque. Qu’il ait des doutes sur le tard sur son l’étendue de son pouvoir et sur l’usage que l’humanité pourrait en faire joue en sa faveur (il explique en effet, plusieurs fois, vouloir à tout prix éviter le djihad qu’il pressent lors de ses rêves éveillés), avant pourtant de renoncer à voie et d’embrasser définitivement la révolte par les armes et son statut de démiurge. Paul, en effet, est un personnage antipathique. Dès la mort de son père, Paul ne ressent finalement pratiquement plus d’émotion pour les gens qui l’entoure ou les situations qu’il vit. Cela rend l’attachement au récit compliqué pour le lecteur qui cherche quelqu’un à qui s’identifier.

J’en viens d’ailleurs à me poser la question : Hebrert considérait-il Dune comme un simple roman ou voulait-il en faire autre chose ? Un véhicule philosophique, moral ou religieux à destination d’une jeunesse alors hédoniste ? Mystère, puisque Hebert s’est finalement assez peu exprimé sur les intentions de son livre. Ces remarques et réserves sont surtout vraies pour les livres II et III de Dune, lorsque Paul découvre progressivement qui il est réellement. Et cela tranche d’autant plus avec le livre I qui semble être un space-opéra plus classique avec un Empire galactique, des familles qui s’affrontent et un McGuffin quelconque (l’épice, ici). Tellement classique même que les premiers chapitres sont finalement très linéaires, chacun d’entre eux nous présentant tour à tour l’un des protagonistes de l’intrigue, selon son point de vue personnel. Hebert prend même le parti étonnant de casser l’une des clés du suspens en laissant entendre dès les premières pages que le Duc Leto sera tué et que le traitre sera le Docteur Yueh (là où le film laisse planer le doute pendant quelques temps). Comme si, pour Hebert, dès cette première partie, le récit classique de SF n’avait finalement que peu d’importance.

Même l’affreux baron Harkonen, personnage marquant de l’adaptation filmique s’il en est, est nettement plus accessoire dans le roman. Ses affres ne nous sont pas épargnées, mais il semble nettement moins menaçant que dans l’adaptation. Ses intrigues de palais n’ont finalement que peu de poids par rapport au destin de Paul/Muad’Dib, ce qui crée là aussi une petite frustration pour un lecteur comme moi qui aime un bon antagoniste. Fey, le na-baron (le personnage joué par Sting chez Lynch), malgré le fait qu’il soit présenté comme le quasi-égal de Paul, est lui aussi finalement très accessoire. On comprends mieux la nature de son lien avec Paul –puisque le credo Bene Gesserit est nettement plus développé dans le bouquin-, mais il reste peu exploité et est rapidement oublié.

Dune est par ailleurs remplis à ras-bord d’un vocable neuf et assez abscons. A tel point qu’une assez longue annexe est nécessaire, en fin de volume, pour s’y retrouver. Contrairement à d’autres œuvres de SF, il n’est pas question ici d’un vocabulaire techniciste moderne, mais bien d’un lexique relatif aux mots et expression de l’Empire, du Bene Gesserit, des Fremens ou encore du Landsraad (c’est à dire l’assemblée des familles nobles, les maisons, qui règnent en contre-pouvoir sur l’univers connu, aux côtés de l’Empereur). De nouveau, le concept en soi ne me dérange pas outre mesure et il s’explique facilement : chaque culture a des mots qui lui sont propres pour parler d’un phénomène en particulier. Mais, sans que je sache réellement l’expliquer, cela sonne très peu naturel dans le texte. Comme dans le cas de Tolkien, l’ambition d’Herbert était certainement de montrer qu’il nous présentait un monde complexe, doté d’une riche histoire et de cultures aussi diverses que réalistes. Cependant, là où ce sentiment d’historicité ne gêne en aucun cas la lecture du Seigneur des Anneaux (les allusions au passé sont nombreuses mais non essentielles, laissant en cela le choix au lecteur curieux de se plonger dans les annexes ou dans les publications tierces pour développer le mythos), ces références plombent le texte d’Herbert et sont autant d’obstacles qui risquent de faire sortir le lecteur un peu inattentif du fil de l’histoire.

C’est d’ailleurs sans doute du à la relative modestie, finalement, du roman. En termes de pages, j’entends. Si Dune est un livre-monde comme le Seigneur des Anneaux, alors il est très rushé dans ses moments de développement mythopoïétique. Paradoxalement, le livre gagnerait à être à la fois plus court sur l’initiation laborieuse de Paul à son nouveau rôle de messie/dieu et plus long pour installer son environnement. J’ai par exemple trouvé très éclairantes les autres annexes du roman, consacrées à l’écologie de Dune et aux activités du Bene Gesserit. Insérer d’une manière ou d’une autre les informations qu’elles contiennent au cœur du récit en aurait probablement facilité sa prise en main. J’avoue d’ailleurs que j’étais bien content d’avoir vu et revu le film pour bien ancrer en moi qui était quel personnage dans la litanie de personnages nouveaux qui nous sont présentés à la chaîne dans les premiers chapitres, des personnages centraux aux personnages secondaires amenés à jouer un rôle plus importants ou légèrement différents ici.

Je comprends cependant l’attrait que le roman a pu avoir et a toujours sur nombre de ses lecteurs. Si le roman demande un effort particulier à son lecteur, nettement plus à mes yeux que la prose déjà exigeante de J.R.R. Tolkien et pour d’autres raisons, comme nous l’avons vu, le roman n’en offre pas moins une fenêtre sur un monde fascinant. Herbert a pensé et recherché son œuvre, il n’est pas permis d’en douter. Dune, Arrakis, est un décor que l’on n’oublie pas. Les Fremens sont un peuple fier et atypique dans la littérature SFFF souvent plus inspirée par l’européocentrisme que par une certaine forme d’attrait pour l’Islam. J’ai lu en grande partie le livre avec une compilation d’oud dans le casque et la bande son s’est avérée adéquate en grande majorité. Herbert était attiré par l’orient et il en a livré ici une version beaucoup plus moderne, construite et complexe que la vision très limitée que l’orientalisme dans la littérature de genre européanocentrée à l’habitude de développer. Et c’est cette profondeur, cette richesse ici entraperçue qui a sans doute séduit un large lectorat.

Le roman, le monde de Dune, a donc d’indéniables qualités. Mais il souffre aussi d’un personnage principal finalement antipathique et d’un jargon pseudo-religieux qui brouille la compréhension d’une intrigue tortueuse où nombre d’intérêts se croisent en s’ignorant la plupart du temps. Je sais parfaitement que Dune n’est que le premier tome d’une série et que la lecture des suites devrait sans doute répondre à ma frustration du mande de développement de certains concepts, mais j’essaie ici d’analyser froidement et honnêtement Dune comme un livre unique, avec un début, un développement et une fin. Et je sais également que je suis probablement nettement plus critique qu’à l’accoutumée. Mais c’est toujours le cas lorsque je m’attaque à ce qui est reconnu comme un « chef d’œuvre« . Signer un chef d’œuvre certainement dans la littérature de genre, ne reflète malheureusement souvent qu’un jugement à l’emporte-pièce d’un lectorat plus large attiré vers un texte par le fruit du hasard ou d’un marketing heureux à un moment ou un autre. Je ne dis pas que c’est ce qui s’est passé dans le cas de Dune, je dis simplement qu’à l’épreuve du temps qui passe, ce qui fut peut-être à juste titre considéré comme un chef d’œuvre révolutionnant un genre il y a 55 ans de cela maintenant a largement été dépassé depuis. D’autres ne seront pas du tout d’accord avec moi, bien sûr, et continue à placer Dune dans une position particulière dans leur vie de lecteur. C’est parfaitement sain et normal. Je ne peux que conclure en disant que l’alchimie qui fait une grande expérience de lecture pour l’amateur éclairé que je suis n’a pas que modérément pris. Je lirai certainement les suites, car le monde m’attire, mais je ne peux pas dire que le livre sera une étape marquante dans ma vie de lecteur. Dommage pour moi, sans doute.

Les aérostats

D’Amélie Nothomb, 2020.

Comme chaque année, la fin de l’été est synonyme de la livraison du Nothomb annuel. Après un cru 2019 vraiment réussi, notre amateure de fruits pourris préférée (la seule que nous connaissions, soyons honnête) nous livre cette année un millésime malheureusement éventé. Pas que Les aérostats soit un mauvais livre, non. Simplement qu’il n’apporte strictement rien. Soif, en 2019, apportait quelque chose de neuf à l’œuvre de l’auteure belge : malgré ses lubies et obsessions traditionnelles, elle sortait de son carcan classique pour proposer une biographie imaginaire à un personnage historique (et, tant qu’à faire, autant viser du très connu avec Jésus de Nazareth !). Les aérostats, au contraire, ronronne méchamment.

Au programme de l’opus 2020 : une jeune femme socialement isolée, sa colocataire ignoble au prénom forcément peu commun, une famille de dysfonctionnels argentés qui souhaite louer (cher) ses services pour un deus ex machina quelconque qui permet à Nothomb de gloser, comme à son habitude, sur la proximité de la violence absurde et du sexe, sur la qualité du champagne et sur ses modèles littéraires. Le lecteur habitué de Nothomb étouffera donc un bâillement. Bien sûr, les personnages sont forcément décalés, bien sûr, les personnages secondaires ne sont caractérisés que par un trait dominant qui les déshumanise complètement. Et, comme toujours, le livre est composé à 80% de dialogue sur sa petite centaine de pages qui rend la lecture aussi rapide que malheureusement oubliable.

Les mécanismes qui font que le style Nothomb accroche autant qu’il continue à plaisir sont toujours là cependant : ces personnages en total décalage avec la société qui les entoure nous amuse toujours par leur naïveté en même temps que par leur érudition conférant au savoir-vivre d’un autre siècle. Comme, d’ailleurs, Nothomb elle-même lorsqu’on l’écoute en interview. Bien que je sois persuadé qu’il ne s’agit que d’une posture, je peux comprendre qu’il n’y a que peu d’intérêt à casser une formule qui marche. Cependant, dans une démarche artistique, je ne saisis pas l’intérêt. Nothomb elle-même prend-elle encore du plaisir à ressasser les mêmes formules, les mêmes marottes, les mêmes dénouements ? On glose beaucoup sur l’écriture quasi-automatique d’un Guillaume Musso. Mais Nothomb ne fait finalement pas plus d’efforts.

Évidemment, cela m’amène à me poser la question qui en découle : l’auteur doit-il continuellement faire des efforts ? Je n’ai pas de réponse et je ne sais pas s’il y a une réponse. Un jeune lecteur qui tomberait aujourd’hui sur Les aérostats sera-t-il charmé par cette musique si particulière, cette couleur littéraire propre à Nothomb, comme je le fus il y a vingt ans de cela lorsque je dévorais avec un plaisir évident Stupeur et tremblement, L’hygiène de l’assassin ou encore Acide sulfurique ? Peut-être. Je ne pourrais en tous les cas, moi qui suis un fidèle de l’auteure en question, plus jamais retrouver ce plaisir initial. Et je peux donc me permettre, à titre purement personnel, de regretter cette mécanique trop bien huilée de laquelle l’auteure s’éloigne de moins en moins avec les années qui passent.

Soif m’avait donné l’espoir d’un certain renouveau, avec une nomination au Goncourt à laquelle je croyais comme « prix de reconnaissance » pour une carrière littéraire à succès tout en préservant une certaine forme d’autonomie par rapport aux modes successives. Et Soif réinventait partiellement le style Nothomb en l’amenant vers des territoires jusque-là inexplorés (en tous les cas, de cette manière). J’espérais alors que le livre marquerait un tournant libérant Nothomb d’une formule toute faite pour la pousser à se diversifier en restant fidèle à elle-même. Force est de constaté, avec Les aérostats, que ce virage n’est pas pris. Il ne me reste qu’à espérer que ce virage arrive. Un jour prochain.