Un voyageur en Terre du Milieu

Sous-titré : Mon carnet de croquis de Cul-de-sac au Mordor

De John Howe, 2018.

Peu d’artistes ont su imposer « leur » vision d’un monde imaginaire comme John Howe. Avant même les trilogies néo-zélandaises de Peter Jackson, John Howe était déjà l’illustrateur à peu près officiel des œuvres de Tolkien. Son collègue Alan Lee, l’autre peintre de la Terre du Milieu engagé par Jackson comme designer/concepteur graphique sur les adaptations cinématographiques, est probablement le seul qui s’en rapproche. Car qui connait Ted Nasmith (en dehors des geeks de Tolkien) ? Ou qui se rappelle de Pauline Baynes, l’illustratrice originale des quelques œuvres publiées du vivant de Tolkien ? Ou qui visualise les illustrations de Tolkien même lorsque l’on évoque ses œuvres (là, j’exagère sans doute : plusieurs générations de lecteurs ont forgé leur image des hobbits à partir des rares illustrations du maître lui-même) ?

Tout cela pour dire que, depuis des années, c’est surtout John Howe qui a « forgé » le visuel de la Terre du Milieu et, même, sans doute, de la fantasy en général. Ses peintures les plus célèbres sont les images rémanentes que tout amateur de Tolkien a dans son esprit lorsqu’on évoque l’un ou l’autre épisode de la Guerre de l’Anneau, du Hobbit, de la Chute de Gondolin ou encore de la saga des Enfants de Húrin (bien que les couvertures des deux derniers soient signées… Alan Lee !)

John Howe, grand échalas barbu d’un âge désormais respectable, que l’on imagine aisément aussi amusant qu’un ascète après 10 mois de jeune, vit depuis de nombreuses années en Suisse, parmi les plus belles montagnes du monde, dont certaines ont inspirés l’auteur anglais dans ses écrits. Grand amateur du moyen-âge, il est également forgeron et n’hésite pas à enfiler une armure de plates lors de reconstitutions dont il est (fut ?) friand.

Mais, au-delà de ses anecdotes, il est également un artiste doté d’un coup de crayon exceptionnel. Et c’est cela que l’on retrouve dans le très beau livre objet publié fin de l’année passée chez Christian Bourgeois, l’éditeur classique de Tolkien en français. Pourquoi en français, me direz-vous ? Et bien parce que le livre est un cadeau (et qu’il fut acheté lors d’une dédicace en Belgique où seul le livre français était dispo). Et que, étant très largement graphique, cela n’a finalement que peu d’importance. Alors, bien sûr, je fus un poil perturbé par les traductions de certains noms et endroits, mais on retrouve vite ses chats (de la Reine Berúthiel ? -seuls les fanatiques de Tolkien saisiront-).

Que dire ? Le livre est superbe, bien sûr. Ayant opté pour une grande majorité de croquis dessinés (un peu plus de 200 crayonnés pour une quarantaine d’illustrations couleurs plus classiques), le format réduit de la publication ne gêne pas. De fait, on a l’impression de tenir le carnet de croquis que John Howe trimballa à travers la Nouvelle-Zélande pendant quelques années (quelques mois pour Le Seigneur des Anneaux, deux ans pour la trilogie du Hobbit, étalés sur plus de dix ans). Et on y voyage, en effet, de Bag-Ends (désolé, c’est plus fort que moi : je dois utiliser les noms anglais !) au Mordor en passant par Rivendell et Myrkwood. Les dessins sont d’un réalisme et d’une poésie rare, comme toujours avec Howe.

Le format de ce blog se prête mal à une galerie de photos visant à illustrer mes propos (d’autant plus que ces images sont toutes protégées par des copyrights amplement mérités), mais je gage que vous saurez faire une petite recherche dans Google image si vous ne connaissez pas le travail de Howe. Et même si cela ne devait pas être le cas : croyez-moi sur parole, Un Voyageur en Terre du Milieu vaut son pesant de cacahouètes pour tout amateur de Tolkien ou de médiéval-fantastique en général.

Les textes, courts, commentent les dessins pour ceux qui ne connaîtraient pas ou peu les épisodes illustrés. Pour les rares dessins qui ne couvrent ni le SdA ni le Hobbit, les commentaires seront donc utiles pour les néophytes. Pour les autres, vous n’apprendrez sans doute pas grand-chose à leur lecture. Cependant, reconnaissons que Howe a une belle plume et maitrise amplement son sujet. Les textes sont donc très agréables à lire malgré tout, même si le véritable objet du livre est et reste son côté graphique.

Intelligemment construit par thématique, on parcourra les diverses régions de la Terre du Milieu et les cités des diverses civilisations qui la peuple (des hobbits aux nains en passant par les efles et les hommes, bien entendu, sans oublier les orcs et autres trolls). Les quelques pages consacrées aux dragons, araignées, nazgûls et balrogs sont bien sûr à couper le souffle. Seul regret, peut-être : dommage qu’il n’y ait pas davantage de portraits. Bien qu’il soit un maître incontesté du paysage « épique« , Howe est également un très bon portraitiste, comme en témoignent les quelques exemples qui émaillent cet excellent carnet de croquis (easter egg amusant : Tom Bombadil, le grand absent de l’adaptation ciné, y est représenté avec le visage de … Peter Jackson !).

Un livre d’art accessible, tant par son prix que par sa taille, qui se doit de figurer dans la bibliothèque de tout amateur de fantasy ou de Tolkien en particulier. Même s’il réserve une part assez large à la trilogie du Hobbit (assez logiquement, puisque Howe a plus travaillé sur celle-ci que sur la première), le livre et son auteur ont aussi l’intelligence de se distancer suffisamment des films pour faire la part belle à l’œuvre fondatrice, aux écrits de Tolkien eux-mêmes et non à leur(s) adaptation(s). On est triste, au final, que le voyage ne soit pas plus long.

Plop

De Rafael Pinedo, 2002.

Et plop! dans ta gueule ! Décidément, la SF argentine n’est pas tendre. Quelques mois après Berazachussetts, je m’attaque à un autre (court – 140 pages) roman d’anticipation argentin. Et ça fait mal par où ça passe. Là où Berazachussetts, par son côté grotesque, pouvait faire sourire, ce n’est pas le cas avec Plop. Pas du tout. Du tout du tout du tout.

Plop est le nom du protagoniste principal. Il s’appelle comme ça car quand sa mère a accouché en marchant derrière sa tribu, il est tombé directement dans une flaque de boue. Et ça a fait plop. Pas de chance pour lui, Plop est né dans un univers post-apocalyptique où les rares humains survivants vivent en bande et écument la plaine, invariablement grise et boueuse, à la recherche de quelque chose à manger. Il pleut tout le temps. Heureusement, car seule la pluie est potable, le sol étant rongé par des maux divers et variés.

Heureusement pour Plop, même si sa mère meurt rapidement et est mangée par la tribu, il est recueilli par la vieille. Elle ne fait pas de cadeau, mais se dit qu’on pourrait faire quelque chose de lui et décide de ne pas le « recycler » tout de suite. Du coup Plop grandit. Il se fait quelques amis chez les autres enfants. Puis, il apprend à mentir, à tuer, à abuser des autres. Car Plop est rongé par l’ambition. L’ambition d’être autre chose, d’être quelqu’un d’autre, d’être le chef. Il veut plus. Il veut différemment.

Et rien ne nous sera épargné : cannibalisme, torture, viols, esclavagisme, etc. Le roman est crû, brut, violent et malsain. C’est même d’ailleurs l’un des textes les plus malsains qu’il m’ait été donné de lire. Je n’ai plus eu ce sentiment de dégoût en lisant un bouquin depuis sans doute Rêve de Fer, de l’inénarrable Spinrad (pour d’autres raisons que la violence crue, mais c’est également, dans son genre, un livre très dérangeant).

Pinedo a peu écrit. Mort trop vite, il n’a laissé que trois romans : Plop, Frio (pas encore traduit) et Subte (posthume, pas encore publié). Il semble qu’il ait écrit davantage, dans sa jeunesse, mais il aurait tout brûlé par insatisfaction. S’ils étaient du même tonneau que Plop, je peux imaginer, comme auteur, que l’on se pose des questions, en effet. Quel héritage laisse-t-il ? Un Mad Max sous acide, sans espoir, et nettement moins tout public ?

Mais Plop est aussi un roman de survie. Au-delà du torture porn à la Hostel!, Plop nous raconte la montée en puissance d’un enfant qui ne se laisse pas faire et qui est prêt à tout, y compris le pire, pour dépasser les autres. Pour survivre et régner. Bien sûr, et c’est le propre des conquérants mégalomaniaques, sa propre ambition le perdra. De sa quête initiatique jusqu’à sa quête du pouvoir absolu, Plop sera toujours insatisfait. Il sera toujours déçu par les autres et décevra toujours les autres.

Plop est une expérience ; un formidable et horrible roman à ne certainement pas mettre entre toutes les mains. C’est immonde et fascinant d’assister à la montée en puissance d’un psychopathe, d’un dictateur fou. La perfection de l’horreur. La fascination du laid. Un grand moment de lecture, bien que je sois incapable de dire si c’est un bon livre ou non. Ou même si je devrais le recommander.

Dangerous Women – Partie 1

Édité par George R.R. Martin & Gardner Dozois, 2013.

Lorsque le père de Game of Thrones et l’un des meilleurs anthologistes de SFFF s’associent pour sortir un recueil de nouvelles, cela provoque bien sûr quelques étincelles. Preuve à l’appui avec cette anthologie, Dangerous Women, lauréate du World Fantasy Award en 2014, pour la qualité de ses textes. Quelques années avant le mouvement #metoo, Martin & Dozois avaient résolument choisis de rétablir le sexe dit faible comme le protagoniste fort de ces textes. Et de s’entourer, pour ce faire, d’une belle brochette d’auteurs prometteurs ou confirmés, connus pour le mordant de leur plume et la dureté de leur texte. Et ça marche.

Par une goujaterie que je ne saurais qualifier, J’ai Lu, éditeur poche du « Tolkien américain » (surnom de George R.R. Martin qui est difficilement compréhensible, car si Martin a assurément une bonne plume, il n’a pas révolutionné le genre de la fantasy comme a pu le faire son pair et père virtuel anglais en son temps), a choisis non seulement de séparer l’anthologie en deux tomes, mais aussi et surtout de consacrer ce premier tome aux auteurs… masculins ! Considérant le sujet, je ne saisis pas comment ils n’ont pas eu le réflexe de faire l’inverse. Mais, soit. C’est sans doute moins important que le contenu. Une fois n’est pas coutume, je toucherai un mot sur chacun des nouvelles, tant la qualité intrinsèque du recueil est bon et le style des nouvelles est différent d’un texte à l’autre.

L’anthologie s’ouvre sur Desperada, de Joe Abercrombie. L’auteur de La Première Loi, fidèle discipline d’une certaine forme de dark-fantasy mise en branle par un certain R.R. Martin, s’en donne à cœur joie dans ce récit de western. Rien de proprement fantastique dans ce texte : on assiste à la fuite éperdue d’une desperada qui, faute de monture, se trouve obligée d’affronter ses poursuivants. Et ça fait mal par où ça passe, bien sûr. Violent, assez court, direct : du tout bon Abercrombie que je découvre ici en format court, après avoir l’avoir déjà expérimenté quelques fois en long. Aussi bon au format court, donc.

Le second texte, Cocktail explosif, est signé de la main de Jim Butcher. Si ce dernier n’a pas, dans nos contrée, le succès qu’il connaît outre-Atlantique, il est et reste néanmoins l’estimé auteur des Dossiers Dresden (un paquet de romans mettant en scène Dresden, un enquêteur/magicien officiant dans un Chicago interlope. La nouvelle reprise ici trouve sa place assez loin dans la chronologie des Dossiers Dresden (dont seuls les premiers tomes sont parus il y a quelques années chez Milady/Bragelonne et ont disparu de la circulation depuis). C’est l’apprentie de Dresden qui en est, ici, le personnage principal : coincée entre deux races humanoïdes se livrant à des jeux d’alliance politique, la débrouillarde Molly doit relever le défi de dénouer une véritable lasagne d’intrigues tout en espérant sauver un ancien compagnon de route. Drôle, ambiance polar noir surnaturel, une belle réussite.

Le troisième texte, Catcher Jésus, est de l’inconnu (sous nos latitudes) Joe R. Lansdale. Bizarrement, les personnages principaux ne sont pas des femmes. En résumé, c’est l’histoire d’un gamin paumé qui se fait tabasser à l’école. Puis, il tombe sur un vieux qui l’aide (en lattant les pauvres racketteurs en deux coups de cuillère à pot). Et le vieux va l’aider à se développer. Mais le vieux en question est l’objet d’une malédiction, d’un envoûtement. Dans sa jeunesse, catcheur, il tomba éperdument amoureux d’un(e) succube. Les années passant, il perdit sa promise au profit de Jésus, le seul catcheur qui n’ait jamais réussi à le battre. Depuis lors, chaque année, ils se tapent sur la tronche pour savoir qui repartira avec la belle (et vieille, entretemps). Très bon texte, très bizarre.

Je sais comment les choisir, de Lauwrence Block, est le quatrième texte du recueil et, à mes yeux, sans doute le plus faible. Comme dans le texte précédent, c’est un homme qui est le personnage principal de l’histoire. Enfin, un homme… un prédateur. L’homme en question écume les bars de bord d'(auto-)route à la recherche de femmes seules. Et c’est d’autant mieux si elles ont une idée dans la tête. S’encanailler ? Ou des plans beaucoup plus sombres ? Si le texte est efficace, il aurait sans doute plus sa place dans une anthologie de polar que dans celle-ci. La fin est, de plus, assez convenue et prévisible (ce qui la fout toujours un peu mal dans une nouvelle).

L’inconnu (!) Brandon Sanderson (blague, blague, les amis) signe le cinquième texte : Des ombres pour Silence dans les Forêts de l’Enfer. Bien que je n’aie pas lu l’ensemble des textes de l’intéressé (quelques briques de Sanderson attendent encore bien gentiment dans ma PAL), je ne me pense pas me tromper en disant qu’il s’agit ici d’un monde-concept inédit. Comme d’habitude avec Sanderson, on ne peut qu’être impressionné par sa faculté à inventer un monde cohérent avec des règles magiques inédites. Et dans cette nouvelle, on est dans le tout bon : la nuit tombée, les spectres se lèvent. Ils se lèvent et ils attaquent lorsque les mouvements sont trop brusques ou lorsque le sang est versé. Et dans ce monde aux règles nouvelles, une tenancière d’auberge survit tant bien que mal au fin fond des bois. Enfin, une tenancière d’auberge… oui, la journée. La nuit, c’est une autre paire de manches. Comme toujours avec Sanderson, c’est très bien écrit, très prenant, cohérent et haletant. Bref, toujours aussi bon en court (comme en long).

Lev Grossman, l’auteur de la série Les Magiciens, signe avec La Fille du miroir une nouvelle dans le monde de son œuvre phare. J’étais curieux de lire quelque chose de Grossman depuis avoir lu un peu partout que sa série était une forme d’Harry Potter pour adultes. C’est maintenant fait. Et ma fois, c’était divertissant. Mais, sans plus. Le format court ne rend sans doute pas justice à ce monde en effet très proche de celui du petit sorcier anglais balafré. Le texte suivant, Annoncer la sentence, de S.M. Stirling, est nettement plus intéressant. On y découvre une femme qui a la lourde charge d’assumer le rôle de juge dans une petite communauté rurale, dans un monde post-apocalyptique (bien que l’accent ne soit pas mis là-dessus). Le texte est intelligent et est centré sur la responsabilité et l’éthique d’une pareille charge dans un monde où la société est mise à mal. Une pause plus réfléchie bienvenue entre des textes très fantasy-oriented.

Nommer la bête, de Sam Sykes, est relativement anecdotique. Si j’imagine que le sujet est la lycanthropie (qui n’est donc, comme le nom du texte l’indique, jamais nommée), j’avoue ne pas être réellement rentré dans le texte. Volontairement écrit de manière obscure, la nouvelle hésite selon moi trop entre le style et le contenu pour être satisfaisante dans l’un ou l’autre volet.

Le dernier texte, La Princesse et la Reine, ou les Noirs et les Verts, de George R.R. Martin, est évidemment la pièce maîtresse du recueil. L’éditeur de l’anthologie et auteur star nous livre ici, en à peu près 80 pages, la bataille pour le Trône de Fer qui occupa les pauvres gens de Westeros quelques générations avant les évènements de la série éponyme. Difficile à résumer dans le détail (bien sûr) : en gros, il s’agit de la guerre de succession qui opposa deux femmes Targayennes (et leurs alliés respectifs bien connus : les Lannisters, les Starks, les Highgarden, etc.) Le véritable coup de maître de cette nouvelle est que le très bavard R.R. Martin, spécialiste des bouquins kilométriques, écrit ici en moins de 100 pages une guerre qui a l’ampleur de celle de sa série phare. Des intrigues de palais aux morts abruptes en passant par des batailles homériques, tout y est. Et même plus : à l’époque, tous les protagonistes ont des dragons (d’où la fameuse première Danse des dragons). Et ça claque, les battles à dos à dragon.

En résumé, une très bonne anthologie. Quelques textes plus faibles, mais, dans l’ensemble, des bonnes découvertes et des confirmations. La deuxième partie, consacrée aux auteures, est dans ma PAL pour prochainement…

[Vers la partie 2]

Lud-en-Brume

De Hope Mirrless, 1926.

Après plusieurs semaines passées à courir après le temps, pour des raisons malheureusement professionnelles, je vais tenter de reprendre un rythme de publication plus soutenu dans ces colonnes. Et je commence par Lud-en-Brume, lu il y a déjà quelques mois. Je ne connaissais absolument pas ce bouquin avant d’en avoir lu les éloges dans le Panorama illustré de la fantasy et du merveilleux. Considéré dans cet ouvrage de référence comme un œuvre essentielle dans l’histoire de la littérature de fantasy, Lud-en-Brume est le texte principal de Hope Mirrless, auteure britannique née à la fin du XIXème, relativement confidentielle.

Édité en français par la maison d’édition assez confidentielle Callidor (qui a repris vie ! hourra !), le roman trouvera sans doute un lectorat plus large avec la réédition en poche chez Le Livre de Poche, avec une préface de Neil Gaiman. Gaiman fait œuvre d’intérêt public en mettant son nom au profit de ce classique méconnu. On y découvre l’histoire de la ville de Lud-en-Brume, bourgade imaginaire de l’Angleterre victorienne. Les notables de la ville ont choisi, depuis des décennies, de nier l’existence de leurs voisins, le petit peuple de Faerie. Les notables qui dirigent la ville sont même allés jusqu’à imaginer de nombreux stratagèmes pour ne plus les nommés. Ainsi, de doux euphémismes sont utilisés lorsqu’il s’agit de les mentionner.

Et tout irait bien dans le meilleur des mondes si la ville n’était pas la proie d’un trafic illicite de fruits féériques. Ce fruit, cette drogue, surtout pratiquée dans les bas quartiers de la ville, provoque des comportements étranges chez le consommateur. Nathaniel Chanteclerc, le très raisonnable et très populaire maire de la ville ne sait comment traiter le problème et adopte à bien des égards la politique de l’autruche. Jusqu’à ce que les filles de bonne famille commencent à succomber à leur tour. Jusqu’à ce que le propre fils de Nathaniel en soit victime. Aux habitants de Lud-en-Brume, bon gré mal gré, de se réveiller et d’arrêter de nier la réalité : les frontières de Faerie sont moins lointaines que ce que l’on voulait bien imaginer.

Superbe texte d’un classicisme de forme épuré et d’une modernité de ton étonnante, Lud-en-Brume réussit le tour de force d’être un texte actuel malgré son âge vénérable. La plume de Mirrless, habilement traduite par Julie Petonnet-Vincent, est un enchantement de tous les instants. Comme tous les romans traitant de près ou de loin des rapports entre le monde réel et le monde féérique, Lud-en-Brume dégage un je-ne-sais-quoi d’inquiétant et de nostalgique tout à la fois. On y croisera bien sûr l’Homme Vert, Puck et toute la cours de Roi de Fées, qui se cachent ici sous d’autres noms. Et tous ces personnages sont à la fois séduisants et repoussants, comme pouvait l’être le Faune du Labyrinthe de Pan, pour vous évoquer une image cinématographique.

Au-delà des qualités intrinsèques du texte et de l’avant-gardisme de son propos, je me demande également s’il ne faut pas voir dans tout ceci une formidable allégorie d’une partie de la vie de son auteur. Car la morale de Lud-en-Brume, une fois les péripéties digérées, est certainement qu’il faut accepter l’autre, qu’il faut vivre avec ses différences, que chacun à, en soit, l’un ou l’autre jardin secret qu’il est préférable de cultiver que de vouloir désherber. A défaut de beaux légumes, on risquerait d’y voir pousser l’ivraie, avec toutes les conséquences néfastes que cela peut amener. Et quand on sait que Hope Mirrles vécu au début du XXème siècle avec une autre femme, de 37 ans son aînée, il y a fort à parier que le message n’est pas totalement anodin. Ceci mis à part, Lud-en-Brume mérite en effet son statut de classique injustement méconnu, ne souffrant absolument pas des années qui passent. Maintenant qu’il est disponible aisément en poche, vous n’avez plus aucune raison de ne pas y jeter un œil.

Journal d’un ange

De Pierre Corbucci, 2004.

Après une somme historique magistrale, j’enchaîne avec quelque chose de beaucoup beaucoup plus léger. Comme quoi, l’éclectisme a du bon, en matière de goûts littéraires (et non, je n’en ai pas fait étant jeune). Pierre Corbucci, dont il s’agit ici de la première œuvre, signe un très court roman noir mettant en scène des anges un poil (une plume ?) désabusés dans un paradis pas si rose que ça, en proie aux affres de la bureaucratie et aux turpitudes bien terrestres de l’ambition personnelle, des magouilles en tout genre et des disparitions inquiétantes.

Eriel, un ange-inquisiteur dans le ventre mou de la hiérarchie policière angélique, se retrouve bien malgré lui chargé d’une enquête sur des disparitions qui semblent impossibles. Des anges n’ont plus donné signe de vie depuis leur dernière mission terrestre. Or, comme ils sont immortels, ce simple fait est pratiquement impensable. Eriel endosse donc son complet gris d’inspecteur… pardon, son auréole d’inquisiteur et commence à remuer la merde pour trouver le fin mot de l’histoire. Mes excuses pour la formule vulgaire, mais le bouquin, comme tout bon polar qui se respecte, n’hésite pas à user d’un langage d’hommes de main, de petites frappes (célestes, il est vrai) et autres joyeusetés.

Roman d’ambiance, publié d’abord dans une collection polar, Journal d’un Ange est un petit plaisir de lecture rapide et sans prétention. Si le livre a des faiblesses évidentes –Corbucci veut trop en mettre et se noie parfois dans un trop plein de contexte divin peu utile au moteur scénaristique ; l’enquête, démarrée sur des chapeaux de roue, piétine assez péniblement pendant la majeure partie du livre avant de déboucher sur une fin abrupte et, malheureusement, un peu décevante– il est aussi plaisant à lire. Eriel, mi-satirique, mi-désabusé, est sympathique malgré sa très haute opinion de lui-même. Il a le côté obstiné et jusqu’au-boutiste que l’on apprécie chez d’autres détectives classiques que Corbucci se plait à citer ici et là dans ses pages.

L’univers est également amusant, offrant une caricature administrativo-hiérarchisée des cieux, du purgatoire et des enfers. On sent cependant que Corbucci avait un paquet d’idée pour faire d’Eriel un personnage récurrent de suites sans doutes nombreuses (c’est après tout un polar, genre qui se prête très bien au format épisodique) et qu’il jette parfois dans ses pages les bases de ce qui aurait pu être un monde riche en rebondissements dans la guerre éternelle du bien contre le mal. Du coup, l’intérêt intrinsèque de l’intrigue de ce premier opus, malheureusement resté enfant unique jusqu’à présent, passe un peu au second plan au profit d’un mise en place du protagoniste principal, de sa hiérarchie angélique, de quelques antagonistes et d’une structure sociétale amusante et, finalement, assez peu courante dans ce genre particulier qu’est le polar fantastique.

Rapidement lu, probablement rapidement oublié, mais assez fun et original pour soulevé la curiosité pour les prochaines œuvres de l’auteur, si jamais il se décide à reprendre la plume.