Abyme

De Mathieu Gaborit, 1996-1997

Abyme est composé de :
* Aux Ombres d’Abyme, 1996
* La Romance du démiurge, 1997

Quelques jours après Les Crépusculaires, j’ai donc terminé la deuxième partie de la très belle intégrale des Royaumes Crépusculaires. Premier constat : si les deux romans partagent un univers commun, en effet, ils sont très différents l’un de l’autre. Exit l’histoire classique de fantasy où un jeune orphelin traverse diverses épreuves pour sauver son amour/son pays/le monde (biffer la mention inutile). Là où Les Crépusculaires répondaient davantage au cahier des charges du roman de fantasy classique, Abyme relève d’un autre registre.

C’est en effet un roman policier, ni plus, ni moins. Certes dans un monde de fantasy original particulièrement bien développé, mais un policier néanmoins. On y fait la connaissance du farfadet Maspalio, ancien Prince-voleur (le chef de la guilde, quoi) de la cité cosmopolite d’Abyme. Le brave farafadet se voit obligé de sortir de sa douce semi-retraite pour se lancer à la poursuite d’un démon familier qu’une noble en mal de sensation forte aurait laisser s’échapper. Les démons, de toutes tailles et natures, rendent de multiples services à leurs invocateurs en échange d’une monnaie d’échange qui leur est propre (des richesses, d’autres services, la damnation éternelle, ce genre de chose, quoi). Mais pas de chance, ce démon-là refuse de revenir aux enfers dont il est issu. Et ça ne plait pas beaucoup à sa hiérarchie démoniaque qui entends bien le retrouver et lui faire entendre raison.

Et quel meilleur enquêteur pour retrouver une âme perdue que l’ancien chef de la guilde des voleurs, qui connait la ville comme sa poche et a ses relais dans toutes les strates de cette société complexe et multiculturelle ? Mais, bien sûr, les choses ne se passent pas comme prévues et le (pas si) brave Maspelio se trouve embarquer dans une histoire nettement plus complexe qu’elle ne semble l’être au premier abord.

Comme dans Les Crépusculaires, Gaborit ne laisse que peu de répit à son lecteur : les évènements s’enchaînent à une vitesse frénétique dans ces chapitres toujours aussi courts et construits de manière à laisser le lecteur en attente de toujours tourner une page supplémentaire. C’est bourré d’action et de répliques cinglante dans une cité picaresque ressemblant par moment à une Venise fantastique et peuplée de races toutes plus exotiques les unes que les autres. Mieux même, Gaborit laisse tomber la gentille pudeur des Crépusculaires qui en faisait une campagne de JdR PG-13. Maspalio, lui, ne dit pas non aux plaisirs de la chair. Et Abyme compte nombres de quartiers dédiés aux plaisirs, bien sûr. Maspalio lui-même est un personnage plus humain qu’Agone de Rocheronde. Le fait d’avoir fait de son héros un retraité nous épargne évidemment le côté naïf et ingénu qu’Agone devait avoir au début de son périple. Maspalio en a vu d’autre et sa bande de vieux voleurs également.

En revanche, un bémol que j’avais à la lecture des Crépusculaires se confirme ici, voire même s’accentue. Gaborit, on le sent, à creuser son univers de campagne. Il maîtrise à la perfection la géographie de sa ville, connait les races extravagantes qui la peuple, sait quelle caste ou quelle couche sociale a quel rite et pourquoi. Et il détaille tout cela dans le livre de campagne d’Abyme, un JdR qui pouvait (et peut toujours) se jouer comme un standalone ou comme une extension à son premier JdR, Agone (qui développait donc l’univers des Crépusculaires, pour les inattentifs du fond de la classe). C’est très bien ; c’est comme ça qu’on crée un monde crédible et complexe pour servir de toile de fond à son roman. C’est ce qui rend l’action réaliste et l’histoire palpitante, puisqu’elle se déroule dans un monde qui, pour fantastique qu’il est, devient familier au lecteur.

Mais Gaborit oublie par moment que le lecteur de son roman n’a pas forcément acheté et lu le JdR du même nom. Et il ne détaille ou ne développe finalement que très peu de concepts dans son roman, laissant, et c’est logique vu le genre choisi, la place au développement de l’enquête et de ses quelques protagonistes principaux. Ce choix me rend cependant un peu malheureux et m’a parfois fait décrocher du roman : ok, le concept des « gros« , une caste d’obèses oisifs qui observent la cité et ses habitants depuis ses hauteurs, est pas mal réussi du tout. C’est visuellement très inventif et c’est rarement vu en fantasy. Mais… à quoi servent-ils, ces gros ? D’où viennent-ils ? Quelle est leur fonction dans la cité d’Abyme ? Et je ne prends là qu’un exemple parmi beaucoup d’autres de concepts qui, bien que très inventifs, sont jetés à la tête du lecteur sans beaucoup d’autres explications et sont finalement peu exploités au-delà de leur aspect « exotique« . Dommage, car cela aurait enrichi la lecture et aider à dévoiler davantage le monde qui semble très construit et cohérent de Gaborit. J’espère que le nouvel opus d’Abyme, sorti il y a deux ans déjà maintenant, prend davantage son temps et exploite mieux son cadre, l’auteur ayant eu vingt ans pour se perfectionner entre les deux.

Big Fan

De Fabrice Colin, 2010.

J’ai déjà commenté l’un ou l’autre livre de Fabrice Colin en ces colonnes. C’est un des auteurs du renouveau de la fantasy française des années 90 (comme son collègue proche Mathieu Gaborit) qui ont relancé une vague de publications dans la littérature de genre début des années 2000. Et, rien que pour cela, cette génération mérite nos remerciements. Colin, en particulier, est un auteur que j’aime bien. Il ne fait pas de concession : doté d’une vraie plume, il rédige des textes au scénario complexe qui se digèrent progressivement comme une mille-feuille très élaboré. Du coup, ses romans sont souvent bordéliques, leur construction narrative partant en vrille après un moment.

C’était le cas dans Winterheim, c’était le cas dans Arcadia et c’est encore le cas dans ce court opus, Big Fan, sorti il y a dix ans déjà mais republié en poche il y a quelques temps chez Folio SF (qui fait, soit dit en passant, toujours un travail éditorial admirable, tant pour mettre en valeur le back-catalogue de Fleuve Noir que pour laisser une place aux « jeunes » auteurs en devenir). Big Fan, du haut de ces courtes 200 pages, nous plonge dans la vie de Bill Madlock. Bill est un no-life anglais à la vie fort triste : abandonné par son père, élevé par sa mère qui a compensé son manque d’amour maternel par une surabondance de bouffe, Bill est un gros garçon asocial qui traverse son enfance et son adolescence dans un mode « repli sur soi/rejet de la société ».

Seule lumière dans son désert affectif (et social) : Radiohead. Pour Bill, seul Radiohead vaut quelque chose, question musique. Le reste du rock alternatif est au mieux médiocre, sans parler du R&B, du hip-hop ou de l’honnie pop commerciale. Bill trouve un sens à sa vie dans les paroles de The Bend ou de OK Computer. Mieux encore, il comprend que Thom Yorke, à travers ses textes torturés et ses prestations scéniques hallucinées, a accès à une vérité autre, plus élevée. Il sait, comme lui, que l’humanité vit son apocalypse, vit ses dernières années. Le monde est surveillé par la Police du Karma et il appartient à Bill de sauver Thom, de lui permettre de continuer à s’exprimer librement pour mettre en garde l’humanité entière contre sa propre destruction.

Vous aurez compris que Big Fan est un roman très dur, froid et déprimant. Fabrice Colin choisit d’alterner son récit entre des lettres-confessions de Bill au fond de sa prison/hôpital psychiatrique (marrant de retrouver ici le procédé du dernier Goncourt, Tout les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, dont la chute était aussi annoncée dès les premières pages, le récit ne constituant qu’une longue accumulation de malheurs vers ce point de non-retour) et les chapitres plus didactiques sur l’histoire du groupe de Oxford, de sa création à la sortie de l’album Kid A en 2001, quelques jours avant les évènements du 11 septembre. Ces chapitres didactiques, intéressant au demeurant pour qui s’intéresse au groupe, sont de manière assez amusante commenté, annoté par Bill lui-même qui n’hésite pas à se moquer du style journalistique et des clichés liés qui sont utilisés par Colin pour présenter le groupe et sa production musicale.

C’est d’ailleurs le défi du roman : comment écrire sur le sentiment que provoque, l’impression qui se dégage de l’écoute attentive d’une chanson, d’un album, de la musique d’un groupe ? Je n’ai pas résisté à la tentation et j’ai lu une grande partie de Big Fan avec Ok Computer dans les oreilles (ça faisait longtemps que je n’avais pas réécouter l’album, qui date de mon adolescence, il faut le savoir). Et je comprends très bien pourquoi Fabrice Colin a choisi ce groupe en particulier. Il se dégage quelque chose de la voix de Thom Yorke d’inquiétant. Son physique et sa présence sur scène ne font que renforcer ce sentiment. Je ne les ai vu qu’une fois en live, il y a des années, au Lotto Arena d’Anvers. C’était (malheureusement) déjà leur période électro/expérimentale. Mais même à distance, une forme de malaise se faisait ressentir.

C’est donc le groupe et, à plus forte partie encore, le chanteur idéal pour provoquer un trouble de la personnalité chez son protagoniste principal. Ce dernier se coupe petit à petit de la réalité et vire dans la paranoïa la plus totale quand un nouveau malheur (que je tairais pour vous préserver la surprise) s’abat encore injustement sur lui. Big Fan est une histoire navrante, triste et difficile. Les derniers chapitre, comme d’habitude chez Colin, partent en vrille au niveau de la construction littéraire et de de la logique du récit. Cela colle cependant parfaitement avec la descente aux enfers du pauvre Bill, le persécuté qui a choisi de faire un doigt d’honneur à son destin, qui a préféré la voie de la violence à celle de la compréhension et de l’apaisement. Un beau texte, à mi-chemin entre les références geek à D&D et à l’anarchie sans concession d’une certaine frange du punk des années 70.

PS : par contre, le pourquoi d’avoir publié le texte dans une collection SF m’échappe. Colin, depuis de nombreuses années maintenant, à quitter la SFFF pour se tourner vers le polar et le thriller. Big Fan appartient davantage à cette catégorie qu’à la SFFF. Mais, bon, finalement, cela n’a que peu d’importance au regard de la qualité du texte qui transcende son affiliation à un genre en particulier.

Les Crépusculaires

De Mathieu Gaborit, 1995-1996

Les Crépusculaires sont composées de :
* Souffre-Jour, 1995
* Les Danseurs de Lorgol, 1996
* Agone, 1996

La seule incartade pseudo-steampunk de Gaborit dans ces colonnes, cosignée avec Fabrice Colin, ne m’avait pas spécialement charmée. Pourtant, Gaborit bénéficie d’un bouche-à-oreille fort favorable chez le fan de fantasy francophile. Il fait partie des pionniers d’un certain renouveau de la fantasy adulte dans la langue de Molière, au mi-temps des années 90 du siècle passé. Je n’ai donc pas résisté à la l’achat de la superbe intégrale des 20 ans de la parution originale chez Mnémos. Cette intégrale contient également le diptyque d’Abyme, qui fera certainement l’objet d’une chronique ultérieure un de ces quatre. La superbe édition, sortie en 2018, traînait au sommet de ma PAL depuis donc un peu moins de deux ans. Mnémos ressorti cette version « luxe » de l’intégrale, sous le nom des « Royaumes Crépusculaires » en parallèle au nouvel opus de Gaborit faisant suite à Abyme, La Cité exsangue (2018), Tome 1 des Nouveaux Mystères d’Abyme.

Mais revenons aux fondamentaux avec la première série publiée de l’auteur, Les Crépusculaires. Ces trois courts romans (un petit 200 pages en poche chacun) sont donc regroupés ici en 400 pages d’un volume très agréable à prendre en main, doté d’une superbe couverture signée Goulven Quentel & Julien Delval. Les trois opus se lisent d’une traite tant la séparation est plus question de découpage éditorial que réelle question de progression scénaristique distincte. En d’autres termes ; les chapitres se suivent sans discontinuer et passer de Souffre-Jour aux Danseurs de Lorgol, par exemple, ne se remarque que par la présence d’une page d’intertitre.

Gaborit nous livre avec cette trilogie fondatrice de son œuvre ce qui peut arriver de bien quand un DM de jeux de rôle a des compétences stylistiques évidentes. Les Royaumes Crépusculaires, qui servent de cadre au récit, ne devraient en effet pas dépayser le lecteur de fantasy chevronné. On y croise des guerriers, des magiciens, des nains, des lutins ou des gargouilles. Le tout dans un contexte de royaumes sensiblement moyenâgeux qui ont tendance à comploter les uns contre les autres pour des raisons tant bassement matérielles que spirituelles ou philosophiques. Les écoles de magie, par exemple, ne s’aiment pas beaucoup l’une l’autre, ce qui provoque évidemment nombre de conflits aussi inévitables que sanglant.

Et l’auteur de nous conter l’histoire d’un jeune homme (bien sûr), noble (c’est évident), au passé torturé (et pourquoi pas, après tout ?), qui rejette sa famille et refuse sont héritage à la mort de son baron de père. Il préfère en effet se vouer corps et âme à un ordre pseudo-religieux dont la vocation est d’apprendre aux paysans à lire afin qu’ils puissent eux-aussi accéder au savoir et, donc, au pouvoir. Cette rébellion aux échos adolescents tourne cependant court en raison du décès de son père qui entends bien faire de lui son héritier, putatif s’il le faut. Par son testament, il l’oblige à suivre les cours de l’Académie de Souffre-jour pendant au minimum jours, au terme desquels il pourra décider de son futur. Persuadé qu’il restera fidèle à ses idéaux libertaires, ce fils ingrat qui répond au nom d’Agone de Rochronde va cependant rapidement être confronté à une toute autre réalité, plus sombre et plus complexe qu’il ne l’avait jamais imaginé.

Avec ceci, je ne vous résume que l’entame du premier tome et non la suite. Mais sachez cependant que Gaborit avait visiblement (bien) construit sa trilogie dès le départ, puisqu’il égrène au fil des chapitres des éléments et des personnages qui ne prendront parfois leur sens qu’une centaine de pages plus loin. Et que les complots en cascades retourneront bien sûr les enjeux et les alliances à de multiples reprises chemin faisant, transformant l’ennemi d’hier en allié du jour au gré des rebondissements de l’intrigue.

Et le moins que l’on puisse dire est que rebondissement il y a ! Le récit file à une vitesse parfois aberrante. Si le premier tome prend son temps pour nous introduire le personnage d’Agone, alors encore adolescent mal dégrossi, et l’Académie de Souffre-Jour, le tempo s’accélère méchamment passé les 50 premières pages et se succèdent alors à grande vitesse des nouveaux concepts et de nouveaux personnages à peu près tous les chapitres. Ceux-ci sont courts (4 à 8 pages en général) et laissent peu de place à la respiration parfois nécessaire dans cette quête qui fera mûrir Agone de manière parfois très cruelle. Sans tomber dans le glauque à la Mark Lawrence ou à la Joe Abercrombie, Mathieu Gaborit n’hésite pas à affirmer à travers sa plume qu’il fait de la fantasy pour adulte. Les personnages sont cruels et n’hésitent pas à tuer ou à torturer lorsque cela sert leurs intérêts. Si Gaborit est finalement très prude, côté mœurs, il est cependant assez clair qu’il a dépassé Tolkien et qu’il s’approche d’une fantasy politique et sombre à la George R.R. Martin (le premier tome du Trône de Fer sort en 1996) ou à la Glen Cook (le premier opus de La Compagnie Noire date déjà de 1984 !).

Cependant, je ne peux m’empêcher de ressentir une certaine frustration après avoir conclu le troisième et dernier tome des aventures d’Agone. Confié à un autre auteur, nous aurions cependant eux 3 tomes de 500/600 pages chacun et non trois courts romans de 200 pages. Si le tempo s’en trouve effectivement maintenu tout du long, je regrette que l’auteur n’ai pas choisi de ralentir le récit à certains moments pour creuser davantage son monde ou, mieux, ses personnages. Les Royaumes de Crépusculaires sont en effet un monde de fantasy, pour aussi bien construit qu’il est, finalement assez classique. La bonne idée est d’avoir développé un système de magie qui obéit à des contraintes non-habituelles pour le genre, avec l’adoption des danseurs, ces petits familiers qui sont la source de la magie pour ses praticiens. Mais cette frustration est encore plus importante en ce qui concerne les personnages. Nombre d’entre eux ne sont qu’esquisser en quelques traits stéréotypés là où nous aurions aimé les voir approfondis, enrichis d’une histoire personnelle qui aurait rendu leurs choix et leurs actions plus logiques.

Seul Agone, finalement, a droit a ses moments d’introspection. Mais c’est probablement le personnage le moins intéressant, finalement. Bien malgré lui, il endosse le rôle du « héros » de fantasy classique. Et si sa force ne sera pas dans ses muscles, on ne peut s’empêcher de remarquer que tout lui réussit : il doit apprendre le maniement des armes ? Une fée noire légendaire lui forgera une rapière intelligente (et ultra-puissante) en quelques pages. Il doit apprendre le maniement d’un instrument pour manipuler les sentiments d’autrui ? Le voilà maître de son instrument en quelques jours. Il doit apprendre la magie ? Aucun problème, le voilà praticien après quelques semaines à observer des mages confirmés dans une sombre taverne de la capitale. Et si toutes ses compétences ne s’acquièrent qu’au prix de sacrifices souvent cruels, il n’en demeure pas moins que l’on ne peut que rester rêveur devant la facilité déconcertante avec laquelle ce prince se réinvente tous les cinq chapitres.

Heureusement, Gaborit a l’intelligence de le faire évoluer au fil des volumes et il passe d’un ado mal dégrossi, d’un rebelle parfois horripilant dans le premier tome, à un personnage sombre et tragique dans le troisième opus. C’est ce qui rend Agone attachant, pour finir. Même si, dans un jeu de rôle, il se classerait haut la main dans les gros bills, on vit sa trajectoire personnelle et ses deuils successifs avec une peine croissante, nous menant à une fin aussi inévitable qu’annoncée. Et comme Gaborit a la verve aussi facile qu’érudite, Les Crépusculaires se lisent en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Compte tenu de son âge déjà canonique pour la fantasy française, il est évident que Les Crépusculaires est une œuvre fondatrice qui démontra à l’époque à une génération d’ados devenus depuis lors auteurs qu’on pouvait aussi faire de la fantasy mature, intelligente et adulte de ce côté-ci de l’Atlantique. Dommage, cependant, que Gaborit n’ai pas pris plus de temps (et de pages) pour faire prendre de l’ampleur à son histoire, son monde et ses personnages.

PS: le jeu de rôle tiré de l’œuvre, rédigé en partie par Gaborit lui-même, donne visiblement des clés supplémentaires et creuse davantage le monde créé par l’auteur. C’est sans doute vrai, mais je me vois mal acheter le JdR juste pour ça.

L’esprit de l’anneau profane

De Lois McMaster Bujold, 1992.

Roman d’une rare légèreté, L’esprit de l’anneau profane est l’une des rares incartades dans le domaine de la fantasy par son auteur, l’une des grandes reines de la SF, Lois McMaster Bujold. Relativement ignorée cette dernière décennies, McMaster Bujold a cependant réussi la passe de trois -le Locus, le Hugo et le Nebula- avec sa saga la plus connue, la Saga Vorkosigan. Ce classique de la SF en pas moins de 18 romans (et quelques nouvelles) ne doit cependant pas faire oublier que l’auteur a également gagné les trois prix les plus prestigieux de la littérature de l’imaginaire avec son autre cycle, sa trilogie de fantasy connue sous le nom du Cycle de Chalion. Le deuxième tome a même réussi à empocher les trois prix la même année (2004), dix ans avant Ann Leckie et sa Justice de l’ancillaire.

Ce n’est pas, à proprement, une néophyte à laquelle nous avions affaire avec ce roman isolé, ne faisant pas partie d’une saga, d’un cycle ou même d’une trilogie, ce qui devient presque notable avec les œuvres de fantasy. C’est un roman qui se situe dans les relatifs débuts littéraires de la carrière de l’américaine, puisque sa première œuvre publiée date de seulement sept ans plus tôt, en 1985, mais un roman dont la forme et le propos sont maîtrisés presque à la perfection.

On y plonge dans l’Italie du XIVème siècle, l’époque des cités-états se faisant la guerre à grands coups de trahisons, d’assassinats et de mercenaires balafrés. C’est dans un contexte difficile que l’on apprend à connaître Fiametta, l’énergique fille de Maître Beneforte, l’orfèvre du duc local. Fiametta, du haut de ses seize printemps, déborde de vitalité et assiste son père dans ses œuvres. Car Maître Beneforte est plus qu’un simple orfèvre, c’est également le mage le plus réputé du duché. Il fabrique de véritables œuvres d’art et leur instille des charmes puissants, bénéfiques, avec l’approbation du clergé local qui garde un œil assez sévère sur les praticiens du Grand Art. Fiametta, impatiente comme seul son âge l’excuse, tente elle-même ses premiers enchantements en se cachant de son omniprésent paternel. Elle fond une bague en or destinée à s’attirer les amours du séduisant capitaine de la garde qui vient régulièrement visiter l’atelier et sert, à l’occasion, de modèle aux sculptures de son père.

Et tout irait bien dans le meilleur des mondes si un mariage arrangé avec la fille du duc local ne tournait au fiasco et que le futur époux, un puissant condottière d’une république voisine, ne finissait pas par assassiner le duc, le gentil capitaine de la garde et, dans la foulée, le brave Maître Beneforte. Et voilà la pauvre Fiametta lancée sur les routes en quête d’alliés et de vengeance. Et je ne développerai plus avant, histoire de ne pas vous gâcher la lecture de ce passionnant divertissement.

Vous l’aurez compris, on est en plein roman de cape et d’épée à l’ancienne, mâtiné çà et là d’éléments fantastiques qui justifient son classement dans les œuvres de fantasy. Oui, on y croise des kobolds et des golems. Oui, s’il y a une magie blanche, il y a évidemment des praticiens de la magie noire. Et le roman de se développer comme un mille-feuilles patient et érudit. Nous ne sommes pas dans une œuvre de grimdark où les personnages sont tous gris et où on torture à tout va. Non, dans L’esprit de l’anneau profane, même le méchant (qui est effectivement méchant, pas de doute) conserve un esprit chevaleresque. Et c’est assez rafraîchissant de redécouvrir cette fantasy parfois un peu naïve qui fait le sel des romans d’aventure où seul le suspense et le plaisir de lecture compte. D’une certaine manière, les romans de Pierre Pevel s’inscrivent dans cette engeance, avec un peu de post-modernisme en plus.

La relative simplicité du roman n’empêche pas son auteur de développer un style particulièrement agréable et érudit. On sent que McMaster Bujold a potassé son sujet avant de se lancer dans cette fresque historique. On voit les pieds des alpes en lisant le roman, on sent l’ambiance d’une Florence imaginaire assiégée et soumise aux brigands. L’écriture fort travaillée est pourtant formidablement fluide et font de ce bouquin un page-turner efficace. Bien sûr, un lecteur assidu de fantasy restera sur des sentiers battus et rebattus en lisant cet œuvre, mais elle est tellement brillamment menée que c’est aussi un sentiment de retour à la maison, de familiarité bienveillante qui se dégage de ce récit plein de rebondissements épiques. Mon seul regret serait sans doute le côté très stéréotypé de la romance entre l’héroïne et son prétendant, cousue de fil blanc, qui lasse peut-être par son côté trop niais, pour le coup.

L’esprit de l’anneau profane est donc une parenthèse bienvenue entre des textes plus ardus ou une fantasy plus dure à laquelle les auteurs modernes nous ont davantage habitué. Ces 400 pages qui se lisent en quelques heures m’ont embarquée dans un voyage certes convenu, mais fort agréable. Et c’est plutôt une bonne nouvelle, quand on considère que la fantasy est aussi une littérature d’évasion.

Le livre des choses perdues

De John Connolly, 2006.

Attiré par la couverture sombre de Renaud Bec, j’ai pris ce bouquin un peu par hasard dans ma PAL. John Connolly, auteur Irlandais spécialiste du polar, ne m’était pas familier. Le livre des choses perdues semble être sa première (et sa seule, à cette date) incursion dans le fantastique et j’étais passé totalement à côté. La 4ème de couverture nous résume les premiers chapitres : David est un petit londonien de 12 ans lambda au début des années 1940. Il perd sa mère, de maladie, puisque les routines qu’il a mis en place ne suffisent pas à la sauver (pense-t-il). Il se retrouve seul avec son père, puis, bientôt, avec une belle-mère et un demi-frère qu’il déteste. Alors que Londres subit le blitz, David emménage chez sa belle-mère et son père se fait de plus en plus absent (il travaille pour les services de renseignements anglais et tente de déchiffrer les codes utilisés par les allemands).

Il est donc seul, une grande partie de la journée, dans une maison qui lui est étrangère avec une belle-famille qu’il n’accepte pas. Il se réfugie dans les livres, les siens et ceux du grand-oncle de sa belle-mère, qui a disparu étant jeune (David a hérité de sa chambre sous les combles). Petit à petit, David se met à entendre le livres parler. Il est également attiré par un « jardin creux » dans le parc attenant à la maison/manoir de sa belle-mère. Il croit entendre sa mère qui l’appelle, le prie de le sauver. Et il voit dans les ombres une silhouette étrange, un petit homme biscornu avec un chapeau tordu. Et qu’il bascule définitivement de l’autre côté, dans le pays des contes, à la recherche de sa mère décédée…

Bon, je vous ai résumé un peu plus que la 4ème, pour finir, mais vous comprenez l’idée. Encore un récit à la Narnia, m’étais-je dit. Et bien que nenni ! Le livre des choses perdues, s’il fonctionne sur le principe classique d’un personnage principal qui est projeté dans un univers onirique/fantastique/de contes (à la manière d’Alice aux pays des merveilles, de Narnia, donc, de l’Histoire sans fin, etc.) et que ce protagoniste principal est bien un enfant, le bouquin n’est en aucun cas un livre pour enfant. Nous sommes plutôt du côté des contes sombres, de ceux qui forcent à grandir rapidement si l’on compte rester en vie jusqu’à la fin de l’histoire.

Connolly parasite son récit fantastique de scènes très sombres, où le sang coule et où les horreurs sont relativement explicites. Loin de Disney, Connolly revient aux fondamentaux des frères Grimm ou d’Andersen : ici, les sorcières mangent les enfants. Littéralement. Dans le désordre, Connolly fait appel au Petit chaperon rouge, à Blanche-Neige et à la Belle aux bois dormant pour peupler son récit de créatures fantastiques et dangereuses. A titre d’exemple, sur la manière dont l’auteur exploite le matériau d’origine, le petit chaperon rouge est ici une séductrice qui piège un loup dans ses rets et engendre les premiers loups-garous (qui sont des êtres pathétiques d’ambition, mais mortellement dangereux dans le bouquin). Le pauvre David verra ses alliés tomber comme des mouches et devra développer des trésors d’ingéniosité pour ne pas finir couper en morceau par une chasseuse psychopathe qui « fabrique » des demi-humains pour son plaisir de chasse (à la manière des monstres de l’Île du Dr Moreau). La violence, les sous-textes sexuels et les tortures diverses sont au rendez-vous.

Le livre des choses perdues est donc un coming-of-age story (à l’instar de L’étrange vie de Nobody Owens, commenté récemment dans ces colonnes) qui se sert d’un monde fantastique et dangereux pour faire grandir son héros. Mais pas de mariage avec une jolie princesse à la clé, ici, seulement la réalisation que la vie n’est jamais simple. Qu’elle n’est pas divisée entre blanc et noir, mais bien en nuances de gris (quoi que certains personnages soient ici très très très noirs… La palme étant remportée par l’Homme Biscornu, le méchant du livre, qui est vraiment monstreux) Le livre se dévore en quelques heures, le schéma narratif de la quête initiatiques divisées en épisodes successifs (le héros se rend du point a au point b, fait connaissance de z et récupère l’objet y qui sera nécessaire au chapitre suivant), très classique et respecté ici à la lettre, est malgré sa linéarité très efficace pour nous pousser à aller de l’avant. Connolly a une plume fluide, sans effet fioritures ou effets de style, et va à l’essentiel pour nous emmener dans son récit. On en vit chaque minute dès que David met un pied « de l’autre côté du miroir« .

En cela, le bouquin m’a rappelé Faërie de Raymond E. Feist, pour le côté dangereux du bestiaire qu’il développe. Le livre des choses perdues est cependant un cran au-dessus, car le message qu’il délivre est clairement à la hauteur de mes espérances de lecteur. Si le résumé nous rappelle Narnia et ses clones, Le livre des choses perdues transcende son modèle pour nous offrir une œuvre forte, dure et marquante. Je ne l’oublierais pas de sitôt.

PS : seul mystère pour moi, le changement de ton total du passage inspiré par Blanche-Neige, où Connolly verse dans la parodie et prête aux sept nains un discours anarcho-communiste drolatique et décalé. Si en soit cela fonctionne, c’est tellement en rupture de ton avec tout le reste du bouquin (qui n’est vraiment pas, mais alors vraiment pas drôle) que ça m’a presque fait sortir du livre. Si cela vous fait cet effet là également, persévérez : ce n’est qu’un bref passage (qu’un éditeur un peu réveillé aurait dû virer de là, soyons honnête).