Mortimer

De Terry Pratchett, 1987.

Pratchett trouve son rythme de croisière. A partir de 1987, il signera pratiquement deux tomes des annales du Disque-monde par an. Alors qu’il ouvrait le chapitre des sorcières avec le précédent opus, il choisit de prendre nul autre que la Mort comme personnage principal dans ce tome, qui aura droit à d’autres opus plus tard dans la série. Enfin… pas tout à fait la Mort. Celle-ci ayant un gros coup de blues professionnel (un burn-out avant l’heure), elle décide de se mettre au frais et de découvrir les petits plaisirs de l’existence qui semblent diriger la vie de humain à laquelle il met un terme depuis de longs siècles (millénaires ?) Mais, le travail n’attendant pas et étant un peu le seul qualifié pour accompagner les mourants à faire le dernier pas, la Mort est obligée de se trouver un remplaçant.

Et quel meilleur remplaçant que Mortimer ? Ce brave jeune homme, paysan des campagnes reculées du Disque-Monde, est un grand mystère pour son père. Adolescent ayant grandi trop vite, il a non seulement deux mains gauches, mais aussi deux pieds gauches. Du coup, son père est trop content de le laisser en apprentissage chez ce grand type tout maigre avec une voix d’outre-tombe : personne d’autre n’en voulait à la foire du village local. Et Mortimer de suivre son nouveau maître et de découvrir un métier bien particulier…

Pratchett continue donc à développer son monde imaginaire en y ajoutant une nouvelle bordée de personnages aussi gauches et déplacés qu’attachants. La fille adoptive de la Mort, avec son surpoids et ses airs de princesse, est un personnage qui peut sembler détestable au début mais qui se révèle en fait être vraiment sympathique eu attachante. Même chose pour Mortimer, pour la Mort ou encore pour leur vieux cuisinier (bon, faut pas trop l’ennuyez, quoi). Ajoutez à cela une histoire d’amour improbable et un problème d’équilibre entre les lois naturelles et l’intervention divine de Mortimer et vous avez le terreau adéquat pour une aventure de fantasy aussi épique qu’hilarante.

Car au-delà du comique de situation, Mortimer, plus encore que La huitième fille (qui souffrait d’un rythme un peu inégal et qui mettait fort longtemps à entrer dans le vif de son sujet), raconte réellement une histoire, avec un début, un développement et une fin. C’est en cela qu’on comprend que Pratchett, d’amateur de gags doté d’un certain sens de la formule, se transforme au fil des tomes en véritable conteur. Il y a, dans ce 4ème opus, un véritable moteur narratif qui ne ressemble pas à une succession de tableaux ou à un deus ex machina improbable. Le récit, bien que partant d’une situation abracadabrantesque (quid si la Mort en a marre de son boulot ?), parvient à accrocher le lecteur par son développement intrinsèque. Et, comme toujours, on ne peut que se rendre à l’évidence : Pratchett adore les désaxés, les inadéquats, les anti-héros qui n’ont pas de bol. Ce qui les rend particulièrement attachants pour le geeks comme nous. Et si Rincevent tombait dans la caricature, Mortimer est plus humain et, donc, plus intéressant à suivre.

Un très bon quatrième tome, donc, qui augure des suites toujours mieux écrites, mieux maîtrisées et plus passionnantes. Pourvu que ça dure ! Notez également que si la lecture des volumes précédents peut aider pour comprendre le monde dans lequel l’action se passe, le volume peut se lire indépendamment de la série sans poser trop de soucis. Bien sûr, les caméos échapperont au néophyte, mais le tout reste drôle, touchant et passionnant. Foncez !

Le casse du continuum

Sous-titré Comsic fric-frac

De Léo Henry, 2014

Il y a bien longtemps, dans les profondeurs de ce blog, j’avais chroniqué ma lecture de La panse, de Léo Henry, inédit sorti directement en poche en 2017 chez Folio SF. J’ignorais alors qu’il s’agissait en fait du deuxième volet d’une trilogie planifiée par l’auteur. Une trilogie qui ne présente cependant aucun lien entre les livres qui la compose d’un point de vue narratif : l’auteur avait simplement l’intention de créer trois récits dans trois genres de la SFFF pour couvrir le spectre complet de l’imaginaire. Ou, plus ou moins complet, car on ne va pas s’embêter avec les dizaines de sous-genres qui ont fleuri au cours des dernières décennies.

Donc, La panse était donc sa plongée dans le thriller de SF urbain. Le casse du continuum, sorti trois ans plus tôt était le planet-opéra de Léo Henry. Thecel, sorti il y a quelques semaines (soit trois ans après La panse, l’auteur a une certaine régularité dans son planning !), conclut la trilogie avec une plongée dans la fantasy. Mais comme Léo Henry est un auteur malin, il ne se contente pas d’évoquer un genre par ses poncifs. Il tente de les réinventer. Et c’est exactement ce qu’il faut avec Le casse du continuum. Bien sûr, on y croise une civilisation spatiale exotique, des IA capricieuses, des batailles à coup de pistolasers aux quatre coins de la galaxie. Mais c’est aussi un bouquin sur une braquage, comme le titre le laisse deviner.

On rencontre donc dès les premières pages sept personnages hauts en couleurs, tous spécialistes dans leur domaine respectif : les explosifs, l’assassinat, le cambriolage, la séduction, etc. Ils sont chacun repérés et contractés par une entité relativement mystérieuse, l’un des développeurs qui a accès au DOS de l’IA qui régule l’univers connu, en résumé. Cette entité charge les sept mercenaires (ce n’est pas un hasard, bien sûr) de « braquer » le CPU central de l’IA en question lorsqu’elle est phase de sommeil pour y réécrire des directives qui lui permettront de lutter contre un virus méconnu du grand public qui affecte l’IA et risque de mener l’humanité à sa fin. Les mercenaires devront donc intervenir dans la phase de sommeil de la machine dans une fenêtre de temps réduit, sans quoi ils risquent d’y rester coincé pour toujours, provoquant leur mort dans le monde réel.

Le bouquin est donc clairement influencé par Inception, sorti quelques années plus tôt, en y ajoutant un cadre de space-opéra exotique et efficace. Le bouquin se lit vite et le suspense est maintenu de la première page jusqu’à la conclusion (en cascade, chaque protagoniste ayant droit à sa scène post-générique). C’est un bon divertissement sans être un grand livre. Il n’y a pas dans Le casse du continuum le souffle particulier que Henry a mis dans Hildegarde, par exemple, ni le désespoir latent La panse. Le casse repose bien davantage sur des mécanismes rodés et des personnages archétypaux. C’était le risque, évidemment, de présenter sept personnages principaux dans un livre qui fait un petit 300 pages en poche : certains sont plus esquissés que réellement travaillés et l’on reste, parfois, sur sa fin quant aux trajectoires, aux enjeux et aux motivations des uns et des autres.

Il n’en demeure cependant pas moins que le livre est un divertissement honnête et un hommage sincère à la littérature de genre qui nourrit l’imagination de son auteur. Certaines envolées lyriques (probablement dues aux relectures de Laurent Kloetzer, ami et collègue de Henry) sont parfois over-the-top, mais cela ne gêne pas le récit outre mesure qui évite de verser dans le gloubi-boulga technologique malheureusement habituel en hard SF. Un livre sans prétention, mais un bon divertissement dans les publications originales de Folio SF.

La saison de la sorcière

De Roland C. Wagner, 2003.

Feu Roland C. Wagner était un trublion de la littérature SFFF francophone. Si j’ai déjà parlé de lui dans ces colonnes, c’était pour un hommage amusé et amusant à H.P. Lovecraft et, donc, un texte relativement mineur. La saison de la sorcière est également un texte mineur de l’auteur. Il faudra que je m’attaque un jour aux Nouveaux mystères de Paris ou l’imposant Rêves de Gloire. Mais entretemps, il faudra donc se contenter de La saison de la sorcière.

Et qu’est-ce ? Et bien, pour résumé, c’est de la SF de banlieue, de la SF engagée et résolument anti-américaine. Nous sommes en 2003 lorsque l’opus sort : les États-Unis de George W. Bush ont envahi la moitié du Moyen-Orient pour se venger du 11 septembre et, surtout, pour défendre leurs intérêts pétroliers. La France, en la personne du fantasque Dominique de Villepin, se prend alors pour l’objecteur de conscience. 11 septembre ou non, le discours de de Villepin à l’ONU résonne dans les couloirs de la diplomatie internationale comme un rappel à l’ordre : l’ogre américain, le gendarme du monde, ne peut pas faire ce qui lui plaît. Et La saison de la sorcière est la manière que C. Wagner a d’exprimer son soutien à cette idée de rébellion, de presque résistance (sans pour autant épouser les convictions de la classe politique d’alors, hein !).

La saison de la sorcière débute donc avec la sortie de prison de Fric. Ce jeune de la banlieue pauvre parisienne va revoir ses potes de la cité et espère choper un joint ou l’autre pour se remettre de son abstinence en cabane. Pas de bol, ses potes et lui tombent dans un bar sur un soldat américain qui vient débarquer. Ils lui piquent son blé à la fin d’une soirée bien arrosée et le tabassent pour la forme. Mauvais calcul. Surtout quand on sait que la France est devenue un protectorat américain depuis qu’un groupe de terroristes nouveaux, composé de magiciens, a commis plusieurs attentats sur le sol de vielle Europe : la Tour Eiffel a été dérobée par un ptérodactyle géant ; le Tower Bridge a disparu et le Palais du Schönbrunn s’est transformé en un énorme bonbon. Les régimes politiques, un peu partout sur la planète, virent à droite et tombent dans la parano sécuritaire. Même si ces attentats n’ont fait aucune victime, l’apparition de la magie qui frappe aveuglément les nations crée un traumatisme dans des populations habituées à une démocratie ouatée qui leur offre un confort matériel et social certain.

Ni d’une ni de deux, les U$A (ce n’est pas de moi, ni même de C. Wagner, mais c’est comme ça qu’il l’écrit dans le bouquin) se sentent pousser des ailes : ils s’installent dans la pays « amis » pour aider à traquer ces insaisissables terroristes magiciens pour éviter, bien sûr, une attaque sur le sol de la mère patrie. Parallèlement, une équipe de barbouzes ricains, dans un pays en voie de développement indéterminé, mettent la main sur une véritable sorcière. Ramenée chez l’Oncle Sam, on lui fait subir un lavage de cerveau pour qu’elle devienne la nouvelle égérie de l’armée américaine et le porte-étendard de la résistance magique contre les terroristes forcément gauchistes et sans doute musulmans (dans l’esprit des ricains, of course).

Vous l’aurez compris, le parallèle n’est pas réellement subtil et le message du roman est asséné à la truelle. Si les raccourcis politiques de Roland C. Wagner font parfois sourire par leur exagération, je peux imaginer qu’il a choisi l’exagération (souvent) et le cliché (parfois) pour être sûr que son message soit compris par un lectorat peut-être plus jeune. Le mérite de l’hyperbole est qu’elle rend la fable lisible au premier coup d’œil. Est-ce que cela fait un bon roman ? Je ne sais pas. La plume de C. Wagner et sa capacité à pondre un scénar qui tienne la route avec des personnages hauts en couleur et des dialogues percutants sauvent le bouquin. De fait, c’est plutôt fun à lire. Mais ce n’est certes pas le livre du siècle. La fin, qui tombe quand même ‘hachement à plat révèle au besoin la faiblesse principale du livre : si c’est un opuscule à charge contre l’administration Bush qui était le but, la SF dispose de moyens nettement plus subtils pour faire passer le message. Plus subtils et plus marquants. Reste un court roman assez fun, mais qui sera, je le crains, vite oublié.

La huitième fille

De Terry Pratchett, 1987.

Je poursuis donc mon exploration des Annales du Disque-Monde avec La huitième fille (traduction improbable du titre original Equal Rites), troisième tome qui ne reprend donc pas les aventures de Rincevent, de Deuxfleurs et du Bagage. Pratchet débute avec ce tome l’exploration et le développement de son univers selon un autre angle. Il change de protagonistes. Il change même de ton. En effet, si les remarques acides, la parodie et l’idiotie d’une pléiade de personnages secondaires restent de mise, j’ai trouvé ce tome beaucoup plus classique que les deux précédents opus.

On y suit l’enfance d’Eskarina ‘Esk’ Lefèvre, la dernière-née du forgeron de la belle bougrade alpine de Trouduc (sic). Elle est le huitième enfant de son père qui, lui-même, était le huitième garçon de son propre père. Symptôme de destinée exceptionnelle et de dons magiques certains, c’est à la naissance de la petite Esk que le mage Tambour-Billette, voyant sa fin approchée, parvient in extremis à léguer sa magie et son bourdon (i.e. son magical staff), avant que la Mort ne l’accueille dans ses rangs innombrables. Mais, pas de chance : la magie devait être transmise au huitième fils d’un huitième fils. Pas à une fille. Jamais on n’a vue de mage femelle sur la surface du Disque-Monde ! Tout au plus les femmes peuvent-elles devenir des sorcières, tolérées aimablement par les populations locales comme guérisseuses et sages-femmes dans les campagnes reculées…

Du coup, lorsque la petite Esk grandit et commence à montrer des signes inquiétants de magie, c’est à la sorcière locale, Esméralda ‘Mémé’ Ciredutemps qu’il revient d’éduquer la jeunette à l’art ancestral de l’enfumage, des plantes médicinales et de la psychologie inversée. Mais la brave Esk en veut plus : elle ne veut pas juste être une sorcière, elle veut aussi être un mage (du dual class, comme dans D&D ! :-)) Le chemin sera long et les obstacles multiples, évidemment, avant de franchir les portes de l’Université Invisible, la seule école de Magie qui trône quelque part au milieu d’Ankh-Morpork, la capitale improbable à l’odeur de décharge de ce petit monde délirant.

Et ça marche, bien sûr. Bien que plus classique dans sa forme, son fond et son déroulement, cette histoire de coming-of-age nous fait une fois encore ressentir l’amour de Pratchett pour son matériau d’origine. Cela transparait à toutes les pages : loin de tourner les sorcières en ridicule, il les croque ici avec tous leurs défauts et leurs artifices ridicules qui enfument les villageois naïfs et les bourgeoises en mal de sensation. Mémé Ciredutemps cultive volontiers l’image de la recluse à verrue sur le nez (une tragédie pour elle : elle n’a jamais réussi à faire pousser une verrue digne de ce nom sur son visage) mais évite autant que possible de se déplacer sur un balai, car elle a horreur de la hauteur et de la vitesse.

Mais c’est aussi un personnage formidable qui refuse d’admettre ses faiblesses et impose ses souhaits à tout ceux qu’elle rencontre, hommes ou animaux. Et Esk n’a pas appris que les rudiments de l’herboristerie : elle a aussi développé son côté grande-gueule aux côtés de l’attachante mamy au chapeau pointu. Pratchett a une véritable tendresse pour ses personnages. Et si leurs aventures sont moins loufoques que celle de Rincevent et compagnie, il n’en demeure pas moins que le monde que traverse Esk pour devenir la première femme mage de l’histoire du Disque-Monde est toujours aussi étrange, excessif et mesquin. Esk elle-même, à l’image de Mémé Ciredutemps, développe certains penchants pour la roublardise lorsque cela porte à son avantage.

Ce sont donc des personnages bourrés de défauts mais attachants que l’on découvre dans ce troisième opus. Leur quête loufoque est aussi une ode à la différence et un pied de nez à tous les misogynes de la fantasy : oui, les femmes peuvent également avoir de la personnalité et être fortes. Le remake du duel Merlin / Madame Mime (car, oui, Pratchett singe aussi Disney et/ou T.H. White !) est nettement plus impressionnant que sa version d’origine. Et il n’est pas sûr du tout que l’équivalent du Merlin local aurait eu le dessus si le duel s’était poursuivi. Car, oui, les sorcières ne sont pas de que gentilles cartomanciennes frauduleuses : elles maîtrisent aussi l’Art, même si c’est sous une autre forme.

Pratchett en profite aussi pour nous introduire une nouvelle menace sur le Disque-Monde avec l’apprenti Simon qui ouvre, par mégarde, une brèche vers une dimension parallèle et nettement moins sympathique où d’étranges créatures attendent leur heure pour dévorer la magie du Disque-Monde. Et nous présente également la jeune Esk comme une sorte de « Super-Mage » qui s’ignore. On sent donc venir les suites et l’exploitation de ces différentes pistes dans l’un ou l’autre des volumes suivants. Tant mieux, on en redemande !

Os de Lune

De Jonathan Carroll, 1987.

Court roman et texte précieux, Os de Lune est une nouvelle réédition inspirée de la part de Folio SF. Le texte, depuis sa parution initiale, fut déjà édité et réédité plusieurs fois en français, mais sans doute pas dans une diffusion large comme le permet une édition poche chez Gallimard. Et ce n’est pas plus mal : j’avoue que je n’avais jamais entendu parler de Jonathan Carroll avant de prendre le bouquin dans ma PAL kilométrique. L’homme est écrivain discret et peu prolifique : au cours de ces quarante années de carrière, il a écrit une grosse dizaine de roman et une série de nouvelles remarquées en leur temps. Mais pour le reste, son nom comme son œuvre restent majoritairement dans l’ombre.

Cependant, le fait que l’édition Folio SF s’ouvre sur une préface de Neil Gaiman, comme il l’avait par exemple fait pour l’excellent Lud-en-brume, devrait mettre la puce à l’oreille du lecteur inattentif : on a affaire à texte d’imaginaire différent, délicat, grave et merveilleux, sombre et absurde, comme Gaiman les cultive dans sa propre production. En, en effet, Os de Lune est tout cela à la fois.

Le livre s’ouvre sur une chronique très quotidienne d’une femme qui n’a pas de chance avec les hommes, qui avorte un peu malgré elle d’un enfant non désiré, qui n’a pas confiance en elle et qui n’ose pas réellement vivre sa vie. Jusqu’à ce qu’elle rencontre un nouveau compagnon, une vieille connaissance, le veuf d’une copine d’unif. L’homme la sort de son quotidien, bouscule ses certitudes et l’emmène de l’autre côté de la planète pour le suivre dans une vie de sportif de division 2, pauvre mais pleine de joies. Et tout semble bien aller jusqu’à ce qu’elle tombe enceinte. Elle se met alors à rêver d’un ailleurs, d’un pays étranger et étrange où l’absurde règne en majesté. Elle accompagne un jeune garçon, répondant au nom de Pepsi, qui se met en quête des Os de Lune, qui lui seront nécessaires pour réclamer le trône de ces contrées étranges. Dans leur quête, ils seront accompagnés d’un chameau parlant, d’une louve gigantesque et d’un chien aussi serviable que brave. Ils affronteront là les peurs de l’enfance, dans tout leur ridicule et leur cruauté, jusqu’à braver le roi actuel, qui pourrait s’avérer être un danger nettement plus réel que ne le pense l’héroïne…

Je ne développerais pas plus avant l’histoire du bouquin. Au long de ses 200 courtes pages, les allers-retours entre la vie new-yorkaise et les expéditions fantasmagoriques de Cullen (c’est le nom de l’héroïne) dans le pays imaginaire du nom de Rondua s’enchaînent à une vitesse impressionnante. Il n’y a pas de temps mort dans ce roman qui fait appel tant à nos craintes d’enfant qu’à nos peurs d’adulte. Jonathan Carroll réussi à nous faire vivre les traumas de Cullen sans jamais tomber dans la démonstration ou l’ostentatoire. Roman symbolique par définition, les tensions et les doutes de Cullen sont contrebalancés par les aventures extravagantes de Pepsi en Rondua, qui obéissent à leur propre logique mais trouvent d’évident parallèles chez sa protagoniste principale.

Bien sûr, quelques rebondissements sont relativement attendus, mais ils n’en demeurent pas moins efficaces et ajoutent une tension emprunte de regrets dans un texte aussi travaillé qu’étrangement fluide à la lecture. Carroll réussi le tour de force, comme Gaiman nous en prévient dans sa préface, a donner du sens à l’expression parfois dévoyée de réalisme magique. Quitte, comme dans les bons contes pour enfants, à être particulièrement cruel et injuste quand il doit l’être. Os de Lune est une lecture différente, mais marquante à plus d’un titre.